BRACELET ARABE EN OR
(Collection de M. StanisLis Baron.)
Constantinople et en Syrie, et dont la superbe collection suffirait à Tètude de ces industries.
Depuis quelques années on a rapporté de Rhodes une foule de ces beaux plats d'un émail si lumineux et si éclatant, et dont l'ornomentation de rinceaux, de feuillages et de fleurs est d'une exécution si libre et si parfaite. L'hôtel Cluny en a fait une des salles de son musée : vous, vous en possédez d'admirables. Une légende veut que dans un combat les chevaliers de Rhodes se soient emparés d'ouvriers persans qui ont acclimaté leur industrie dans l'île. Cette faïence de Lindos, qui serait donc d'origine persane, est aujourd'hui des plus en faveur. Cela tourne un peu à la fable; mais que ces plats, ces pots et ces aiguières soient persans, qu'ils soient de Damas ou de la côte de Syrie, ce qui me parait plus vraisemblable, nous n'en avons pas moins là une industrie des plus remarquables et que l'exposition au Trocadéro a mise dans toute sa valeur. Une des pièces les plus anciennes de cette céramique orientale
est sans contredit ce vase de M. Dreyfus, au fond gris et bleu, recouvert d'un vernis sale, et sur lequel se détachent des lettres à tête de clou, analogues aux caractères des lampes et des bronzes du xiv" siècle. Votre lampe de faïence, sur laquelle se lit une légende pieuse en lettres blanches, me paraît avoisiner l'époque de ce curieux vase. Ce sont là des morceaux de premier ordre.
Cette exposition si riche en produits de la poterie des Arabes de rOrient, est bien belle en pièces provenant des potiers arabes de l'Espagne. Avec ses jarres du Musée archéologique de Madrid et son Brocal de Poio, sa margelle de puits du xiv" siècle, sur laquelle je lis le mot kamel répété à l'infini; avec sa plaque à reflets métalliques qui nous donne le nom du roi maure de Grenade, Abou'l Hadjadj, — appartient à M'"' Fortuny; — avec la jarre de Ibrahim-ben-Sadoum, couverte d'inscriptions, portant sur sa panse des gazelles sur lesquelles se détachent les mots : « Honneur durable. » Je ne puis oublier ni la jarre de M. de Rothschild, ni le grand et magnifique vase de M. Basilewsky, ce rival du vase de l'Alhambra, dont le catalogue de la vente Fortuny nous a donné une longue description.
.rai le regret de marcher aussi rapidement à travers tant de richesses. Combien de choses ai-jc dû abandonner dans cette exposition orientale? Je n'ai touché ni aux bijoux, parmi lesquels il faudrait citer le bracelet en or de M. Baron, ni aux médailles de notre ami Rogers, dont la collection est si importante, ni aux livres de M. Didot et aux Corans du gouvernement égyptien, — des chefs-d'œuvre de calligraphie, — ni à vos manuscrits persans, ni aux manuscrits de M. Jacquemart! Chacune de ces séries aurait droit à une étude à part; mes notes se sont amoncelées, mais dans la rédaction définitive, elles ont fui entre mes mains. Il faut en finir ; un article n'est pas un livre. Pourtant quelques lignes encore. Je veux vous parler d'un monument d'un intérêt capital et d'une beauté exceptionnelle : du superbe vase à reflets métalliques de M. Basilewsky. Autour du goulot, six personnages assis à la manière orientale 'et jouant de divers instruments se dessinent en saillie; des gazelles courent les unes derrière les autres dans une seconde frise; la partie centrale de la panse est occupée par un cercle dans lequel se détachent sept cavaliers, sept chasseurs, séparés par un valet de chasse, qui est à pied : au-dessous, dans une troisième zone, des animaux, le lion, le paon, la gazelle, etc.; enfin, au pied du vase, dans un quatrième et dernier cercle, des personnages au milieu de rinceaux et de feuillages.
LA GALERIE ORIENTALE DU TROCADÉRO. 3o3
C'est un monument d'un très bel aspect dans son ensemble, d'un goût exquis dans ses détails. Les rinceaux, les feuillages, les fleurs qui le décorent, sont du dessin le plus net et le plus ferme. A quelle époque appartient ce vase, qui est persan indubitablement et qui a été rapporté de Perse? Au xiw siècle. J'appuie cette opmion sur la comparaison que je fais de ce vase avec votre manuscrit à peintures de Yahia-ben-Mahmoud et avec le manuscrit des Séances de Hariri de la Bibliothèque nationale, qui sont de la même époque (i232). Ce sont les mêmes figures, les mêmes physionomies, ce qui ne serait pas une preuve des plus convaincantes; mais ce sont les mêmes costumes, jusque dans les moindres détails des étoffes. Ce rapprochement me parait ne laisser aucun doute à cet égard.
Maintenant, mon cher Schéfer, il ne suffit pas d'avoir tant de précieux monuments et de si nombreux renseignements sous la main. 11 faut les utiliser. L'histoire de ces arts et de ces industries arabes est tout entière à faire. Qui peut et qui doit Técrire? Un homme qui connaît l'Orient, qui a vécu sur lui et en lui, dont le nom fait autorité dans la science de l'histoire et de la littérature musulmanes, et qui, à un savoir aussi étendu et aussi sûr, unit le goût le plus éclairé et le plus délicat des choses de l'art. Si je ne vous nomme pas, mon cher ami, c'est que j'ai l'amitié des plus discrètes.