‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 127 sur 161 · D ORVILLIERS, PAR DAVID · texte numérisé non relu

D ORVILLIERS, PAR DAVID

(Collection de M. de Turennc.)

grand tableau qui représente M'"" Dubarry en muse, Je citerai une œuvre moins ambitieuse et d'une date plus ancienne, qui semble prouver que l'artiste n'a pas constamment peint avec de la craie. Le livret du Salon de 1761 indique, au nom de l'académicien Drouais, «plusieurs portraits sous le même numéro ». A tous les chercheurs de renseignements, cette discrétion paraîtra absurde. Heureusement il y avait déjà des salonniers

en ce temps-là. Le Mercure nous vient en aide; il nous apprend qu'un des portraits de Drouais était celui de M""' de Buffon, et voilà que Taimable femme est exposée au Trocadéro et qu'elle nous montre sa bonne grâce. M"'" de Buffon mettait du rouge, et Drouais n'a point oublié de nous le dire; mais il nous dit aussi qu'elle avait le teint brun, et que, saisi parfois d'un accès de sincérité, il n'a pas toujours enfariné ses modèles.

J'ai parlé de sincérité. A propos du xvnr siècle, le mot peut surprendre les puristes. Il est absolument exact lorsqu'on songe au vrai maître du temps, Maurice Quentin de La Tour. Voilà certes un crayon loyal. La Tour a la religion du portrait; il sait construire une tète humaine, il cherche la particularité individuelle, il l'exprime avec un esprit qui a l'air charmant et qui est grave. Son léger pastel fait des fleurs, et ces fleurs ont une pensée. La Tour a dessiné deux fois le portrait de M"' Salle, la danseuse. Nous avons ici celui du Salon de 1742, « mademoiselle Salle habillée comme elle est chez elle ». C'est l'exemplaire de la vente Véron. Et comment la reine de l'Opéra était-elle chez elle, le matin, à son petit lever? Elle portait un négligé rose très simple et sans autres fioritures que celles qui conviennent à une femme de goût. M"' Salle n'était pas jolie, elle était charmante. Un teint un peu jaune, un nez taillé par le caprice, des yeux spirituels et un air de bonté qui a quelque chose de doucement maternel. Ce portrait, admirablement dessiné , a les saveurs intimes d'un parfum pénétrant. 11 dit sur le xvnf siècle des choses qu'on ne veut pas savoir. On croit volontiers à un monde romanesque, olympien et un peu poseur. Pour la vie des gens de cour, la supposition n'est pas inexacte ; mais, chez les bourgeois et chez les artistes, l'existence avait des heures de silence et de recueillement, et l'on trouvait des tendresses discrètes même chez les danseuses.

Le maître qui eût excellé à exprimer le mystère de la vie privée, c'est Chardin. Il a fait peu de portraits, en dehors des beaux pastels qui sont au Louvre. Les livres mentionnent cependant quelques peintures à l'huile, et il serait bien intéressant de les retrouver. La commission organisatrice a obtenu pour l'Exposition le portrait présumé de M""' Geoffrin, dont le Musée de Montpellier est fier à si juste titre , et qu'on s'est longtemps obstiné à attribuer à Chardin. Les membres de cette commission ont dans l'àme de tels machiavélismes que je les soupçonne d'avoir fait venir ce portrait un peu pour le voir, et beaucoup pour prouver à quel point l'attribution était arbitraire. Aujourd'hui la démonstration est triomphante. Cette peinture ne ressemble pas plus à un Chardin qu'un

Botticelli ne ressemble à un Van Ostade. L'inexactitude de la désignation a frappé tous les yeux.

Mais l'Exposition abonde en surprises. Voici une tête singulière et

lethiere:

•-A:ii:.s:--^f.:

PORTRAIT DE LErHIERE Er DE CARLE VER NET, P.\R BOILLY.

(Peinture du Musce de Lille.)

vivante, un buste, coupé à la hauteur des épaules, d'un jeune ouvrier, tailleur de pierre ou de marbre, qui tient un marteau à la main. Je ne peux m'aider, je le répète, du catalogue qui n'existe pas, et j'ignore l'ori.

"ine de cette peinture, mais si Ton regarde un instant comment le pinceau se promène sur la toile, les empâtements de Thabit, la qualité des blancs, la certitude du travail, on reconnaît Chardin. J'attache le plus i^rand intérêt à ce morceau, qui est l'œuvre d'un maître.

Je citerai aussi un bon portrait du graveur Moyreau par Nonnotte, exposé au Salon de 1748 et conservé aujourd'hui au Musée d'Orléans, le Gluck de Duplessis, qui a été gravé par Miger, plusieurs peintures de M'"" Lebrun et même — car il faut tout connaître — un portrait de femme par Trinquesse. Ce Trinquesse n'est pas un illustre. Il se présenta deux fois à l'Académie royale et il fut refusé deux fois. Il a fait des dessins à la sanguine qui ne sont pas sans esprit. Son beau moment se place aux environs de 1774, époque à laquelle V Almanach des Muses célèbre son portrait de M"'^^ Raucour, peinte en Hermione. Trinquesse exposait encore en 1793, et comme il avait toujours eu le cœur sensible, il envoyait au Salon un tableau dont le titre aurait fait le bonheur de Joseph Prudhomme : n Une femme tenant d'une main son bracelet sur lequel est peint le portrait qui l'intéresse, et de l'autre, traçant sur le sable le sentiment dont elle est agitée. » Pauvre Trinquesse! on ne lui a peut-être pas rendu justice. On voit par la peinture exposée au Trocadéro et par d'autres portraits qui ont passé à l'Hôtel des ventes et dont nous avons relevé les dates, qu'il avait un pinceau libre et décidé. Trinquesse faiblit souvent dans les passages délicats : il a des moments de brusquerie. On n'est pas parfait.

Nous passons notre vie à nous brouiller avec Greuze et à nous raccommoder avec lui. Il a eu des incertitudes de dessin, des mollesses d'exécution qui découragent les plus indulgents; et, quelquefois, ce peintre lâché, veule, inconsistant, raffermit son pinceau et arrive au charme. La tète de jeune hlle, qui est chez AI. Double, est une peinture solide et finement emptîtée dans un bel émail; le portrait de M'"" de Champcenetz (chez M. de Greflfulhe') est adorable; et voilà que Greuze, qui a décidément quelques bonnes inspirations, nous étonne par ses délicatesses dans le portrait de Lalive de JuUy exposé au Trocadéro. Le personnage est bien connu. Notre ami M. Clément de Ris l'a représenté au naturel dans sa galerie des Amateurs d'autrefois. Introducteur des ambassadeurs, membre honoraire de l'Académie royale, propriétaire d'un magnifique cabinet de tableaux, passionné pour le coquillage et tellement millionnaire qu'il parvint à peine à déranger sa fortune, Lalive de Jully n'avait qu'une tristesse, sa femme. Elle le trompait haut la

main et sans le moindre respect pour les formes. Le bon Lalive aimait la perfide; il se consolait en gravant à l'eau-forte et en jouant de la harpe. C'est dans ce dernier rôle que Greuze nous le fait voir. Vêtu d'une robe de chambre à fleurs, il caresse d'une main attentive les cordes sonores de l'instrument. La disposition générale, le détail, l'exécution, tout est intéressant dans cette peinture, que Greuze semble avoir soignée

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