LION EN BRONZE
(Collection de M. Eugène Piot. )
ainsi dans des salles publiques, je n"ai pu reviser mes notes sur les monuments eux-mêmes. Pourtant je ne crois pas que la galerie du Trocadéro renferme d'autres lampes de sultan que celles que je viens de citer. Les lampes, les vases et les coupes d-^ verre exécutés pour des émirs et en leur nom sont beaucoup plus nombreux. Je ne puis les décrire tous; il faut faire un choix dans ce musée. Aussi bien cet article ne saurait être un catalogue. Sans nous astreindre, comme dans les lignes précé-
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dentés, à l'ordre chronologique des monuments, suivons donc un peu au hasard de l'Exposition cette vitrine centrale qui les contient.
Une lampe de M. Posno, caractères émaillés de bleu sur fond blanc à la bande du col, et émaillés blancs sur fond bleu à la panse, cartouche avec fîeurs de lis, donne cette inscription : Fait au nom de Son Excellence el Aschraf, el Aly, el Adly, le j'iiir cl Nedjemy Mahmoud-ben-Aly . Ce visir avait été esclave d'un sultan portant le titre de Ncdjm-ed-din. La longue liste des souverains bahrites et circassiens ne me donne aucun prince ayant ce titre. Je serais porté à croire que ce Mahmoud-ben- Aly appartenait au sultan ayoubite Nedjmed-din Ayoub, qui régna à- Damas en ôSy (i23g), dont il fut chassé et qui dans la suite fut fait roi d'Egypte. C'est pour un autre émir du nom de Aly, le fondateur de la mosquée El Mardany, au Kaire, que la lampe exposée par le gouvernement égyptien a été faite. Elle était suspendue sur son tombeau, comme l'indique le mot arabe : el-Marhoum, « le défunt ». Elle est ornée de feuillages et de grandes fleurs piquées de pointes d'émail rouge; elle offre pour armes un losange, et sur sa panse on lit la légende : Sou Excellence el Aschraf el Aly, el Mahroum, l'émir Aly el Mardany. Une petite lampe charmante, ornée de lettres bleues, cache dans les rosaces au-dessus du pied une inscription en traits rouges parmi des fîeurs d'émail rouge; elle a été faite pour un personnage du nom de Schadjia; elle appartient au prince Czartoryski. Une très belle lampe, aux caractères un peu allongés, ce qui indique une basse époque, porte le nom d'un certain Mahmoud, et pourrait bien être l'émir Mahmoud-ben-Aly dont j"ai parlé tout à l'heure; elle a les mêmes armoiries : la fleur de lis. Je ne sais à qui elle appartient.
Est-ce à vous, mon cher ami, qu'il faut signaler deux lampes en votre possession et dont vous avez eu la bonté de m'envoyer la description ? La première est de petite dimension : ses dessins sont des plus fins et des plus capricieux, elle provient du collège Mihmandarieh qui fut construit par Chehab-ed-din Ahmed, chargé de la conduite des ambassadeurs; elle porte le nom et les armes de ce personnage, et elle date de 725 (1324). La seconde, de proportions plus grandes, nous donne le nom de Siourghatmich et date de l'année 727 (i326). Deux lampes sans inscriptions sont bien curieuses : l'une esta M. Manheim; elle est ornée de fleurons se découpant sur de larges rosaces d'émail bleu, et d'arabesques des plus légères et des plus délicates; l'autre est au gouvernement égyptien : c'est une merveille avec ses fleurs dans un semis sans
LA GALERIE ORIENTALE DU TROCADERO. 38i
nombre, un dessin continu de tapis et dont les émaux se détachent en blanc sur un fond bleu.
