‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 130 sur 161 · Les Atlantes. Paris, Germer-Baillière · texte numérisé non relu

Les Atlantes. Paris, Germer-Baillière

2. Voir les hues des Poitevins^ par M. B. Filloii. Luchou, 1875, iii-S".

plùtement disparaître certains caractères traditionnels qui permettent de remonter les degrés de sa filiation à travers les âges.

Les fouilles opérées dans ces dernières années au Mexique ont fourni d'intéressants spécimens de ces trois périodes. Les plus importants sont à coup sûr ceux, d'une haute antiquité, découverts à Lestanzuela, État de Vera-Cruz, par M. Jose-Maria Melgar. Dès qu'ils apparaissent, on se prend à songer, ainsi que je l'ai déjà dit, aux œuvres égyptiennes, phéniciennes, cypriotes ou étrusques. La plupart de ces pièces, représentant des visages de femme qui ont un rire étrange' et des têtes d'animaux, tels que singes, chiens, lions, canards, grenouilles, etc., font partie des collections de MM. Pinard et Boban. Mais la pièce capitale est une tête de jeune fille, trouvée également par M. Melgar, dans une autre fouille pratiquée près du Pueblo de Cosamaloapam, second point des mêmes contrées. Elle est de date moins ancienne que les précédents spécimens, et appartient aujourd'hui à M. Benjamin Fillon, qu'on rencontre toujours à la poursuite des monuments propres à jeter quelque lumière sur les questions obscures. Ne Tenvisageât-on qu'au point de vue de l'art, cette tète de jeune Peau-Rouge est un chef-d'œuvre d'un intérêt saisissant, et aussi, ce qui ne gâte rien, un monument ethnographique de haute valeur. La première fois que je la vis, elle m'apporta une véritable révélation, en me donnant l'idée la plus nette du sentiment plastique des vieilles populations de l'Amérique et de leur façon d'interpréter la figure humaine. Le regard à demi voilé, la bouche légèrement entr'ouverte , sont bien du jeune être féminin qui s'ignore. Vienne le développement complet, ce ne sera pas la femme telle que la comprirent de bonne heure les races helléniques , mais simplement la génératrice matérielle. Le style en est à la fois large et sobre, savant et naïf, sans réalisme brutal. Le modelé est très serré; il a cette sincérité des époques de force juvénile où le génie, contenu dans ses limites naturelles, s'épanche avec mesure. Ainsi se montrent à nos yeux les productions grecques du vf siècle avant J. C, et celles du xv% de la Renaissance italienne.

Dans cette œuvre charmante qui ferait l'ornement du musée le mieux choisi, l'art, arrivé à sa maturité absolue, porte l'empreinte typique d'un génie national. C'est ce qui me la fait considérer comme

I. Ces têtes ont été l'objet d'études curieuses, au point de vue des déformations crâniennes. ^Voir Musée archéologique^ 1875, page 4J ; article de M. Boban.)

étant de date postérieure aux terres cuites de Lestanzuela, encore pourvues du cachet atlante. Je dois dire pourtant qu'on la tient, au Mexique, pour plus ancienne que celles-ci.

Toutes les terres cuites, grandes et petites, dont je viens de parler, y compris la tête de jeune fille de la collection Fillon, étaient, ce me semble, fixées primitivement sur des vases destinés à être brisés dans des fêtes funéraires, analogues à celles qu'on célébrait, autrefois, de ce côtéci de rOcéan. On les avait employées, soit comme appliques centrales, soit comme anses. Il est des poteries, d'une date plus récente, trouvées à Ruvo, dans le royaume de Naples, qui offrent à peu près le même genre d'ornementation. Au point de vue de la fabrication, ces objets annoncent une pratique très avancée de l'art céramique. Ils ont d'abord été exécutés par pièces, à l'aide de moules (l'empreinte du doigt du praticien est visible sur les surfaces internes); ces pièces ont ensuite été rajustées entre elles avec de la barbotine, de façon à laisser un creux intérieur; puis le tout a été retouché à l'ébauchoir. Des trous, percés de distance en distance, ont facilité la cuisson de l'ensemble. Les têtes de femme qui rient sont surtout, sous ce rapport, d'une exécution remarquable. Les ouvriers grecs n'ont pas fait mieux. N'est-il pas regrettable que les débris des vases, dont elles faisaient partie, n'aient pas été conservés?

