EPEE MORES Q U E (XV^ SIÈCLE
(Collection de M. le marquis de Villaseca.)
des dessins d'une délicatesse extrême. Les titres du prince, qui courent sur les parois, sont très nombreux. Par malheur, le nom du sultan fait défaut; mais les canards, qui-servirent d'armoiries à Kelaoun, nous indiquent assez que ce monument a été fait sous un des petits-fils de ce prince. 11 en eut six. Cet encrier est probablement du xiv° siècle. Il appartient à M. Beurdeley. Passons sur la grande vasque de M. Goupil, faite au nom de l'émir Ahmed, émir el-Nassery. Je prends note du vase de M. Piot, portant pour armoiries un sabre au-dessus d'un canard ; du pot, qui est aussi à M. Piot, et sur lequel je lis le nom du graveur Kotbed-din Mohammed-ben-Abd-Allah ; du vase élégant, porté sur trois pieds.
COFFRET EN IVOIRE (AN 355 DE l'hÉGIRE).
(Collection de M. Albert Goupil.)
qui appartient à M. Posno. J'ai regret d'abandonner des pièces remarquables qu'il me faut négliger, car j'ai hâte d'arriver aux monuments offrant un intérêt détude tout exceptionnel.
Vous avez été frappé, comme moi, de la richesse de la collection de M. Delort de Gléon, qui occupe, avec celle de M. Albert Goupil, la grande vitrine de la galerie. Elle mériterait une monographie. Vous avez vu ce vase à panse lisse, d'une forme si élégante, dont une légende d'argent entoure le cou ; ce petit calice au goulot allongé, avec ses scènes de chasse, et sa fleur de lis, objet du goût le plus pur ; ces beaux flambeaux avec médaillons ; cette belle buire à six pans, d'un travail extrêmement lin, reproduisant les signes du zodiaque, mais dont les légendes sont en partie effacées, — je parle de celles qui contiennent les titres du sultan. Cette buire porte sur le col cette inscription : « Fait par Abd-el-
Fakir El Hadjaj-Mohammed, dans l'année 709 (iSog). » Une vasque est signée par Ahmed-ben-Omar, et le nom de ce graveur se lit dans un cartouche fleuronné qui se détache sur la panse du vase. L'ornementation a aussi pour sujet principal des scènes de chasse. Ces représentations remontent bien loin dans l'antiquité orientale. Elles étaient en faveur chez les ouvriers sassanides. Je lis dans Abou Novvas, un poète du règne de Haroun-El-Raschid : « Nous restâmes à boire, un jour, un autre jour, puis un troisième suivi d'un autre. Le jour du départ fut le cinquième. Autour de nous circulait une coupe d'or que les artistes de Perse avaient ornée de diverses peintures. Le fond de la coupe représentait Kesra ; sur les côtés on voyait des buffles que des cavaliers poursuivaient l'arc à la^^main. » Continuons notre revue et arrivons à une pièce capitale.
C'est une buire : elle porte le' nom de Malek-el-Modhaffer Youssoufben el Malek-el-Aziz Mohammed-ben-Ghazy. Ce Youssouf est le dernier sultan ayoubite d'Alep. Sur le col, en caractères damasquinés d'argent, on lit : a Gravé par Hossein-ben-Mohammed el Mossouly à Damas la bien gardée, l'an ôSg (1260). » Or les Mogols venaient de s'emparer de Mossoul, et Hossein-ben-Mohammed, quittant sa ville natale, s'était donc réfugié à Damas, dont Youssouf était alors le souverain.
