ARTHUR RHONE
On pouvait, il y a quelques mois encore, croire que le goût des Antiques avait presque disparu en France. Aucune des collections actuelles ne semblait pouvoir rivaliser avec les cabinets, si fameux sous la Restauration et la monarchie de Juillet, du chevalier Durand, du vicomte Beugnot, de M. de Magnoncour, du comte Pourtalès, des ducs de Luynes et de Blacas. Des objets d'un mérite bien inférieur, mais dont le charme était plus facile à sentir, Fetfet plus décoratif, l'acquisition plus aisée, paraissaient avoir à tout jamais ravi à l'art ancien la faveur publique. A quoi bon collectionner des vases recollés et des terres cuites cassées? c'était toujours la même chose, pensait-on; peutêtre était-ce curieux pour les archéologues; mais dans la vitrine d'un amateur cela jetait une note triste, et ne meublait pas. Et puis il v a\ait tant d'objets de ce genre au Louvre! N'était-ce pas assez que le musée Campana, où personne ne s'aventurait ?
Eh bien, à cet égard comme à beaucoup d'autres, l'exposition du Trocadéro a été une leçon saisissante, une véritable révélation. Elle a mis hors de pair les deux grandes époques, la Renaissance et la période grecque; elle a prouvé que l'art antique avait encore des fidèles, fait sortir de l'ombre des collections bien plus riches et plus nombreuses qu'on ne pensait, et, par-dessus tout, montré que le public, blasé sur le Delft, le Rouen, le Saxe, le Moustiers, fatigué des tabatières, des éventails et des boîtes à mouches, revenait rapidement à l'art vrai, simple et grand, partout où il se trouve. Ni les salles du xv et du xvr' siècle, ni les salles antiques, malgré leur aspect plus froid et plus sévère, n'ont cessé d'être les plus fréquentées, les dimanches comme le reste de la semaine. On peut même dire que les dernières ont excité une curiosité plus grande et obtenu un plus vif succès, parce qu'elles renfermaient des choses plus nouvelles et offraient plus de sujets d'étonnement.
11 faut en convenir d'ailleurs, les collectionneurs d'antiques ont montré un zèle méritoire. Un peu plus tôt, un peu plus tard, tous, ou peu s'en faut, sont venus apporter leurs richesses : M. Carapanos ses merveilleuses trouvailles de Dodone, M. Gréau ses bronzes depuis longtemps célèbres, ses verres, ses terres cuites asiatiques, MM. Camille Lécuyer, Piot, Bellon, leurs ravissantes figurines de Tanagre, la famille Paravey et M'"^ la comtesse Dzialynska leurs superbes vases, M. de Montigny ses pierres gravées, MM. Dutuit et de Bammeville leurs collections éclectiques. Moi-même, car je suis aujourd'hui forcé de me mettre en scène, moi-même j'ai fait de mon mieux et rempli tant bien que mal une vitrine. D'autres, comme MM. de Hirsch, Dreyfus, Armand, Le Breton, sans exposer d'aussi nombreuses pièces, avaient toutefois quelques morceaux d'un haut intérêt, et tel qui, comme M. E. de Rothschild ou M'"'' la marquise de Laborde, ne nous montrait qu'un seul objet, n'en a pas moins droit non seulement à une mention reconnaissante, mais à une place tout à fait à part. De nos grands collectionneurs, M. de Clercq presque seul est resté à l'écart : les bijoux et les bronzes exhumés pour lui, par M. Péretié, des nécropoles de la Syrie, n'ont point subi les ravages que font, à travers les glaces des vitrines, les regards corrosifs du public. ()u"ils dorment en paix dans leur nouvelle tombe! Leur absence était regrettable sans doute, mais elle est restée bien peu sensible.
A rendre compte d'une exposition pareille, on n'éprouve qu'un embarras, celui des richesses. Hélas! serait-on tenté de s'écrier, — si
Grâce à Dieu! n'était pas plus juste, — ce livre a trop à dire, trop à montrer à ses lecteurs. Parmi les pièces dignes d"è;re reproduites, tout au plus pouvons-nous en trier une vingtaine; pour le reste, force nous sera de nous contenter d'une description sommaire, et souvent nous devrons refuser même la mention la plus brève à des choses que, dans d'autres temps, nous eussions tenu à signaler.
