RA-EM-KE
(Statue de bois du muscc de Boulaq, exposée à Paris en 1867.)
du tombeau, devaient servir de supports, de reposoirs à l'âme jusqu'au moment de la résurrection.
Si nous prenons comme types les chefs-d'œuvre du genre très
I. Voir la Sculpture égyptienne, par M. Emile Soldi, grand prix de Rome. Paris, Leroux, 1876. — Voyage de la haute Egypte, par M. Charles Blanc, de l'Académie française, p. 308.
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ancien, quelle vérité, quelle mobilité nous observons dans le rendu plastique des modèles! et quelle diversité de caractères ils savent nous révéler à leur insu ! Dans le petit Scribe accroupi du Louvre, découvert par M. Mariette, on retrouve, à l'état quasi vivant, le type du serviteur rompu et stylé, toujours aux aguets, toujours prompt à saisir au vol la pensée du maître. Dans la célèbre statue de bois amenée en 1867, celle que les Arabes appelaient le Scheikh-el-beled, tant elle ressemblait à leur chef de village, c'est le potentat riche, heureux et vigilant, à la fois commandant et commandé. Si nous abordons les statues royales de Chéphren, le fondateur de la deuxième des grandes pyramides, le même réalisme nous fait franchir un abîme : nous avons devant les yeux rimage de la souveraineté incarnée jusqu'à la divinité, de l'autorité sans appel mais non sans charges; c'est la majesté, l'impassibilité d'un pontife ou d'une idole humaine du vieil Orient. Ici le modèle même touchait à l'idéal, et l'artiste y atteint par la force de l'imitation, par la puissance concentrée de ce réalisme qui ailleurs descend à la nullité, si le modèle est vulgaire. Toutefois, réalisme pour réalisme, les artistes grécoromains n'étaient-ils pas supérieurs encore aux primitifs égyptiens quand, avec les types repoussants de Néron, de Vitellius, de Caracalla, ou la banalité de tant de personnages obscurs dont les bustes remplissent les musées de Rome, ils trouvaient moyen de composer des chefsd'œuvre d'individualité en qui se meuvent toutes les passions actives ou pesantes de la vie ?
Le morceau capital de la première cage vitrée de notre exposition est le buste moulé en plâtre d'une des huit statues royales que M. Mariette trouva jetées au fond d'un puits antique lorsqu'il découvrit; le temple, probablement antérieur aux pyramides, qui était enfoui sous les sables, auprès du sphinx colossal de Gizèh. Nous laissons parler la notice : « On ne dira pas que cette tête est banale et le produit d'un art qui n'a jamais changé. Rien de plus personnel, au contraire, que la figure de l'individvi représenté. Nous avons là sûrement un portrait et un portrait étudié avec une force et en même temps avec une délicatesse de main qui doivent d'autant plus fixer l'attention que la tète est celle du roi Chéphren, le fondateur de la deuxième pyramide. Voilà donc où en était l'art égyptien il y a environ six mille ans. Plus d'un visiteur se rappellera l'admirable statue du même roi qui a figuré à l'Exposition de 1867. La tête de celle-ci est plus vivante et en quelque sorte plus personnelle. Elle a été plus évidemment travaillée avec le modèle sous les
yeux. Le roi était déjà vieux; il est beaucoup plus jeune sur l'autre statue. Les deux têtes n'en sont pas moins d'admirables spécimens de l'art de la sculpture sous les plus anciennes dynasties. »
Après ce chef-d'œuvre royal, il convient d'en étudier un dont le modèle pourrait passer à première ^•ue pour avoir été le fou du roi, genre d'office que l'Egypte pharaonique a connu : il s'agit de la statue funéraire d'un nain qui fut un personnage de marque, à en juger d'après la beauté du tombeau qu"il s'était fait construire prés des pyramides. C'est justement dans l'irrégularité de sa personne qu'éclate le talent d'imitation de l'artiste chargé d'exécuter ce portrait, car on ne dira pas qu'il a copié un modèle de convention. La grotesque petite personne du nain, replète, ramassée, faite à l'aventure, est comme pétillante de vie, d'esprit et de malice ; on le voit s'avancer en roulant sur ses petites jambes écartées, tandis que sa bouche lance un trait satirique. Rien de repoussant ni de trivial en Cc petit monstre ainsi représenté, tant l'exécution en est harmonieuse, souple, pétrie de grâce et de bonne humeur enfajitines, tant le modelé en est fin, le rendu vigoureux et plein. On remarquera que les jambes ne sont pas réunies ou placées la gauche en avant, et que les bras ne sont pas collés au corps ni raidis selon l'usage le plus général.