11 me faut citer encore la ravissante bouteille à goulot allongé de M. Alphonse de Rothschild, avec ses dessins d"or, ses émaux bleus, ses grandes rosaces fleuronnées, et portant sur le cou le mot el Alem, trois fois répété. Je retrouve ce mot sur une bouteille qui vous appartient, mais dont la forme est différente, puisque le col s'évase et que deux anses courent légèrement sur ses bords. Ce vase a été publié par Prisse d'Avenues, dans son admirable ouvrage édité par la maison Morel, et qui, il faut le reconnaître, a puissamment contribué au développement du goût de notre époque pour les arts orientaux. Vous avez remarqué la grande et superbe bouteille de M. Albert Goupil, avec son fond d'or, avec ses fleurs bleues et rouges, portant sur la panse une légende en lettres bleues, et des armoiries répétées dans trois rosaces : un aigle de face aux ailes éployées au-dessus d'une coupe. Le bas est lisse. C'est un royal objet. A qui a-t-il appartenu? Je l'ignore. Je ne sais aussi à qui attribuer cette belle vasque du gouvernement égyptien, à verre très épais, offrant à sa zone supérieure des martichores d'un dessin exquis. A la base se lit une légende : ce sont les titres d'un sultan, mais, faute de place, l'artiste s'est interrompu dans cette longue énumération, et le nom, c'est-à-dire l'élément le plus nécessaire dans la question, est justement ce qui nous manque. J'arrête cette nomenclature, déjà bien longue, et je termine en signalant cette coupe, qui est à vous, et qui est la merveille de cette exposition, avec son fond d'or, ses émaux bleus et blancs, ses armoiries, sa légende, qui se compose d'un distique arabe se détachant sur la frise, et sa course de chiens et d'animaux de chasse : c'est un chef-d'œuvre de cet art arabe. Vous me dites, et vous l'avez étudiée de près, qu'elle porte les armes de Bedr-ed-din ed-Dhahery, qui fut commandant des troupes de Syrie, sous le sultan Bîbars. Nous avons donc une date, puisque Bibars mourut en 676, de notre ère 1277.
Ce musée de l'art du verrier arabe va bientôt se disperser. Nous sera-t-il donné de le revoir encore réuni? C'est peu probable. En tout cas, nous avons pu le parcourir et nous convaincre que cet art oriental avait donné naissance aux verreries de Murano et de Venise. Un article d'un traité de commerce et de navigation passé entre le comte de Tripoli et le doge Contarini est bien curieux à ce sujet. 11 parle des déchets des verreries syriennes achetées par les Vénitiens : « Et si Venecien traict verre brizé de la vile, il est tenuz de payer le dihme. » De traité est du
i" juin 1277. Les maîtres devaient être bientôt supplantés par leurs élèves, sans être pourtant dépassés par eux. Dans ce xnf siècle, auquel appartient la plus grande partie des monuments arabes que nous venons de voir, sous le doge Lorenzo Tiepolo, en 1268, les manufactures du Rialto étaient déjà connues. La riche industrie de Venise se développa ensuite à ce point, que l'industrie arabe s'éteignant peu à peu, la République fournit à l'Orient les produits qu'elle avait reçus de lui. L'Egypte et la Syrie devinrent à leur tour ses tributaires. Je cite M. Charles Yriarte ' : « En compulsant aux archives des Frari les dépêches d'un ambassadeur de la République auprès du sultan, j'ai été fort étonné de reconnaître, plié en quatre, parmi les feuilles, et annexé à Tune d'elles, un large parchemin sur lequel le grand vizir du sultan avait fait dessiner une lampe de .verre de la forme de celles dites lampes de mosquée, avec des versets du Coran en émail de diverses couleurs. Ayant pris connaissance de la dépêche de l'ambassadeur qui était adressée au doge, comme c'était la loi, mais qui en réalité s'adressait au Sénat tout entier, je vis que l'envoyé avait reçu du grand vizir la commission de faire commander aux fabriques de Murano quatre cents lampes semblables, pour l'ornementation de quelque mosquée. » Comment était cette lampe donnée pour modèle, quel était le sultan, quel était le doge ? "Voilà ce que M. Charles Yriarte ne nous fait pas connaître. Cette précaution eût complété le renseignement. J'ai lieu de croire que cela se passait au xvf siècle. Ce fut l'époque où les Vénitiens furent les maîtres reconnus de la verrerie, et où ils devinrent aussi les maîtres incontestés de la damasquinerie, avec ces Azziministes, rivaux des damasquineurs de l'Orient, qu'ils avaient eu longtemps pour maîtres.
« Les habitants de Mossoul, dit le géographe arabe Ibn-Sayd, qui mourut en 1273 de notre ère, montrent une habileté extrême dans différents arts, surtout dans la fabrication des vases de cuivre qui servent à table. Ils portent ces vases au dehors et les princes en font usage. » Ces artistes de Mossoul ont droit à un chapitre à part dans les arts musulmans. Vous connaissez les monnaies de ces princes turcomans, de ces Ortokides de Maredin et de Miafarekin, d'Amid et de Khipha, ainsi que celles des Atabeks de la Perse, d'Alep ou d'Arbil; elles appellent notre attention sur un fait des plus caractéristiques. Les habitudes de la numismatique musulmane sont tout à coup renversées. Aux légendes