Huit cents ans de tâtonnements et d'etîorts ont été nécessaires à l'art grec pour s'élever à la hauteur sublime où le V siècle l'a vu parvenir. Dès le xnr' il s'essaye, avec une gaucherie tout enfantine encore, à copier tant bien que mal les modèles que lui apporte l'immigration phénicienne, et, pendant quatre ou cinq cents ans, il ne présente, comme la Grèce elle-même, qu'incohérence, incertitude et confusion. Les monuments de cette longue et obscure période sont rares même dans les collections de Grèce, plus rares encore dans celles d'Europe; quelques vases, quelques figurines en terre cuite, la représentaient seuls au Trocadéro. La grande jarre de AL de Witte, rapportée de Santorin, est un b^;! échantillon de la poterie primitive, modelée sans l'aide du tour et ornée de lignes ondulées; les vases de M. Bellon appartiennent aux derniers temps de la poterie à décor géométrique, qui a succédé à celle-là et dont MM. Birch, Conze et Hirschfeld ont parfaitement montré la haute antiquité et l'origine tout indigène '. On trouve les restes de cette fabrication dans les plus anciennes cités de la Grèce, à Mycènes, à Tirynthe, à Orchomène de Boétie; on en a découvert aussi en Attique, et c'est de là que viennent les vases de M. Bellon ; ils ne sont d'ailleurs comparables, ni pour l'antiquité ni pour l'intérêt, aux grandes amphores de la Société archéologique et du ministère des cultes à Athènes. Quant aux figurines, elles font partie de ma collection. La première en date représente une divinité féminine coiffée du haut bonnet cylindrique appelé polos; la tète seule en est modelée avec soin; la place des bras est simplement marquée par deux appendices latéraux en forme de moignons, le corps n'est qu'une galette informe. Une autre, sans doute plus récente et d un
I. Birch : History of aiicknt pottery^ 2' éd.,ch. iv.— Coiize : Ziir Gcscliichte der Anfange grUchlscher Kunst. — Hirschfeld : Vdsi ^rcaici Ateniesi, Annali dcW Inst. arcli., 1872, et les Moiiumaui, t. IX.
54 LWRT ANCIEN A L'EXPOSITION.
type jusqu'à ce jour unique, nous montre la même divinité vêtue d'un ample manteau qui a permis d'esquiver les difficultés du modelé du corps ; les pieds sont cependant déjà séparés. Dans une troisième, enfin, la tête est un peu mieux faite et les bras sont figurés croisés sur la poitrine. Nous avons dans ces trois terres cuites des imitations fidèles de ces statues grossières, ou ^ôava, de l'âge le plus reculé, simples troncs d'arbres dégrossis à la hache et surmontés d'une tête tantôt taillée dans le même morceau de bois, tantôt rapportée en métal. Jamais les plus admirables chefs-d'œuvre de la statuaire ne parvinrent à supplanter, dans la vénération du peuple, ces images informes, auxquelles s'attachait le prestige de l'antiquité et dont la plupart passaient pour avoir une origine divine. De là le grand nombre d'imitations qu'on en trouve et dont quelques- ■ unes ne sont pas très anciennes. Quant au nom à donner à ces figurines, il est fort incertain, et la conjecture de M. Fr. Lenormant, d'après laquelle ce seraient des idoles de l'Astarté . phénicienne, devenue l'Aphrodite céleste des Grecs, n'est peut-être pas suffisamment démontrée. En cette question comme en beaucoup d'autres, le mieux, jusqu'à nouvelles découvertes, est de suivre l'exemple du prudent Conrart.
L'intérêt de ces statuettes est seulement archéologique. L'art grec, en effet, ne se débrouille un peu qu'à la fin du ix' siècle. Après bien des ruines et du sang versé, les peuples ont trouvé leur assiette; les villes cessent d'être de simples refuges juchés au sommet des montagnes, le commerce se développe, les campagnes se couvrent de cultures, les richesses s'accumulent. L.' Iliade et l'Odyssée, peintures fidèles de la civilisation de l'époque où elles furent composées, c'est-à-dire de la fin du X' siècle ou du commencement du ix'' siècle, nous parlent déjà de cités où l'or abonde, de boucliers décorés de reliefs, de palais aux salles revêtues de plaques en bronze repoussé, où les sièges sont couverts de tapis historiés et où des statues tenant des torches éclairent les festins nocturnes. Les plus beaux objets, il est vrai, sont encore, d'après le poète, les ouvrages des Sidoniens; mais il ne prendrait pas tant de soin de le dire si déjà l'on n'avait commencé à essayer de copier tant bien que mal les vases d'or et d'argent, les bijoux, les coft'res incrustés et plaqués, sortis de leurs ateliers et répandus partout par leurs navires. Avec plus d'empressement encore on dut imiter les vases de terre, les ustensiles en bronze et les objets en bois, pour lesquels on avait sous la main la matière première. Pendant deux ou trois siècles, l'imitation est si servile qu'il est tort difficile, souvent même impossible, de distinguer les pro-
duits de l'industrie indigène de ceux importés par le commerce. C'est seulement à la fin du vu" siècle que les imitateurs, devenus en habileté manuelle les égaux de leurs maîtres, commencent à les surpasser par ce sentiment du beau dont aucune race n"a jamais été aussi richement douée que la race hellénique.