Tout auprès, dans l'angle de la même cage, se voit la figurine mystique d'une femme agenouillée pour pétrir le pain, que l'on fabriquait comme le façonnent encore les fellahines de la haute Egypte. Cette œuvre est pleine de souplesse et de grâce, et la pose n'en est certes pas hiératique. Il est vrai de dire que ce genre de pose devait se retrouver souvent sous le ciseau des sculpteurs (notre vitrine en contient plusieurs autres spécimens), qu'il était facile à rendre et peu compliqué. Dans toutes les attitudes de son modèle, même les plus libres, l'artiste égyptien choisissait celles qui étaient simples, régulières, symétriques. Jamais de flexion de l'échiné ou du cou dans le sens de l'horizontale, et pas plus de hanchement de la taille que chez les primitifs de toutes les écoles. Ici l'exécution du modèle est distinguée : on y reconnaît la complexion fine, la physionomie ouverte, aimable et animée du bon sourire de la toute jeune femme égyptienne qui, « aimante et dévouée à son mari », était déjà recherchée dans l'antiquité pour ce caractère sympathique et gai qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Les bras, tendus en avant pour le travail, sont souples et élégants ; les muscles des jambes repliées sont finement accusés.
Dans la série des œuvres qui, par leur caractère, tranchent avec ce que Ton connaît des époques postérieures, doivent encore se ranger plusieurs figurines funéraires qui portent le signe de l'individualité et de la liberté. Un homme assis tient entre ses jambes un vase dans lequel il introduit une main. Un autre touche sa tête en signe de deuil : c'est peut-être le geste qui rappelle Tacte funèbre de se couvir de cendres. Une statuette de bois représente un homme qui se drape dans une ample couverture. « Son attitude inusitée, fait remarquer M. Mariette, appartiendrait plus à une statue du temps des empereurs dans le style égyptien qu'à une œuvre antérieure de trente à quarante siècles à l'occupation romaine. »
Dans un tout autre esprit, et selon la convention dite influence sacerdotale, est conçue la charmante statuette du « chef de travaux » Nefer, qui a déjà paru à l'Exposition de 1867. Le personnage est debout, adossé à un pilastre, les bras collés au corps et la jambe gauche avancée, selon l'usage invariable. Cette petite figure est modelée avec une perfection, une puissance, une vitalité, où se retrouvent les caractères de la belle époque primitive. Le profil de la poitrine, de l'épaule, du bras et du poignet est exquis. La main n'est pas traitée sommairement selon l'imparfaite convention que l'on remarque souvent, mais selon la nature. Les poignets, les genoux, toutes les attaches sont remarquablement étudiés. La tête a un caractère de jeunesse, de vitalité heureuse et en même temps de résolution. Cette construction du corps que l'on reproche tant aux statues égyptiennes et qui se remarque ici, épaules larges et horizontales, hanches plates et taille efflanquée pour la capacité du thorax, sont encore les caractères physiques du fellah.
Comme types de l'art le plus ancien, on remarque encore les statues éparses dans la salle et placées sur des piédestaux isolés. « Toutes les statues de l'Ancien-Empire, dit M. Mariette dans les instructions adressées à M. 'Vassalli, conservateur adjoint du Musée de Boulaq, peuvent se rapporter à trois types. Le premier type et le plus ancien paraît appartenir à la fin de la IIP dynastie et à la première moitié de la IV°. L'ensemble de la statue est trapu. Les perruques sont très évasées et couvrent l'épaule en laissant les oreilles à découvert'. Le cou est très court et aussi large que la figure. Les jambes sont mal faites. Quand il y a des hiéroglyphes, ils sont les uns sur les autres et de formes inusi-
I. Les Egyptiens se rasaient la tète et portaient une perruque en guise de turban. Cette perruque, recouverte d'une draperie rayée, formait la belle toiflure aux ailes évasées qu'on appelle le khft.
