‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 125 sur 161 · FAC-SIMILE DE LA GRAVURE DE NOLIS · texte numérisé non relu

FAC-SIMILE DE LA GRAVURE DE NOLIS

vie peuvent le dire. Christophe Colomb part pour les Indes : il découvre l'Amérique. Nous cherchions L- portrait de Molière par Mignard, celui qui était chez la comtesse de Feuquières, celui que Nolin a gravé : nous

440 LWRT ANCIEN A L'EXPOSITION.

avons trouvé un trésor inconnu, un Molière jeune, avec une tristesse mystérieuse et douce, avec une Heur de poésie, le Molière des expéditions provinciales, à l'heure où il revient à Paris et où il va, sur une scène plus vaste et mieux éclairée, poursuivre le grand combat, la grande vengeance de Tcsprit contre la sottise. Dès aujourd'hui nous savons quelque chose de plus sur Molière. Et nous avons rencontré en même temps — ce que nous ne cherchions pas — un peintre ignoré, dont la manière est originale et surprenante, vaguement italienne p>ar le procédé, et, dans tous les cas, très peu conforme à celle de Mignard. L'apparition de ce portrait est Tévénement capital de l'Exposition du Trocadéro. J'aurais voulu le voir exposé à part, sur un chevalet, en belle lumière, et j'aurais voulu qu'il fût permis d'y attacher un laurier d'or. Que ferions-nous de nos adorations, si nous ne les gardions pas pour Mohère?

Il y a au Trocadéro bien d'autres portraits du xvn" siècle, et il en est même quelques-uns qui sont instructifs pour l'histoire de l'école française, la plus inconnue des histoires. Du moment qui correspond au règne^de Louis XIII, nous avons le portrait de M"" Lecocq, prêté par M. de Chennevières. Une inscription figurée au revers du panneau nous apprend que la peinture est de Ducayer. Elle date de i63<,. Ducayer ou Decayé est un artiste médiocre et important. 11 est l'auteur d'un portrait de la princesse de Condé, qui avait été peint en i633, et dont la copie est à "Versailles; Scudéry nous parle, en 1646, de l'etîigie de la marquise de Rambouillet; le nom de Ducayer se retrouve aussi çà et là dans les poètes du temps. Sa manière, assez reconnaissable, n'est pas exempte d'une certaine platitude. Toutes ses figures se ressemblent : Ducayer peint dans des tons clairs, sous un rayon blanc, des visages dans lesquels la particularité individuelle est à peine indiquée, mais qui sont tellement Louis Xlll qu'ils ont une véritable saveur historique. Cette peinture faite avec des lis et avec des roses, et qui, systématiquement, élimine l'ombre, c'est un mélange de ce qu'un maître de i63o avait pu apprendre chez les derniers successeurs de Janet et de ce qu'il avait compris dans les œuvres de François Fourbus, le peintre de Henri l'y et de Marie de Médicis. Le tableau de M. de Chennevières peut servir de type pour reconnaître les Ducayer.

J'aurais l'air de vouloir faire la chasse aux inconnus, si je parlais de Chalette. En raison de ses origines, ce portraitiste est cher aux habitants deTroyes; il n'est pas moins respecté à Toulouse, où il remplit l'office

LES PORTRAITS HISTORIQUES AU TROCADÉRO. 441 de peintre de Thùtel de ville, de 1612 à i638. Homme habile, Chalette trouve le moyen de combiner François Fourbus avec Caravage, et Ton assure, en etfet, qu'il lit un voyage en Italie aux premières années du xvn' siècle. Son chef-d'œuvre est au Musée de Toulouse : c'est le portrait de huit capitouls en robes rouges, agenouillés devant un crucifix. La peinture, violemment échantillonnée, est d'une franchise de ton très remarquable. Le tableau exposé au Trocadéro représente aussi des échevins debout, et dont les costumes éclatants s'enlèvent sur une draperie verte. L'exécution est libre et vigoureuse. Chalette est un peintre provincial, que Simon Vouet et ses amis n'ont point connu, mais qu'il ne faut pas dédaigner.

