‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 124 sur 161 · DU PL ES5I S-MOR N A Y , PAR LAGNEAU · texte numérisé non relu

DU PL ES5I S-MOR N A Y , PAR LAGNEAU

(Gravure de M. VallettCj d'après un dessin de la collection de M. B. Fillon.)

436 L-ART ANCIP:N A L'EXPOSITION.

haute signification de l'ensemble. Ce buste est d'une simplicité merveilleuse; il doit avoir été fait très vite, sans effort, sans mesquinerie photographique : il a la vie abstraite de la synthèse, et il dit tout.

La vraie royauté étant celle de l'esprit, la grande figure historique du xvn' siècle dans les salles du Trocadéro, c'est Molière. Son image efface toutes les autres. Quelle joie si, après tant de recherches et de conjectures, nous nous trouvions enfm en présence de l'effigie authentique du grand charmeur! Les difficultés du problème sont bien connues de ceux qui nous lisent. M. Henri Lavoix en 1872, M. Benjamin Fillon au commencement de la présente année, ont dit dans la Galette tout ce qu'il est possible de savoir sur cette question délicate. Je ne réimprime pas les excellentes choses qu'ils ont écrites. Je me borne à rappeler que, d'après l'abbé de Monville, Mignard a peint vers 1666 ou 1667 un portrait de Molière, que ce portrait est celui qui a été gravé par Nolin, en i685 ', qu'en 1730, au moment où Monville publiait la Vie de Mignard, l'original existait encore chez sa fille la comtesse de Feuquières. A propos de ce portrait, que notre ami Eudore Soulié a cherché si longtemps, M. Fillon ajoutait : « On en perd la trace à dater de 1730; mais il ne saurait être qu'égaré. On prétend en etîet qu'il aurait été récemment retrouvé et qu'il serait allé enrichir la galerie de M. le duc d'Aumale, d'où il sortira sans nul doute, si le fait est vrai, pour figurer à la prochaine exhibition des portraits de célébrités françaises. )i

Cette espérance s'est réalisée : un portrait de Molière, appartenant à M. le duc d'Aumale, a pris place à l'Exposition du 7'rocadéro. Nous le reproduisons à l'eau-forte. L'œuvre n'est peut-être pas ce qu'on croyait; mais elle est de l'intérêt le plus émouvant; elle passionnera les amis du grand penseur et les troublera aussi, car sur un mystère elle vient greffer une énigme inattendue.

C'est bien Molière; c'est lui tel qu'il se montre dans la gravure de Nolin, tel que M"" Poisson, faisant appel à ses souvenirs d'enfance, nous l'a décrit : « L'air très sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts. » Oui, le mélancolique rieur est aisément reconnaissable dans le portrait de la collection du duc

I. Voir !a reproduction de l'estampe de Nolin [Guietie. 2' p., t. V, p. 243I.

d'Aumale. Mais il apparaît ici sous un rayon nouveau : il est jeune. L'importance de cette observation n'échappera à personne. Si elle était reconnue fondée, il serait légitime d'en tirer certaines conséquences. Or j'ai organisé une petite enquête : on me dit de tous les côtés que, dans le nouveau portrait, Molière a environ trente-cinq ou trente-six ans.

LA DUCHESSE DE rHALARIS, PAR F. DE TROY.

(Co)lection de M. le b.iron Seillièrc.)

Ce sentiment est tout à lait le mien. Le visage porte sans doute quelques traces de fatigue : le combat est commencé, la physionomie extérieure, la physionomie morale, ont déjà le sérieux dont parlent les vieux textes ; mais il reste sur les lèvres et dans les yeux un air de jeunesse que Molière ne conserva pas longtemps.

Si, dans ce portrait, Molière a l'âge que nous supposons, la peinture a été exécutée vers 1657.

438 UART ANCIEN A L'EXPOSITION.

La Vie de Mignard, par l'abbé de Monville, n'est point un chefd'œuvre de critique. Il est visible, toutefois, qu'il écrivait d'après des notes fournies par la famille, qu'il a consulté quelques papiers, qu'il a obéi à des velléités de chronologie. Lorsque l'auteur nous ditqueMignard a peint le portrait de Molière en 1666 ou l'année suivante, il doit dire la vérité. C'est la gravure de Nolin qui nous le prouve. Dans l'estampe qui reproduit la peinture de Mignard, le poète, déjà « marqué >>, paraît avoir au moins quarante-cinq ans. Et c'est ici que se place l'ingénieuse observation de M. Fillon. Mignard a peint Molière à la suite de la maladie qui le retint éloigné de la scène pendant la période comprise entre le II décembre i665 et le 21 février 1666. L'âge, une crise récente, les amertumes de la vie, les lassitudes du métier de comédien, les quelques lignes de l'abbé de Monville, l'estampe de Nolin, tout nous dit que, dans le portrait peint par Mignard, Molière n'est pas jeune.

De la concordance de ces faits il résulte que le portrait prêté par le duc d'Aumale n'est point le portrait de Mignard, ou n'est pas du moins celui que Nolin a gravé.

Cette conclusion se justifie par le caractère de la peinture, hitéressant au point de vue iconographique, le nouveau portrait de Molière n'est pias moins curieux comme œuvre d'art. L'exécution est à la fois très solide et très délicate. 11 y a dans les chairs des gris singuliers et d'une finesse extrême. Les carnations sont bien celles d'un comédien : je ne voudrais pas rêver ; mes yeux me trompent peut-être, mais je crois voir dans ce visage des colorations d'un brun mat, légèrement éclairées, doucement blanchies par un nuage de poudre, par un maquillage discret. Et comment cette tète est-elle p>einte? L'artiste a commencé par établir des dessous résistants ; il a constitué une sorte de pâte émaillée, et ensuite il a finement caressé les surfaces et exprimé avec une grande légèreté d'outil les morbidesses de l'épiderme, les curiosités un peu cendrées ou blanchissantes de ce teint artificiel. Le travail du pinceau est excellent. J'exagérerai ici ma pensée pour être compris, et dussé-je jeter mes contemporains dans des surprises extrêmes je dirai que ce portrait de Molière est peint, non pas comme un Corrège, mais avec des procédés — empâtements des dessous, caresses des surfaces — qui ressemblent à ceux du maître de Parme. Rien n'est plus étrange, rien n'est plus troublant. Et je demande aux gens du métier, aux maniaques, mes frères, qui en voyant une peinture cherchent à savoir comment elle a été faite, je demande à tous si Mignard a jamais eu une manière pareille? Pour

moi, je ne reconnais pas sa main dans le portrait robuste, délicat, et

si singulièrement personnel qui nous est montré par le duc d'Aumale.

Quelle est donc notre aventure ? Ceux qui savent les choses de la

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