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tées. Les épaules sont larges, la figure sèche et dure. » Le deuxième type appartient à la seconde moitié de la IV'' dynastie. Un adoucissement se produit alors dans le style et s'affirme surtout sous la V' dynastie. « Les faces sont pleines, souriantes, dit la notice; le nez est rond, la bouche bienveillante. On se souvient encore des grandes perruques évasées tombant carrément sur le dos; mais on emploie de préférence les perruques rondes, qui couvrent et cachent les oreilles. Les hanches deviennent alors peu saillantes, et Tanatomie des genoux est étudiée avec un soin qu'on ne trouve pas autre part «, c'est-à-dire en dehors de TAncien-Empire.
« Le troisième type, dit l'instruction, appartient à la V" dynastie. Les statues sont en calcaire, jamais en granit. La tète n'est plus couverte que de la perruque ronde. La figure est fine et souriante. Les jambes sont soignées, les genoux délicatement traités. A ce moment, les têtes sont dégagées, c'est-à-dire qu'elles ne sont plus prises dans la masse de la plinthe contre laquelle la statue est appuyée. »
Ces statuettes et les précédentes se retrouvent, avec le groupement même du Musée de Boulaq, dans l'excellent dessin de M. Paul Laurens que nous donnons ici.
Ces caractères étant bien établis, venons maintenant à un objet qui surpasse tous les autres par l'ancienneté et la rareté; la comparaison deviendra plus aisée et fera ressortir les qualités exceptionnelles de celui-ci. Il s'agit de trois panneaux de fausse porte, de trois bas-reliefs en bois, trouvés par M. Mariette dans le tombeau d'un nommé Hosi et reproduisant le portrait de ce personnage. « Comme plan, comme construction, comme choix de matériaux, dit la notice, ce tombeau se distingue profondément des autres, et, sur ces seuls indices, nous le placerions dans l'une des dynasties qui ont précédé la IV », c'est-àdire antérieurement à la construction des grandes pyramides. « D'un autre côté, c'est au même résultat que nous fait arriver l'étude des trois panneaux de bois. Comparé au style des autres monuments de l'Ancien-Empire, le style de ces panneaux prend en effet, dans l'art égyptien, la place de ce qu'on appelle autre part le style archaïque. Les finesses de la gravure, le groupement des hiéroglyphes et les formes rares de plusieurs d'entre eux, l'arrangement jusqu'à présent unique des ustensiles que le personnage porte dans ses mains, sont en effet des traits distinctits qui nous montrent dans les trois panneaux des monuments extraordinai rement anciens. »
En jetant les yeux sur les dessins nets et consciencieux qu'en a faits pour la Galette M. Edouard Garnier, on reconnaîtra que le type de la tête d'Hosi diffère entièrement de ceux dont nous indiquions les carac-
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TAXNEAUX DE BOIS DU TOMBEAU d'hOSI (lll' DYNAsUE)
(Musée de Boulaq.)
tères. Les traits sont durs et même sauvages, quoique fins. Le profil est fortement aquilin, la joue très osseuse, la lèvre barbue. L'ensemble des personnages révèle une race nerveuse et sèche assez semblable aux Bédouins ou aux Syriens; malheureusement on manque d'autres
exemples en ce genre pour établir si la race primitive des Égyptiens était conforme à celle-ci, ou si le personnage que nous avons sous les yeux était un individu isolé, originaire d'une autre contrée que l'Egypte, et, en l'absence de preuves affirmatives, la saine archéologie ne peut se prononcer. Ce que Ton remarque avec étonnement dans un objet d'art plus ancien que tous ceux trouvés jusqu'à ce jour, c'est l'admirable et savante finesse du modelé, la perfection des détails anatomiques, la rare habileté, l'esprit même avec lesquels les hiéroglyphes sont sculptés en relief. On peut se demander, en vérité, si jamais la perfection du travail a été plus loin.