Si ces figures n'ont pas servi d'ornements à des poteries, elles n'en ont pas moins eu un caractère funéraire.

Je n'insisterai pas davantage sur l'intérêt que présentent ces précieux restes. Étudiés de plus près que je ne le fais aujourd'hui, et sur un plus large ensemble, ils sont sans doute destinés à fournir un argument des plus sérieux en faveur de l'opinion de ceux qui croient que l'existence de l'Atlantide a été une réalité, non une fable.

M. Norbert Rilleux, de la Nouvelle-Orléans, prépare du reste un travail plus complet, dit-on, que tout ce qui a été écrit, jusqu'ici, sur le continent perdu, depuis Sylvain Bailly 1 jusqu'à nos jours. Plus modeste dans mes visées, j'appelle simplement l'attention des esprits lucides sur d'autres faits paraissant indiquer des rapports, entre l'Europe et l'Amérique, de beaucoup antérieurs à l'époque où nos terres cuites

I. Lettres sur l'AtUntide de Platon et sur l'ancienne histoire de l'Asie. Paris, Debure, 1779, iii-8°.

Ce livre, qu'on a coutume de considérer comme un simple paradoxe de savant, pourrait bien

avoir une portée plus haute.

mexicaines ont été fabriquées, c'est-à-dire sur la communauté absolue de formes et de travail entre certains instruments de pierre taillée ou polie, de la période néolithique, recueillis, les uns en France, les autres au delà de r Atlantique. Aucun de ces instruments n'est plus caractéristique que les lames de silex, découvertes en 1874 à Voigu (Saône-et-Loire) ', et celles, en tout semblables, sauf la diflférence des matières, trouvées par M. Boban dans la vallée de Mexico. M. Roisel attribue aux Atlantes rinvention du bronze et son importation en Europe. Plus hardie encore,

(Terre cuite de la collection de M. B. Fillon.)

je me sers de ces lames de silex, pour prétendre que les rapports entre les deux continents ont commencé dans des temps bien plus anciens \

Mais je me suis promis de rester exclusivement sur le terrain de Tart, sans m'égarer hors de ses limites. Je ferai donc bien de m'arrêter court, laissant à plus expérimenté le soin de contrôler, à l'aide de moyens différents de critique, l'exactitude des faits énoncés dans cette simple note, spécialement adressée à ceux qui font quelque cas des avertissements « transmis par l'œil au cerveau », et des intuitions spon-

1. Les Silex di Volgu. Rapport à lu Société d'histoire et d'archéologie de Châlon-sur-Saônc. par M. Chabas. Chalon-sur-Saône, Dejussieu, 1874, 111-4° avec planches.

2. C'est ce qui explique peut-être 11 découverte, en Europe, de haches de pierre polie, qui semblent d'origine américaine.

tanées, qui permettent d'entrevoir la vérité à longue distance. J'ajoute aussi pour eux, comme conclusion finale, que de ces régions tempérées de l'ouest, maintenant évanouies, mais mieux placées , quand elles étaient au-dessus des eaux, que celles de Torient, pour les incubations et éclosions intellectuelles, la civilisation a été portée en Egypte et en Europe. Tout l'indique du reste, et la svelte élégance, merveilleusement pondérée, des conceptions de cette dernière terre, qui n'ont rien de la mollesse et de la surabondance asiatiques, et la sobriété, dans les lignes et dans l'effet, que ses artistes ont su mettre en chacune d'elles, tant qu'ils sont restés dans les limites de son vrai génie. L'auteur de la jambe de bronze, détachée d'une statue de guerrier du vi' siècle, combattant avec le glaive, exposée au Trocadéro par M. Piot, ne saurait avoir été le descendant d'une race indienne. A plus forte raison peut-on l'affirmer de celui du Scribe accroupi du Musée égyptien du Louvre, une des images les plus exactes qu'on ait du Peau Rouge, acclimaté sur les rives du Nil. — C'est de l'Occident, et non d'un autre point, que nous est venue lalumière initiatrice. Des courants, en sens inverse, sont venus modifier, plus tard, ce premier apport, sans effacer tout à fait de nos intelligences l'empreinte atlante.

Page 1