C'est à Sparte, la plus puissante cité du vn" siècle, le centre de la
VASE DE THtRA,
(Collection de M. le baron de Witle.)
domination des Héraclldes, que, sans doute sous l'influence des comptoirs phéniciens d'Amyclœ, de Gythion et de Cythère, l'art du bronze se développe d'abord. De là provient une curieuse statuette de la collection Gréau, encore coulée en plein et qui parait avoir formé le pied d'un miroir. Elle représente Aphrodite, ou plutôt Hélène, forme lacédémonienne d'Aphrodite. La déesse est debout, vêtue d'une tunique talaire dans laquelle ses jambes sont étroitement serrées; les longues tresses de sa chevelure tombent sur ses épaules et s'étalent sur sa poitrine. De la
main gauche elle retient son vêtement; de la droite elle élève à la hauteur de sa tète une fleur de lotus. L'ovale du visage, roblie|uité des yeux placés à fleur de tête, le geste symbolique, la nature de la fleur, tout ici rappelle la Phénicie et se retrouve exactement dans certaines figurines de la nécropole de Sidon. Mais je ne sais quel sentiment de la grâce féminine apparaît à travers la gaucherie de Texécution et nous empêche d'oublier que nous regardons une oeuvre grecque.
On peut attribuer à cette même époque, où Tart grec allait docilement à Técole et laissait à peine poindre un germe d'originalité, la magnifique boucle d'oreille en or exposée par M. Edmond de Rothschild, et qui provient des environs de Catane : la fabrication en doit être grecque, mais le style en est tout phénicien. La déesse, à la fois vierge et mère, sensuelle et guerrière, dispensatrice de la vie comme de la mort, qui, sous les noms d'Anat, d'Aschthart ou Aschthoret, de Tanit, de Bélit, d'Allat et d'autres encore, a occupé la place principale dans le panthéon de la plupart des peuples sémitiques, et qui a fourni aux Grecs leur Aphrodite, peut-être aussi leur Artémis et leur Athéna, se tient debout sur une haute base rectangulaire, et est flanquée de droite et de gauche de deux griffons accroupis; les ailes de ces animaux sont imbriquées, certaines parties du vêtement de la déesse sont divisées en cloisons. L'ensemble est lourd et gauche, mais le soin du détail très minutieux, et l'habileté de main très grande. Je ne connais aucune pièce de l'orfèvrerie de cette époque qui soit aussi importante.
La céramique du vn' siècle nous est mieux connue que l'industrie des métaux : ses œuvres ont moins tenté la cupidité et ont mieux résisté au temps. Elle aussi copie les modèles venus de l'étranger : elle a renoncé à l'ancien décor géométrique, et reproduit sur la panse des vases les longues files d'animaux passant, dont les Phéniciens, et à leur imitation les Lydiens, chamarraient leurs étoffes et leurs tapis. Mais, tandis qu'en Phénicie comme en Assyrie, ces animaux avaient un caractère symbolique et leur groupement un sens religieux, les potiers grecs n'y voient qu'un ornement commode; ils juxtaposent au hasard de leur caprice ces bêtes inconnues, et ne se font pas scrupule d'intercaler au milieu d'elles des scènes empruntées aux légendes nationales, d'entremêler avec les lions et les tigres la chasse de Calydon ou les épisodes de la guerre de Troie.
La principale fabrique de cette poterie à décor asiatique a été
Corinthe, ville d'origine phénicienne tombée au pouvoir des Doriens, mais où la conquête n"avait détruit ni le fond de la population ni les traditions artistiques. M. de Witte exposait un des plus anciens et des plus curieux monuments de l'industrie corinthienne : c'est une pyxis arrondie, sur la panse de laquelle se développe une longue suite de héros de la guerre de Troie; les noms de Palamède, Nestor, Achille, Patrocle, Hector, ceux des chevaux Balios, Orion, Podagre, sont presque effacés, ainsi que la signature du potier Charès'. Moins ancienne et