Pour terminer cette série « des plus antiques témoins cju'aucun peuple puisse montrer des premiers essais que l'homme a tentés dans la voie de la civilisation «, des tableaux reproduisant un choix des plus anciens bas-reliefs ont été placés sur les murs de la salle. Une légende ainsi conçue leur sert de titre commun : « Tableaux destinés à faire connaître, d'après les monuments contemporains, l'état de la civilisation, il y a environ six mille ans. »
A la lecture de ces lignes, nous avons entendu bien des gens s'écrier, avec une sorte d'indignation, qu'il y a six mille ans le monde n'était pas encore créé! Tel est l'effet de la routine conventionnelle du premier enseignement, nous dirions presque « de l'influence hiératique », pour utiliser le terme qu'on applique généralement à la routine de l'art égyptien. Malgré la légende explicative, b^iaucoup de visiteurs annoncent que les personnages représentés sont des Chinois , voire même des Lapons... et ils passent, car « tout le monde connaît la Chine»!
Nous n'en dirons certes pas autant, mais nous ne nous arrêterons pas longuement à ces scènes représentatives qu'il faut voir et étudier de près avec la notice explicative de la Galerie, en se souvenant que, dans les tombeaux de Memphis, elles ne sont pas simplement dessinées au trait, mais sculptées dans la pierre en bas-reliefs très plats comme sur les panneaux de la tombe d'Hosi. Au point de vue de l'art, ces basreliefs de la IV et de la "V'' dynastie rentrent dans le caractère bien connu de l'Ancien-Empire. 11 y règne une extrême liberté de composition; le sentiment du dessin réaliste s'y affirme; mais, n'ayant pas la prudence, la réserve, la sobriété qu'il met dans l'art statuaire, il n'atteint pas sa perfection souvent irréprochable. Les attitudes animées des personnages sont rendues avec gaucherie et naïveté, bien que le dessin des détails soit assez correct. Aucune idée de la perspective : la figure
du corps humain est très rarement représentée de face et jamais de trois quarts. Dans le profil, on voit que le dessinateur, malgré de nombreuses tentatives, ne peut arriver à rendre le dessin des épaules vues en perspective, et il semblerait que, pour sortir d'embarras, il prend le parti de les tracer de face, tandis que le reste du corps ne montre qu'un côté. Ce que le dessinateur égyptien excelle à reproduire, c'est la silhouette des animaux de toutes sortes, et cela se comprend, puisque l'animal a des allures, des mouvements, un aplomb plus simples, plus faciles à saisir que ceux du corps humain.
Au point de vue de l'histoire, ces tableaux sont précieux en ce qu'ils nous montrent le caractère pacifique et agricole de l'un des premiers noyaux de la civilisation humaine, isolé comme une île bien abritée et bien défendue au milieu du vaste océan de vie sauvage et peut-être anthropophage qui couvrait alors l'Europe et la plus grande partie de l'Asie. Il suffit d'énoncer les sujets de ces tableaux, choisis dans plusieurs tombeaux, pour s'en faire une idée.
On y voit des intérieurs de fermes élégantes, où des serviteurs nombreux sont occupés à engraisser, à gaver des volailles de toutes espèces, comme on le fait aujourd'hui. « A ce moment, dit la notice, le pilier carré, massif et lourd, n'est déjà plus seul en usage, et les peintures de notre tableau prouvent que la svelte colonne de bois à chapiteau de lotus fermé avait déjà paru. C'est là un fait considérable. Une architecture raffinée comme celle dont nous avons un échantillon est l'irrécusable témoin d'une civilisation qui est déjà bien éloignée des premières années de son enfance. »
Plus loin, ce sont des .scènes de labourage, de semage, de récoltes, d'élevage et d'engraissage de bestiaux. Des épisodes de pèche, de chasse aux oiseaux, aux taureaux, aux gazelles, aux antilopes, aux lions, aux crocodiles et même aux hippopotames. « Qui, dans ces eaux peuplées de crocodiles et d'hippopotames, dit M. Mariette, dans ce fouillis de roseaux si élevés que, par les fleurs qui les surmontent, ils forment au-dessus de la tète d'un homme un dôme impénétrable au soleil, reconnaîtrait un paysage d'Egypte aux environs de Memphis, c'est-à-dire à peu près à la hauteur du Caire? De nos jours, l'hippopotame a disparu sans retour, et le crocodile ne se rencontre plus qu'au delà de la première cataracte. Plus de déserts peuplés de lions, de léopards, de troupes de bœufs sauvages, d'antilopes, de gazelles. L'Egypte de la V'' dynastie, telle que nous la montrent les tableaux contemporains, ne ressemblait
que peu à TÉgypte moderne. On dirait que l'Egypte moderne est plus loin du tropique, ou plutôt que TÉgypte ancienne, aux premiers temps de son histoire, possédait une végétation, un climat, une flore, une faune d'une nature plus tropicale. »
Les autres tableaux représentent des scènes de danse, de musique, de jeux de force ou d'adresse. Tous les travaux de l'art ou de Fart industriel y sont représentés avec leurs outillages et leurs procédés très simples : menuisiers, fabricants de meubles, charpentiers, constructeurs de navires, mariniers, peaussiers, tapissiers, saltimbanques, sculpteurs, potiers, orfèvres, verriers, cuisiniers, scribes et prêtres sont à l'œuvre dans les différents offices de leurs métiers ou de leurs charges. On voit jusqu'à des scènes de marché où les transactions commerciales s'effectuent non au moyen de la monnaie frappée, instrument que l'Egypte pharaonique n'a jamais fabriqué, mais par des échanges en nature.