L'Exposition de M. Albert Goupil est bien importante avec ses vasques, ses plateaux, ses pièces d'armures, son chanfrein damasquiné, portant une légende sur le fronton ; mais le monument le plus curieux de cette précieuse collection est, à mon sens, un grand flambeau. Sans doute il a été fait pour quelque église de Syrie ou pour quelque seigneur chrétien, puisqu'il offre des sujets religieux, entre autres une scène de baptême, gravée sur un de ses médaillons. C'est aussi un artiste de Mossoul qui a exécuté ce vase. La légende dit : a Fait par Daoïid-ben- Soleiman el Mossouly, l'an 646 (1248). »
J'en aurais flni avec cette série des monuments en bronze, si je ne voulais pas m'arrèter sur vos vases de fabrique chinoise, avec inscriptions pieuses arabes ; sur la grande lampe de M. Posno, damasquinée d'or et d'argent, mais qui offre tant de difficultés dans le déchiffrement de ses légendes, cachées encore sous la patine ; sur cette magnifique lampe de l'Alhambra, avec sa devise des rois nassérides : « 11 n'y a de vainqueur que Dieu. « Elle est à l'exposition espagnole. Enfin sur votre belle lampe de bronze doré, suspendue par trois chaînettes, de l'art le plus délicat, de l'exécution la plus achevée, dont la légende, découpée à
FRAGMENT DE TAPIs PERSAN.
(Galerie orientale du Tnicadéni.)
3«8 UART ANCIEN A L^EXPOSITI ON.
jour, nous donne le titre et le nom du sultan ed-Dhaher Rokn ed-dounia oua ed-din, Bibars. Pour honorer son maître, un eunuque du prince la fit mettre sur son tombeau. C'est là une des richesses de votre riche collection. Nous la reproduisons plus haut.
L'ouvrier arabe qui a manié le cuivre et le laiton avec tant d'habileté, montre la même adresse et la même sûreté de main en travaillant l'ivoire. Malheureusement ces monuments sont assez rares : vous connaissez le magnifique coffret de la cathédrale de Bayeux ; ïarqueta de Saint-Isidore de Léon est célèbre; elle a été faite au xi^ siècle pour un roi de Séville; elle porte le nom de l'artiste : Mohammed ebn Seradj. Le peintre Fortuny possédait un beau coffret dont le couvercle à pans coupés présentait dans des médaillons sculptés des canards, des gazelles, des faucons, des paons affrontés. Ce monument était antérieur au xni" siècle. Nous l'avons retrouvé dans la galerie orientale auprès d'un objet des plus curieux par sa date. C'est la boîte en ivoire de M. Albert Goupil avec ses fleurons du plus ancien style : elle est entourée d'une légende en caractères coufiques qui ne nous donne rien d'intéressant en sa première partie, puisqu'elle ne contient que des vœux en l'honneur du propriétaire, mais qui nous indique l'époque de sa fabrication : « Fait dans l'année 355 (g65). » Ce coffret est un des plus anciens monuments datés, de l'industrie arabe. Je ne parle pas des beaux produits de ces manufactures d'étoffes, de ces Tira^ dont la fabrication fut générale dès les premiers siècles, dans les pays musulmans. La simplicité des khalifes, successeurs directs du Prophète, fut rapidement oubliée. Le i" siècle de l'hégyre n'était pas encore achevé, que le goût, la passion même des étoffes d'Alexandrie, de l'Yémen, de Koufah s'était répandue de toutes parts, depuis le souverain jusqu'au peuple. Les ouvriers arabes s'étaient formés à côté des ouvriers de Constantinople et de la Perse. Partout des fabriques d'étoffes, — ce grand luxe, cette grande production de l'Orient : — Alexandrie a ses cortine ; Kalmoun, Dabik, Bahnessa ont leurs tissus; la Perse est toujours le grand centre de production ; à Seraks les rubans brodés d'or ; à Touster les robes et les turbans ; Rey a ses vêtements, • Tebriz ses étaby et ses khitabi, ses beaux stitins, qu'elle expédie de toutes parts. Mais c'est d'Amol que viennent les plus fameux tapis pour la prière (Sidjadè) et d'autres tapis plus grands encore et d'un plus beau travail. Ces renseignements nous sont donnés par Yacout, qui parcourait la Perse dans les premières années du xni'' siècle. Ces fabriques restèrent longtemps florissantes. Chardin a constaté leur prospérité en nous don-
liant des détails sur cette riche industrie. Du reste, les pièces que nous connaissons — et elles sont nombreuses — nous disent assez quel était cet art de TouA'rier persan. Il nous suffirait de jeter les regards sur les tapis que MM. de Rothschild, M. Albert Goupil et M. Gérôme ont exposés au Trocadéro, tapis d'un goût merveilleux, avec leurs dessins encadrés dans les légendes des bordures.
Yacout, dont je viens de parler, nous a donné des renseignements