LES PORCELAINES
Si l'histoire de la faïence est aujourd'hui à peu près connue, il n'en est pas de même encore pour celle de la porcelaine, du moins à ses
origmes.
On savait déjà que les premiers essais tentés pour la fabrication de la porcelaine furent faits en Italie, à Florence. La belle gourde exposée par M. le baron Alphonse de Rothschild, le premier et le plus ancien spécimen de porcelaine connu, ne pouvait laisser aucun doute à cet égard ; cette gourde, en effet, à fond blanc mat, décorée d'arabesques et de mascarons peints en bleu, porte comme marque^ sous sa partie inférieure, la reproduction peinte en bleu du dôme de Florence, ainsi que la lettre F. Ce n'était point, d'ailleurs, le ^seul monument connu ; M. le baron Ch. Davillier expose également deux gourdes, décorées de feuillages et d'oiseaux peints en bleu, dont l'une porte la marque
« Proba ». M. Milet, enfin, possède une autre gourde plus petite et d'un émail blanc plus épais qui appartient certainement à la même époque et probablement à la même fabrique de Florence.
Mais, parce que ces pièces sont les seules connues et qu'il n'en existe plus d'une date antérieure, convient-il de les considérer comme
DIRU DE LA LONGKVITK FN TORCELAINE DE CHANTILLY.
(Collection de M"' Je Lesterps.)
les témoins des premiers essais faits en Europe et en Italie dans l'art de la porcelaine ?
Nous ne le croyons pas, et nous pensons pouvoir prouver le contraire et attribuer à une autre ville, à Venise, l'honneur d'avoir produit la première des porcelaines, et cela à une date plus reculée.
Déjà la Chronique des Arts (année 1876, p. 3o3) a publié une supplique datée du 4 juin i5i8 et adressée par Léonard Peringer au provéditeur de Venise, pour le prier de lui accorder la licence de fabriquer des porcelaines. Cette supplique, conservée aux archives royales, prouve
que, déjà en i5i8, on s'occupait de la vraie porcelaine à Venise, et permet de supposer que Léonard Peringer est le maître qui, Tannée suivante, envoyait au duc Alphonse deux pièces de porcelaine, en demandant des fonds pour continuer ses essais à Venise même, se trouvant déjà trop âgé pour aller à Ferrare.
Néanmoins, malgré la découverte de cette pièce si importante, la nature des produits sortis des ateliers de Peringer avait pu être mise en doute. E!tait-ce une véritable porcelaine ? l'inventeur ne se trompait-il pas lui-même dans ses prétentions ? et n'était-il arrivé qu'à perfectionner la faïence et à la rendre plus légère et plus transparente?
Cette thèse a été soutenue -, mais, aujourd'hui que de récentes et nouvelles découvertes viennent enlever à Peringer même la gloire d'avoir été le premier à s'être occupé de la porcelaine, il est permis de croire que les termes de sa supplique sont vrais, et que bien réellement il produisait et cherchait seulement à perfectionner un genre de fabrication qui était déjà connu à Venise, même en 1470.
Un document publié par M. G. -M. de Geltof dans le Bollettino di arte e ciiviosità Veneiiane en est la preuve certaine. 11 s'agit d'une lettre datée d'avril 1470 et adressée de Venise par un certain « Uielmo da Bologna », accompagnant l'envoi fait à un de ses amis demeurant à Padoue de deux pièces de porcelaine, « una piadena et uno vasello de porcelana », fabriquées à Venise par un certain « Mastro Antuonio archimista ».
Cette lettre, où il est question de la grande perfection, de la transparence, du fondu des couleurs et de l'art avec lequel ont été faites ces porcelaines qui ont « mis en travail » tous les faïenciers de Venise, est d'importance très grande au point de vue de l'histoire de la porcelaine et permet d'attribuer à Venise, et à une date aussi éloignée que celle de 1470, la première fabrique de porcelaine inconnue jusqu'ici.
On nous pardonnera, en sa faveur, d'être sorti de notre cadre et d'avoir abandonné l'exposition du Trocadéro, où, comme nous l'avons dit, les premières porcelaines connues sont celles exposées par MM. de Rothschild, Davillier et Milet, dont quelques-unes, peut-être, viennent de Venise, car toutes n'ont pas la même couverte, ni le même bleu pour le décor, ni le même style.
En France, le goût pour la porcelaine devait également se faire sentir, et ce produit, plus parfait que la faïence, devait séduire les potiers et les déterminer à faire de nombreux essais.
Poterat, de Rouen, obtient en i6j3 un privilège pour la fabrication de la pâte tendre, et le Musée céramique de Rouen nous montre, comme spécimen de cette nouvelle industrie, un petit sucrier avec son couvercle,
GRAND VAïli ES !■ o R C E I. A I K E DE SÈVRES (sfYLE LOUIS XVl).