Ce que l'on n'a jamais trouvé dans les tableaux de l'Ancien-Empire, c'est la figure d'un guerrier. De là faut-il conclure avec M. Mariette que la première Egypte « est avant tout un pays d'agriculture voué aux travaux paisibles des champs et à l'élève des bestiaux »? Les apparences du moins sont -conformes à l'hypothèse. « Et peut-être, ajoute-t-il, est-ce à cette enfance tranquille, sobre, exempte d'alternatives et de passions, que l'Egypte a dû sa longévité et la verte vieillesse qui, quatre mille ans plus tard, lui permettait de jouer un rôle encore si actif dans les affaires du monde. »
Nous avons passé en revue la portion la plus ancienne, la plus intéressante des objets exposés. Les séries qui suivent ont une grande importance au point de vue de l'histoire de l'art et de ses procédés; mais elles sont plus connues en ce que les différents musées, et notamment le Musée du Louvre, en possèdent des spécimens qui, étant moins rares que les précédents, se trouvent plus répandus. Aussi, comme nous ne sommes déjà que trop sortis des limites du cadre qui nous était imposé, passerons-nous plus rapidement sur ce qui resterait à dire.
La deuxième cage vitrée renferme des objets d'un âge beaucoup moins reculé, mais très précieux en ce qu'ils nous font connaître les procédés de la sculpture usuelle, art extrêmement répandu, puisque le sculpteur de l'Egypte ancienne cumulait les fonctions de scribe, de peintre et de décorateur pour les monuments publics et privés. L'écriture à elle seule, composée de signes empruntés aux différents règnes de la nature, obligeait le graveur d'inscriptions à connaître les lois du
dessin et du modelage, et à les pratiquer d'une façon consciencieuse et correcte. Aussi l'arsenal d'un sculpteur devait-il être une réunion de modèles aussi variés qu'excellents. C'est une collection de ce genre que nous montre la deuxième vitrine. Elle renferme une série de modèles
BARQ.UE SACRLE PORTANT LA DtESSE SACHT DAN.-i UN TABERNACLE.
(Couronnement en bronze d'un bâton de procession. — Musée de Boulaq. )
gradués : quinze bustes nous font voir tous les états par lesquels passait un morceau de sculpture depuis l'ébauche jusqu'à l'achèvement de l'œuvre. Un de ces bustes est scié selon la verticale, afin de donner très nettement le contour du profil. Un autre, à peine dégrossi, se termine à l'occiput par un plan vertical sur lequel sont tracées à la pointe les divisions qui permettaient au sculpteur de jeter les bases du galbe à repro-
duire. Tous ces bustes portant au front ïiirœiis ou aspic, ornement des .coiffures divines devenu le signe de la royauté, reproduisent probablement les traits de quelque pharaon. La sculpture, en effet, multipliait les images du roi régnant, dont le type devenait sans doute une sorte d'étalon dont se rapprochaient instinctivement tous les autres. N'est-ce point là une tendance quasi-éternelle dans l'humanité que l'imitation du maître? Et nos artistes français de l'ancien régime ne reproduisaient-ils pas dans les portraits qu'ils peignaient ou gravaient quelque chose du type royal, soit que leurs modèles s'appliquassent eux-mêmes à en approcher, soit que le portraitiste s'y laissât pousser par une mode ou par un penchant involontaire ?
