I. Année 1877, pages
aujourd'hui entre toutes les mains, et je dois me borner à les résumer.
Les documents authentiques établissent que le fameux triptyque de la cathédrale d'Aix, le Buisson ardent, est l'œuvre d'un peintre d'Avignon, Nicolas Froment; que la somme de « 3o escus » qu'il reçoit sur les fonds de l'exercice 1475- 1476, complète les payements antérieurs et représente le solde du marché ; ils disent en outre que l'artiste est encore cité dans le compte des menus plaisirs pour les années 1478 et 1479, et que, conformément aux usages du temps, il ne faisait pas seulement des tableaux. S'il fournit une image de « N.-D. de l'Annunciade », il peint aussi une bannière aux armes du roi René pour le « trompeté et saquebute des menestrelz »; il blasonne les armoiries de la reine, « au dos des arcs de pierre qui sont sur la rue touchant les grans portes de la maison du roy en Avignon ». Qu'est-ce à dire, sinon que Nicolas Froment fait tout ce qui concerne son état, et qu'il travaille de 1475 à 1479. Ce n'est rien et c'est beaucoup. On verra bientôt qu'il n'est peut-être pas impossible d'ajouter quelque chose à ce premier renseignement.
Et si, par aventure, j'avais une révélation à faire à propos de Nicolas Froment, pourquoi ne pas parler tout de suite ? Voilà près de deux ans que je vis en tête-à-téte avec un secret. Lorsque le nom inconnu de l'auteur du Buisson ardent fut prononcé pour la première fois, il me sembla vaguement qu'on venait m'apporter des nouvelles d'un ami. Mais l'ignorance est la pire des servitudes : je n'avais jamais vu le tableau d'Aix, je ne le connaissais que par la gravure publiée dans la Galette, j'étais condamné au silence. Aujourd'hui j'ai pu, grâce à l'exposition du Trocadéro, étudier le mystérieux triptyque, et je suis en mesure de dire que Nicolas Froment n'est pas seulement une connaissance rencontrée une fois dans la vie. Encore une découverte, et le peintre d'Avignon sera presque un camarade.
Lorsque le touriste a contemplé à son aise les merveilles de la Tribune, à la galerie des Offices, il pénètre dans une enfilade de petites salles consacrées aux peintures des écoles étrangères. Or, dans l'un de ces cabinets, celui de la sciiola fiaminga, il se trouve en présence d'un triptyque peint sur bois, et dont l'aspect est assez farouche. Le catalogue de 1869 le décrit ainsi qu'il suit. Je copie fidèlement :
« 744. — Un grand triptyque, de style ancien et qu'on croit de l'école allemande. Au centre est représenté Notre-Seigneur ressuscitant Lazare. Sur le volet de droite, Marthe aux pieds du Sauveur; et sur celui de gauche, Madeleine lui lavant les pieds. Sur les parties exté-
rieures des volets, se trouvent peints, en grisaille, d'un côté la Vierge, et de l'autre des portraits, probablement les personnes pieuses qui ont fait exécuter ce tableau. Au bas du tableau, on lit cette inscription : nicolavs
FRVMENTI ABSOLVIT OPVS XX" KC" JVNH MDCCCCLXI. «
J'ai vu bien des fois cette peinture, qui n'est pas de premier ordre,
i'ORTRAIr DK HENRI II,
(Musée du Puy. )
mais qui m'intéressait comme un mystère. L'hypothèse d'une origine flamande étant, non pas admise, mais indiquée comme point de départ, je m'étonnais qu'un artiste de 1461 fût aussi faiblement informé du mouvement contemporain. Tout s'explique aujourd'hui : le tableau de Florence n'est pas un tableau flamand, car le Nicolaus Frumenti de la Résurrection de Lazare est le Nicolas Froment du triptyque d'Aix.
Pour écrire ici le mot définitif, il faudrait, pendant qu'on a encore
dans l'esprit et dans les yeux le Buisson ardent, partir pour le Musée des Offices et instituer une comparaison rigoureuse. Il faudrait aussi reconnaître les deux donateurs. Vous pouvez être assuré qu'à mon prochain voyage en Italie, l'enquête sera reprise. Quant à présent, je dois me contenter de mes souvenirs et de mes notes. C'est assez pour pouvoir affirmer que Frumenti et Froment ne sont qu'un seul et même peintre, avec cette ditférence, toutefois, que de 146 1 à 1475, l'artiste a fait des progrès. Nicolas Froment était un galant homme, il travaillait, il cherchait le mieux. Sur un de mes catalogues florentins, je retrouve, à propos de la Résurrection de Laiare, ce crayonnage qui date de i865 : « Un peu trop de barbarie dans les figures, le peintre n'est pas à la hauteur de l'art contemporain. »
Et, en effet, le tableau étant classé parmi les flamands, j'avais le droit de penser à Roger Van der 'Weiden et à Memling, c'est-à-dire à ceux qui, ayant changé quelque chose aux méthodes de Van Eyck, commencent à donner une grande place aux tons clairs. Nicolas Froment n'est point de leur école. Dans le tableau de Florence comme dans celui d'Aix, il se montre adorateur attardé des colorations brunes, chaudes, ambrées. Ce système apparaît aussi bien dans le ton des chairs que dans la gamme puissante des verdures du Buisson et du paysage qui l'environne. Quand on a examiné les deux tableaux de Nicolas Froment, on s'imagine qu'il a pu voir dans sa jeunesse quelqus œuvres de Van Eyck ; qu'il en est resté là ; que, désormais fixé à Avignon, il n'a pas bien connu l'évolution de l'art flamand après 1440. Il est positivement en retard. Et ici, je dois aller jusqu'au bout de ma pensée. Le panneau central du Buisson ardent étant, puisqu'un texte authentique l'établit, l'œuvre indiscutable de Nicolas Froment, je n'ai pas la conviction absolue que les deux volets, les portraits du roi René et de Jeanne de Laval, soient de la même main. Pour les dates, tout va bien. Le roi, qui s'était fixé à Aix en 1471, est mort le 18 juillet 1480. Il est très vieux et très décrépit dans le triptyque. Pour Jeanne de Laval, elle était, en 1471, déjà mariée depuis plus de vingt ans, et comme elle n'a plus l'air très jeune, nous sommes encore tranquille. Mais la figure de la reine est bien blanche, et le brave Froment avait une palette autrement chaude. De là une place pour Ihésitation. Ici, d'ailleurs, je n'exprime mon doute qu'avec réserve.
