Venise, par Charles Yriarte
ordinaires du champ, se substituent des figures, des sujets même. Les types en sont pris aux pièces antiques : c'est la tète d'un Séleucide, la figure d'Auguste, de Néron, celle d'un empereur bysantin, l'image du Christ, de la Vierge, de saint Georges; tout ce qui tombe sous la main de l'artiste graveur lui sert de' modèle. Ce monnayage, qui date du xii' siècle, a, à mon avis, son point de départ à Mossoul même. Il y a là toute une école de graveurs qui maintint pendant longtemps sa célébrité et que Ibn-Sayd trouva dans son plus grand éclat. C'est à eux que nous devons les plus belles pièces de la damasquinure arabe. Il me semble même qu'il est facile de les distinguer des artistes de l'Egypte et de la Syrie.
Gens du Djezireh, c'est-à-dire de ces contrées dans lesquelles l'esprit de religion musulmane avait perdu alors de son austérité, mêlés comme ils l'étaient à ces populations turques assez indécises dans leur foi, ils font emploi des figures : le burin du graveur de Damas ou du Caire s'emprisonne au contraire dans l'ornementation et dans la lettre. L'œuvre a moins d'importance, aussi porte-t-elle rarement le nom de Fauteur; car vous n'acceptez pas, je pense, comme signatures d'artistes, ces noms en caractères neski qui me semblent appartenir à des propriétaires de seconde main. Les belles pièces sont presque toujours signées ; rappelez-vous celles de Mahmoud le Kurde : elles sont nombreuses. Le vase de saint Louis a été fait par Mohammed-ben-Zeïn-ed-din; le vase du duc de Blacas, daté de 62g (i23i), a été gravé à Mossoul par Schadjia-ben-Hanfar le Mossoulien. Il était aussi de Mossoul, ce maître Mohammed-ben-Khattaladj, qui a gravé cette pièce datée de 639 (1241); vous l'avez vue au Trocadéro. Elle appartient à M. Posno. Je pense que c'est une machine astrologique propre à tirer des horoscopes ; elle mériterait d'être étudiée de près. Pour moi, dans cette course rapide qui ne pouvait comporter un examen des plus minutieux, j'ai relevé cette inscription arabe : « Je suis l'éloquente et celle qui converse dans le silence; mon langage est attrayant et menaçant à la fois. Je dévoile aux intelligences ce qui leur est inaccessible. »
J'espère, mon cher ami, que cette galerie orientale ne s'éparpillera pas sans qu'un bon catalogue nous la rende avec tous les trésors de renseignements qu'elle nous apporte. Jamais collection de ce genre ne fut, en effet, plus nombreuse et 'plus instructive. Lampes, flambeaux, vases, aiguières, plateaux, coffrets, écritoires, tout le riche mobilier qui ornait et qui orne les maisons et les palais arabes, tout est là. Je dois me borner,
à mon grand regret, à signaler çà et là dans les vitrines les monuments qui me semblent offrir le plus d'intérêt. J'abandonne les armes, elles ne
sont pas de mon ressort ; je laisse donc de côté ces beaux casques de M. Piot et de M. Gérome provenant de Erzeroum et apportés à Sainte-Irène et cette magnifique épée dont nous reproduisons ici la poignée. Je signale tout d'abord le lion de bronze de M. E. Piot, qui provient de la vente Fortuny, il a été trouvé à Palencia, dans la Vieille-Castille ; nous en publions une gravure.
Les grands flambeaux de M. de Rothschild et de M. Levaigneur, avec leurs longues lettres qui ont conservé intact l'argent de leur damasquinure, sont des pièces hors ligne. Elles portent le nom des deux fils de Mohammed-ben-Kelaoun :
el Modhaffer Hadjy , el-Nasser Hassan.
Sur un heurtoir de porte, je lis cette phrase : Bénédiction sur notre maître, le sultan, le roi, el Man our, Seïf ed-dounia oua ed-din Kelaoun. Je trouve les nombreux titres d'un prince ayoubite sur un grand plateau de Al. Albert Goupil. Ce sultan est Malek el Kamel Abou'l Fath Nasser-ed-din Mohammed-ben-Abou-Bekr , ben-Ayoub, qui mourut en 635 (i238). Je relève des noms d'émir, esclaves du sultan El-Nasser-ben-Kelaoun, le sultan bahrite.
Nous voyons beaucoup de monuments gravés sous son règne : il ne faut pas s'en étonner; ce prince, chassé du trône, fut par trois fois remis au pouvoir. Dans ces allées et venues de la royauté, le sultan Mohammed-ben-Kelaoun régna trente-deux ans ; ce fut là la plus belle époque de l'art des graveurs sur métaux de la Syrie et de l'Egypte. Nous avons examiné ensemble, mon cher Schéfer, une merveille : c'est une écritoire de petite dimension, damasquinée d'or et d'argent, avec