Au sommet de la vitrine est placée une statue inachevée, ébauchée par enlèvement de plans successifs, suivant les procédés invariables en usage. Tout autour sont disposés d'autres modèles gradués à différents états d'avancement : bas-reliefs de divinités en pied, traitées avec une finesse de détails incroyable, et silhouettes d'animaux. On remarque parmi ces derniers un lion passant, admirable pour la largeur du style, pour la justesse des proportions et des détails; une tête de chacal, où le caractère sauvage de la bête fauve est rendu comme la nature le donne. En somme, ce matériel de travail est plus d'un artisan qui reproduit indéfiniment d'excellents modèles que d'un artiste qui s'en sert pour guider son inspiration. L'artisan égyptien n'invente rien et ne vise qu'au réel. Il faut avant tout que l'hiéroglyphe qu'il trace, que la divinité qu'il ébauche, soient reconnus à première vue en restant conformes à la grammaire usuelle, et non que l'œuvre exprime quelque sentiment nouveau ou personnel de l'artiste. L'œil égyptien saisit vite et bien la structure et l'harmonie du corps; il est juste, clairvoyant, subtil. Toujours réaliste, il n'est jamais conduit ou égaré par l'imagination qui peut mener soit au génie, soit à la folie, mère de la monstruosité.
Après avoir examiné les œuvres de l'art le plus ancien, le plus parfait, le moins immobile que l'Egypte ait produit, celui de la IV et de la V" dynastie, on trouve encore à admirer des ouvrages de temps bien postérieurs et, entre autres, ceux de la X'VIIP dynastie fenv. 1700 av. J.-C), qui marque une ère de renaissance après l'expulsion des Hyksos ou Pasteurs, dont la longue domination semblait avoir fait rétrograder la civilisation. Nous avons de cette époque fameuse, qui a enrichi tous nos musées, les bustes moulés en plâtre de deux statues colossales, dont les originaux sont au Musée de Boulaq. L'an, placé près de la vitrine des
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modèles gradués, est le portrait du pharaon Thoutmès III 11625 ans av. J.-C), le héros du Nouvel-Empire, et dont le règne, long d'un demisiècle, marque Tapogée de la puissance pharaonique. Ce roi couvrit les rives du Nil d'édifices nouveaux et soutint des guerres heureuses depuis le fond de l'Ethiopie jusqu'à Ninive : « L'Egypte, selon l'expression du temps, porte ses frontières où il lui plaît '. » La physionomie du grand roi, jeune, vigoureuse, souriante, spirituelle, subtile même, est de celles que l'on trouve encore en Orient. Le contour du nez est mâle et accentué par une légère courbure. Les joues sont pleines, les pommettes assez proéminentes, mais l'ovale du visage est harmonieux. La bouche, aux lèvres ourlées, se relève aux commissures et respire, avec la fermeté, une subtilité qui n'a rien de moqueur. Sous le voile de placidité impersonnelle, qui, plus qu'aux époques anciennes, uniformise les ouvrages de ce temps, on démêle un caractère résolu, entreprenant, habile et prompt à saisir les occasions.