Quoi qu"il en soit, nous savons aujourd'hui que Nicolas Froment a peint, en 146 1, la Résurrection de Lazare du Musée des Offices, en
I4y5 — OU Tannée précédente — le Buisson ardent de la cathédrale d'Aix. Nous savons aussi quel était son système de coloration et sa manière. Pour le débrouillement de la peinture française au xv" siècle, nous avons conquis une grande avance. Mais la recherche doit se poursuivre. Nos
DIANE DE l'OITlERà
(Portrait du xvk siècle .-ippartcnant à M. Roman.)
amis de Florence auront à consulter leurs inventaires : ils nous diront d"où vient leur tableau. Il faut aussi étudier, dans le midi de la France et ailleurs, toutes les peintures qu'on attribuait autrefois au roi René. Et c'est à Avignon surtout qu'on doit chercher. Ainsi que M. Guiffrey l'a remarqué, l'ancien archiviste de Vaucluse, M. Achard, n'a point mentionné Nicolas Froment dans sa liste des artistes avignonnais; mais un
43o L'ART ANCIEN A L'EXPOSITION.
autre sera plus heureux : le découragement n'est pas permis. La parole est à ces bienfaiteurs de Thumanité, qui dépouillent les anciens comptes et qui nous font part de leurs découvertes.
Le Buisson ardent nous a longtemps retenu. En faisant c|uelques pas, nous nous trouvons en présence d'une énigme encore plus inquiétante, puisqu'elle n'est pas devinée : nous voulons parler du triptyque de la cathédrale de Moulins. Au centre est la Vierge glorieuse. Elle trône dans le ciel, assise et les pieds posés sur le croissant de la lune. Deux beaux anges, symétriquement équilibrés à l'italienne, soutiennent audessus de son front une couronne d'or ciselé. A droite, à gauche, en bas, d'autres anges, les uns dans l'attitude de l'adoration, les autres tenant un phylactère où se lisent les louanges de la Vierge victorieuse.
Les volets fermés représentent : en grisaille, le sujet qui fut si cher aux peintres du xvr siècle commençant, V Annonciation . Ouverts, ils nous montrent les donateurs : d'un côté est Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu, mort le 8 octobre i5o3 : il est agenouillé, et saint Pierre, son patron, le présente à la madone. De l'autre côté est sa femme, la lille de Louis XI, c'est-à-dire Anne de France ou Anne de Beaujeu, pour lui laisser le nom sous lequel elle s'est rendu célèbre. Elle n'est pas seule dans son oratoire : elle a derrière elle sainte Anne, et sa jeune fille Suzanne qui paraît avoir six ans. Comme il s'agit là de personnages historiques dont l'âge nous est connu, on peut conjecturer que la peinture est d'environ 1497 '^'-^ HQS-
D'après une tradition locale, le triptyque de Moulins serait une œuvre italienne. On l'a même attribuée à Ghirlandajo. Povirquoi? Uniquement parce que les anges qui entourent la Vierge ont une grâce charmante, et que dans certains types, l'auteur semble résolument affranchi des rudesses gothiques. Le caractère dominant est une douceur analogue à celle qu'on rencontre dans les têtes de Lorenzo di Credi et aussi dans les miniatures françaises des derniers jours du xv' siècle. Je remarque, entre autres détails, que la robe de la madone se découpe carrément sur la poitrine à la mode d'Anne de Bretagne. Une sorte de parfum, rebelle à l'analyse, inexplicable avec des mots, m'avertit que, malgré l'italianisme de ses élégances, ce tableau est un tableau français. Et c'est même, il faut le dire, un des ouvrages les plus remarquables de cette heure enchantée où, vingt ans après le règne de François I", la France ne connaît de l'Italie que la fleur printanière. Le mélange de deux idéals est visible dans cette belle peinture : les anges sont char-
LES PORTRAITS HISTORIQUES AU TROGADÉRO. 4H1 maiits,avec une grâce un peu molle, des têtes un peu arrondies. Nous en avons de pareils dans nos miniatures. Quant au portrait d'Anne de Beaujeu, il est superbe. Les traits du visage, étonnants de gravité et d'énergie, sont soulignés avec une précision magistrale. Quel est donc le peintre à