PORTRAIT DE BERTIN, TAR INGRES
(Collection de M. Bapst. )
avec amour. La coloration est très douce, la gamme grise étant un peu lilas dans les ombres, un peu dorée dans les clairs. Les mains du joueur de harpe sont exquises. Rarement l'artiste a été plus délicat et plus fin. L'occasion est bonne pour nous raccommoder avec Greuze : saisissons-la. Beaucoup d'œuvres dont il ne nous est pas possible de parler complètent l'histoire de la portraiture au xviu' siècle. Comment oublier les bustes en terre cuite de Houdon, ce Franklin, ce Diderot qu'illumine le rayon de la vie intellectuelle? Il y a aussi un choix heureux de crayons, de gouaches et de lavis. Carmontelle est discret; il ne fait pas de fracas,
^5o L'ART ANCIEN A L'EXPOSITION,
mais dans ses petits portraits en pied il est décisif, car il exprime l'attitude habitvielle et la silhouette de tous les jours. Près de lui est Jean- Antoine de Peters, dont les aquarelles sont des raretés. Peters était peintre du roi de Danemark, et sa manière n'est pas tout à fait française. C'est un infatigable finisseur. 11 appartenait à l'Académie de Saint-Luc. Le portrait qui figure au Trocadéro sous le nom de M""' Poitrine est l'aquarelle exposée au Colisée, en 1776, sous le titre : Une Dame allaitant son enfant. L'autre aquarelle de Peters représente Collé et Pétronille-Nicole Bazire, « son épouse chérie ». Ces derniers mots, qu'on ne nous accusera pas d'avoir inventés, sont tirés d'une inscription que Collé lui-même a fait attacher derrière le cadre et que nous ne pouvons reproduire en entier. On y apprend que M'"" Collé a rendu son mari le plus heureux des hommes. Son visage respire en effet la plus charmante douceur. Il s'agit d'ailleurs d'un petit drame littéraire. Collé vient de lire un passage d'une de ses comédies; sa femme lui propose une correction judicieuse, et « l'auteur en paraît frappé » . Le joli dessin de Peters appartient *à M"" d'Haville; il est signé et daté : 1775.
Nous arrivons enfin aux maîtres modernes; et ici nous sommes en présence d'œuvres connues. Nous avions vu jadis, à une exposition organisée par la Société des artistes, le beau pastel de Prud'hon, M. Perché; nous avions admiré, au palais Bourbon, le portrait de M'"" d'Orvilliers,. qui est une des meilleures peintures de David, et aussi les deux Gérard, M'"" Regnault de Saint-Jean-d'Angely et M"' Georges , lumineuse et vivante image, qui vient de la collection du comte de Pourtalès. Le portrait de Bertin, d'Ingres, s'était mis en route pour l'exposition du Trocadéro; il y est entré un instant, mais il a trouvé la lumière mauvaise, el il est parti. Nous avons à sa place le portrait de M. Mole. Ary Scheffer est représenté, non sans honneur, par un Talleyrand qui est de sa première manière, c'est-à-dire du temps où l'artiste cherchait la peinture généreuse. N'oublions enfin ni un charmant portrait de femme, par Eugène Delacroix, qui a été prêté par M. le comte du Tillet, et qui, exposé dans les conditions les plus défavorables, nous a cependant frappé par ses délicatesses; ni l'Alexandre Dumas, en burnous algérien, par Louis Boulanger; ni le fin dessin de M. Eugène Lami, qui rappellera à tous ceux qui l'ont entrevu dans sa période de jeunesse et de dandysme le cher poète du sanglot moderne, Alfred de Musset.
Quel voyage nous venons de faire! Nous avons, dans cette excursion rétrospective, négligé bien des rois, bien des capitaines, beaucoup
de prélats et beaucoup de coquettes, sans compter les gens d'esprit, qui sont ici en grand nombre puisque nous sommes en France. Et, en effet, notre histoire est là. Elle est représentée par les hommes qui ont su les secrets de la politique, qui ont versé leur sang dans les batailles, qui ont mis dans des livres immortels 1 ame de la nation, et ses belles colères, et son sourire. Elle revit brillante, variée, inépuisablement diverse, dans le groupe de ces femmes qui ont triomphé par la grâce, par les vertus héroïques, par les diplomaties de l'éventail, par la souveraineté de Talcôve, et qui ont perdu des royaumes, martyrisé ou exalté les grands cœurs. Quel enseignement dans ce musée d'un jour ! Et, puisqu'il doit sitôt disparaître, puisque déjà on vient reprendre les trésors qu'on nous a si généreusement prêtés, ne serait -il pas possible de remplacer ces richesses qui s'en vont par une création durable, par une collection véritablement nationale de portraits authentiques, rangés selon la loi de l'histoire, contrôlés d'après les types incontestés? Ce musée, que l'Angleterre possède déjà, la foule semble le demander pour la France. Obéissons à son rêve. Cette foule, où les illettrés et les naïfs sont malheureusement en si grand nombre, a fait à l'exposition du Trocadéro un succès qui provoque la réflexion et qui la rassure. Pour ceux qui ont passé dans les galeries des portraits les heures trop courtes de leurs dimanches, quelle joie n'ont-ils pas éprouvée en voyant que ces multitudes, venues de tous les coins de la France et même des régions lointaines où la langue nationale triomphe à peine du patois, s'intéressaient, avec des curiosités touchantes, à toutes ces figures qui sont mortes et qui semblent vivre encore. Elles sont mal connues par ces rudes paysans, elles flottent dans des chronologies aventureuses, et cependant elles représentent pour eux comme pour nous l'incarnation de la patrie. Dans les menus propos échangés entre ces curieux, quelques lueurs de vérité éclairaient le dialogue, mais presque toujours c'était le crépuscule de l'hésitation ou la nuit de l'ignorance, d'une ignorance qui souffrait, car elle aurait voulu savoir. L'enfant posait une question, et bien des fois le père était fort empêché pour y répondre. C'était superbe et navrant. D'après ce que j'ai vu, d'après ce que j'ai entendu, j'affirme que nous avons là sous la main des millions d'écoliers pleins de zèle, tout un peuple affamé d'apprendre. Et je m'adresse au ministre de l'instruction publique, et je lui ' dis : « Une image est une leçon. Par le portrait, enseignons l'histoire. »