L'autre buste colossal, servant de pendant, est celui de la reine Ta'i, femme d'Aménophis III, roi postérieur d'une cinquantaine d'années au précédent, grand constructeur et fondateur des célèbres colosses, dont l'un fut appelé Colosse de Memnon au temps de la domination romaine. Cette reine, qui passe pour avoir été de race étrangère à l'Egypte, fut mère de cet Aménophis IV qu'elle est accusée d'avoir poussé à persécuter ses sujets pour leur imposer le culte religieux de sa nation. Aucune trace de fanatisme n'apparaît sur les traits encore jeunes et charmants de ce portrait. La physionomie en est essentiellement douce, suave, séduisante. Elle a de lodalisque ce sourire charmeur qui provient moins de l'âme que d'une quiétude de nature tout extérieure. Cependant, malgré sa douceur et son charme, ce n'est pas là une ligure molle, sans volonté ni énergie. Sous le voile de placidité inconsciente dont l'a peutêtre couverte l'artiste égyptien, cette physionomie recèle une sorte de ténacité à la façon de l'Orient, c'est-à-dire opérant par voie de séductions
I. Aperçu de l'histoire d'Egypte, par M. Marietce-Bey. Paris, Franck, iii-12. A l'angle opposé de la salle, on voit les cartes des campagnes de l'houtmès III en Palestine, en Ethiopie et au pays des Somàl (cap Guardafui), dressées par M. Mariette d'après les textes géographiques découverts par lui en 1874 sur les pylônes d'un temple de Karnak, qui n'avaient pas encore été dégagés des décombres. La liste de la Palestine compte les noms de 119 villes prises par les Egyptiens, dont 74 on^été identifiés et forment un véritable état de lieu de la terre de Canaan, près de 300 ans avant qu'elle ne fût conquise par les Hébreux. Ces cartes font partie de l'ouvrage intitulé : Liste géographique des pylSnes de Karnak. 1875.
Sur cette matière, voir le Dictionnaire topographi^ne abrégé de la terre sainte^ par M. de Saulcy, membre de l'Institut, 1877, in-12.
■et d'artifices, moyens tenus en honneur par les purs Orientaux, en déshonneur par les vrais Occidentaux. Nous en donnons la reproduction en
tête de cet article.
Nous ne pouvons mentionner que sommairement la troisième cage vitrée contenant un choix remarquable des produits variés de Tart en Egypte : bijoux d'or pharaoniques, grecs, romains, byzantins; beaux spécimens de figurines en faïence aux couleurs éclatantes ou multiples, et descendant jusqu'à des proportions microscopiques ; grands et petits bronzes de premier choix, parmi lesquels une statuette du taureau Apis portant au front la tache blanche et sacrée que figure un triangle d'argent. L'inscription en caractères grecs cariens, qui garnit le pourtour du socle, nous reporte à ce moment intéressant de la XXVP dynastie (environ 55o ans avant J.-C), où le roi Amasis attirait en foule les Grecs, introduits en petit nombre depuis cent ans, et leur donnait domaines et fonctions, état de choses qui contribua sans doute à favoriser le voyage d'Hérodote, vers 450, mais qui faisait murmurer les Égyptiens comme ils le font aujourd'hui devant Taffluence et l'ingérence inévitables des Européens dans leur patrie et dans leurs affaires.
Nous retrouvons ici, comme en 1867, les fameux vases d'argent massif en forme de fleurs de lotus épanouies qui, probablement, ont fait partie du matériel d'un temple égyptien, et que M. Mariette a découverts dans une cachette bien maçonnée, sur l'emplacement de la ville antique de Thmuïs, dans le Delta. D'après leur élégance et la quantité des ornements qui les chargent, il est possible qu'ils ne datent que de six siècles avant J.-C. Pour les Égyptiens, l'argent était de l'or blanc, et le plus précieux de tous les métaux parce qu'il était le plus rare.
11 y a là de charmantes figurines de bois sculpté, celle entre autres que l'on connaît sous le nom de la Nageuse et qui faisait partie d'une cuiller à parfums , objet dont le Louvre possède plusieurs spécimens complets : le corps de la jeune femme qui nage, les bras étendus, en formait le manche. La tète, aux traits fins, aimables, expressifs, porte la coiffure des princesses de la XIX" dynastie, contemporaine de Moïse, et c'est ainsi que, dans un Moïse sauvé des eaux, on devrait peindre la fille du pharaon. D'autres figures en bois, mais funéraires, nous montrent le costume civil des Égyptiens au temps de Moïse; elles ont servi à M. Mariette dans ses tentatives de restitution du costume antique, alors que, pour inaugurer la nouvelle salle du Caire, il s'agissait de monter l'opéra à' Aida, dont il avait composé les scènes et les paroles, que Verdi
mettait en musique. M. Heuzey, de l'Institut, s'en est également servi pour son cours d'arLhéologie à TÉcole des beaux-arts, où il traite du