(Collection Je M. Beurdelev. )
fond blanc mat, décore de bleu avec réserves et guirlandes. Cette jolie pièce est de tous points analogue au petit pot aux armes de Villequier que possède le Musée céramique de Sèvres. D'autres pièces, tasses, sou-
coupes, appartenant à MM. Dupont-Auberville , Pascal, de Liesville, otfrent le même émail et la même décoration bleue sur fond blanc légèrement bleuâtre, qui caractérisent les pâtes tendres de Rouen, si peu différentes de celles fabriquées à Saint-Cloud, dont le privilège date de 1695. Rouen a-t-il servi de modèle à Saint-Cloud? Il serait permis de le supposer, puisque le privilège accordé à Poterat est antérieur. Ce qu'il y a de certain, c'est que les deux fabriques rivales produisaient encore vers 171 1, et que leurs porcelaines étaient si semblables qu'à cette époque même une confusion curieuse régnait sur le marché, et que Poterat, de Rouen, cherchait par tous les moyens à faire tomber en discrédit les Chicanneau, de Saint-Cloud. Outre les pièces à fond blanc et à décor bleu, la fabrique de Saint-Cloud produisit encore des pièces polychromes, comme celles exposées par MM. le baron Ch. Davillier, Leroux et Gouellain, et de petites pièces très rares, comme des tabatières, des tasses réchampies en or et montées en vermeil comme celles provenant des collections G. Le Breton, Piot, Dupont-Auberville et Kann. Ces pièces portent généralement la marque de De Trou, qui avait succédé aux Chicanneau. Encore, des pièces à reliefs, imitées des blancs de Chine, comme les vases montés en cuivre appartenant à M. Dubouché, doivent parfois être attribuées à la fabrique de Saint-Cloud.
Nous citerons aussi les fabriques de Chantilly, de François Barbier à Mennecy, sous la protection du duc de Villeroy, ainsi que celles de Sceaux, d'Arras, dont les jolis produits indiquent les progrès et les tentatives heureuses faites à cette époque dans la fabrication de la porcelaine, que la fabrique de Vincennes, devenue la manufacture royale de Sèvres, vint élever si haut et pousser à une perfection inimitable.
Nous voudrions citer et décrire toutes les belles pièces, si rares et si précieuses, prêtées à l'Exposition rétrospective par des amateurs comme MM. Edouard André, les barons Seillière, de Rothschild, Beurdeley, M"' Grandjean, MM. Audeoud et Davis, de Londres; mais l'espace nous manque, et une étude de semblables merveilles ne peut être faite rapidement ni à la hâte. Nous ne pouvons qu'admirer, en passant; ces pièces, véritables pièces de musée. Tout au plus nous est-il permis de citer les deux vases Louis XVI que nous reproduisons ici, et qui sont des pièces hors ligne, le grand vase à médaillon, de M. Beurdeley, et celui à fond bleu, de M. André.
Que de fabriques françaises dont il nous resterait encore à étudier
les produits que nous trouvons exposés ! Telles sont : \a fabrique de porcelaine de Paris, rue du Pont-aux-Choux, fondée en 1784; la fabrique de Clignancourt, fondée en 1775 par Pierre Deruelle et patronnée par M. le comte de Provence; la fabrique de la Seine, fondée en 1774 par le marquis de Saint-Aulaire; la fabrique de Limoges, fondée en 1773 par Noscie, Grillot et Fournier, devenue succursale de Sèvres en 1784; et encore la fabrique de Boissette, prés Melun, qui date de 1778; celle de
VASE DE SÊVRE5 A FOND liLLU (siYLE LOUIS XV]
(Collection de M. Edouard André.)
Niederwiller, de 1780, qui fut fondée par le comte de Custine et dirigée par Lanfrey.
Il faudrait citer, enfin, les nombreuses fabriques de Paris : celle de la Courtille, fondée en 1784; celle de la rue du Petit-Carrousel, en 1775; celle du faubourg Saint-Lazare, en 1769 ; et celle de la rue de Crussol, en 1789.
Cette sèche nomenclature serait encore bien incomplète ; mais il est juste d'ajouter que tous ces produits, pour la plupart, pèchent sous le
rapport de la perfection, et n'ont d intérêt que parce que les ateliers d'où ils sont sortis n'existent plus.
Parmi les produits des fabriques étrangères exposés au Trocadéro, nous trouverions une abondance presque aussi complète, depuis les vases de Chelsea, en Angleterre, jusqu'aux figurines et aux vases de Saxe.
M. Davis, de Londres, expose trois vases de vieux Chelsea, qui prouvent à quel degré la fabrique anglaise s'est inspirée de celle de Sèvres. Même profil du vase, beaucoup moins simple dans ses formes; même genre de décoration dans les médaillons, peints d'après des compositions de l'école de Boucher, mais avec un moindre sentiment de l'harmonie des couleurs. Une seule chose mérite une critique que les artistes de Sèvres eussent sans aucun doute évitée à cette époque : nous voulons parler de ce fond lie de vin, d'un effet bizarre, sur lequel se détachent en relief les nervures dorées qui complètent l'ornement de ces vases, d'ailleurs extrêmement précieux.
L'Exposition universelle de 1878 restera une date célèbre pour la céramique. Si, en effet, au Trocadéro son histoire est représentée depuis les temps les plus reculés par des spécimens empruntés à toutes les nations et à toutes les époques, au Champ de Mars aussi tous les peuples du monde ont tenu à témoigner, par leurs envois, de cette grande renaissance de la céramique moderne, à laquelle il nous est donné d'assister.