PÉRIODES DE PRODUCTION ET DE RÉFLEXION
E moment où nous sommes parvenus est le plus intéressant de la vie, et cependant il nous retiendra moins longtemps que cette période d’initiation dont nous venons de parler si longuement.
Cela se comprend. Dans la formation de nos facultés^ dans l’é- FiG. 35. - CASQUE DIT UE ménélas. ducatioii de notre intelligence,
Trouvé à Tivoli, dans la villa d’Adrien. i i r
dans 1 enfantement de ce sens esthétique qu’on appelle le goût, tout est mystère. Il fallait donc pénétrer l’intense obscurité dans laquelle ces premières émotions
s’enveloppent, et soulever le voile qui nous dérobe cette Genèse de l’entendement humain. Tandis que l’homme arrivé à la pleine possession de lui-même se livre à nous par ses œuvres, par ses paroles, par ses écrits, nous n’avons plus dès lors qu’à l’étudier au grand jour. Il suffit désormais de le regarder et de le suivre.
Au moment où l’homme pénètre dans cette seconde période à laquelle nous avons donné le nom de « période de production », l’imagination est encore forte, parfois même violente. Mais le sentiment de la forme s’est développé. Chaque jour son empire s’accroît, et nous le voyons adoucir les violences, calmer les emportements, régler l’exubérance de la pensée et lui ouvrir une voie qui pourra, si les circonstances sont favorables, la conduire à la manifestation de la suprême beauté.
Encore quelques pas, et aux besoins sanguinaires et cruels, que nous signalions aux pages précédentes, va succéder un amour immense pour la nature, dont les beautés viennent de lui être révélées, pour l’humanité à laquelle il est fier d’appartenir, pour la société dont il comprend les bienfaits, pour la patrie qu’il sent être sa mère.
11 éprouve, pour la première fois, qu’il ne s’appartient plus, mais qu’il fait partie intégrante d’un tout indivisible. Il est pris d’un besoin singulier d’acquitter la dette contractée à son insu. Il veut donner au monde une parcelle de son être et cherche à son tour à produire, à créer. La générosité, le dévouement, l’esprit de sacrifice bouillonnent dans son sein, et ne demandent qu’à se faire jour pour s’échapper au dehors. Bientôt cette semence nouvelle viendra augmenter d’un produit infinitésimal la richesse du monde, à laquelle l’humanité travaille depuis qu’elle est créée. Elle viendra avec conviction, avec force, avec vaillance et, si le cœur est noble, généreux, aimant, avec impétuosité, car rien ne saurait l’arrêter ni la retenir, la crainte de la mort n’en étant même pas capable.
C’est dans la vie le moment de production par excellence. C'est l'instant des grandes actions, des nobles œuvres, des vaillants efforts. C’est la période où l’on est le plus apte à concevoir le beau idéal et à réaliser ses conceptions. Car l’exécution accompagne l'idée, et si la première est encore parfois hésitante, faible, indécise, incorrecte, l’autre est si vaillante qu’elle remporte malgré tout la victoire, et l’ampleur de la pensée fait oublier l’inexpérience de la main.
Presque toutes les œuvres sublimes sont des œuvres de jeunesse. Le froid raisonnement n’a pas eu le temps de les amoindrir en voulant les régler. La main réalise ce que le cœur a senti, et comme le dit Vauvenargues : « Les grandes pensées viennent toujours du cœur. »
Dans les arts comme dans la vie, la sève déborde de toutes parts. Elle se traduit par de belles œuvres et de nobles actions dont le souvenir sera la joie et l’orgueil de la vieillesse. Aucun sacrifice ne coûte pour les accomplir; car, se sentant la force de produire, l’homme n’est pas encore dévoré par le besoin de conserver.
Si parfois, blessé dans la lutte, il s’éloigne et se retire du monde pour caresser ses tristesses en s’attristant encore plus, car presque toutes les impressions joyeuses nous viennent du contact des autres, son isolement ne se transformera pas en un désespoir morne, sombre, improductif.
La vigueur qu’il porte en lui-même changera ses peines en une douce poésie, en une douleur mélancolique et pénétrante. Ses chagrins se transformeront en une source d’inspiration, et les impressions qu’il aura recueillies ne seront pas perdues pour l'humanité. Transportées sur le papier, sur la toile ou le marbre, elles vibreront longtemps encore, consolant par le récit de leurs larmes les cœurs meurtris et brisés; car il semble que la souffrance soit moins âpre quand on n’est pas seul à souffrir.
Au reste, sa retraite ne sera point définitive, absolue, éternelle. Malgré lui, la vie l’appelle, l’attire et le retient. Il a besoin de dépenser sa force et de montrer sa valeur. Il aime la lutte,
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