Demande-t-on des œuvres plus fortes et des noms plus retentissants ? L'exposition nous montrera le beau portrait de Marie de Médicis par Van Dyck, une des toiles les plus précieuses du Musée de Lille. "Voici, en double exemplaire, le portrait de l'abbé de Saint-Cyran, par Philippe de Champaigne. Tous deux ont été vus déjà à l'Exposition organisée au profit des Alsaciens-Lorrains. Non loin de là est un Saint Vincent de Paul qui est bien de l'époque et qui a pu servir de type aux innombrables copies qu'on rencontre partout. Nous avons aussi un Beaubrun d'une belle qualité, un Ninet de Lestain d'une exécution très résolue, et même un Jean de Reyn, qui passe, non sans raison, pour un disciple de Van Dyck. Jean de Reyn est le peintre de Dunkerque dont il est question dans tous les dictionnaires, mais dont la vie mériterait d'être étudiée d'après les pièces authentiques.

Il serait bon de savoir s'il a été véritablement le collaborateur de Van Dyck pendant le séjour du maître flamand en Angleterre. C'est comme lui qu'il peint les draperies et qu'il fait flamboyer les contours. Son allure a quelque chose d'abandonné qui n'est pas sans charme, et les fraîcheurs de son coloris ont de quoi séduire. Descamps a raconté sur Jean de Reyn des histoires à dormir debout. 11 prétend que lorsque cet honnête peintre vint à Paris, il logea chez le maréchal de Grammont, qui le faisait travailler. Un jour, un laquais lui vole quelques chemises. Jean de Reyn, peu accoutumé à de pareilles calamités, imagine que Paris n'est pas un lieu très sûr, et part immédiatement pour Dunkerque. Et Descamps, qui voudrait rire, et qui ne sait pas, essaye de prendre des airs moqueurs. Mais, de Jean de Reyn ou de l'historien qui s'amuse a de tels contes, quel est celui qui joue le plus ridicule personnage? Assurément ce n'est pas le peintre.

442 UART ANCIEN A L'EXPOSITION.

Le sourire de Watteau inaugure le xviii'' siècle. Le portrait était-il bien dans les possibilités de son talent? On peut en douter. Watteau est un véritable enchanteur, et son nom doit toujours être prononcé avec respect; mais il n'est pas facile à un artiste d'avoir de l'esprit dans toutes les dimensions : la main, si libre qu'elle soit, subit souvent les fatalités du cadre. Lorsque Watteau donne à ses personnages les proportions naturelles, il éprouve une sorte de gêne, et sa fantaisie est intimidée. On le voit bien dans le Gilles delà collection Lacaze : l'extrême application implique un certain refroidissement dans la verve. Le maître n'avait pas tardé à s'en apercevoir. Il a fait très peu de grands portraits, deux ou trois tout au plus.

Un amateur de Paris, M. Duclos, a longtemps possédé un de ces rares portraits. La Revue française l'a mentionné dès iSSg, mais sans nommer le personnage. On y a depuis lors reconnu Jean de Julienne, et il figure à l'exposition avec tous les honneurs qu'on doit à un Watteau de première qualité. 11 y a certainement un peu de fantaisie dans le dessin du visage, et il serait étrange en effet que Watteau eût fouillé le trait particulier, et précisé le caractère avec l'implacable pinceau d'Antonello de Messine ou de Holbein. L'artiste a voulu donner l'idée d'un homme aimable qui est heureux dans la vie et qui a le droit de sourire. Magnifiquement vêtu d'un habit brodé et d'une veste de soie à ramages, la tête un peu penchée, les yeux pleins d'une rêverie amoureuse, Julienne s'appuie d'une main sur le socle d'une statue absente, et s'enlève avec beaucoup de relief sur les chaudes frondaisons d'un de ces paysages chimériques que Watteau a tant aimés. Certains détails sont des merveilles d'exécution ; les blancheurs du fin jabot de dentelle, les broderies de la veste et de l'habit sont superbes; les chairs, les mains surtout, ont, dans leur coloration doucement ambrée, cette morbidesse qui est particulière au maître de Valenciennes et qui permet de le reconnaître toujours. J'ai rappelé plusieurs fois, je rappelle encore le mot d'un écrivain du xvin'' siècle : « Watteau peint des chairs douillettes. » Cela voulait dire qu'il caressait les surfaces, qu'il indiquait finement les dépressions et les saillies, qu'il donnait à Fépiderme des moiteurs vivantes. Pour ceux qui veulent étudier Watteau, son sentiment de l'art, ses procédés de peintre, le beau portrait que possède aujourd'hui M. Chazaud est une leçon définitive et charmante.

Mnc Wati e3U pmy.

n. !' tlTimDUllIûn 3C

Page 1