‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 144 sur 161 · CARPE EN FAÏENCE DE TOKIO · texte numérisé non relu

CARPE EN FAÏENCE DE TOKIO

(Collection Je M. Bing. )

nous permettra de ne pas nous incliner sans protestation ou, pour mieux dire, sans demander qu'on nous donne des preuves, devant une assertion qui renverse toutes les données transmises par la tradition.

On ne connaît pas, il est vrai, avec certitude, de porcelaines coréennes. Cela prouve-t-il qu'il n'y en ait jamais eu? Albert Jacquemart avait cru les reconnaître, et nous voyons figurer sous le nom de coréennes ou d'archaïques, dans ses ouvrages, des porcelaines aujourd'hui justement restituées au Japon et qui proviennent d'Imari, dans la province de Hizen. — Dans les derniers temps de sa vie, l'érudit céramiste inclinait lui-même à

modifier son Jugement sur ce point ' et nous ne faisons aucun doute qu'à l'heure qu'il est, avec la bonne foi qui le caractérisait et qui est le premier devoir de toute science véritable, il n'hésiterait pas à proclamer son erreur. Que n'est-il encore au milieu de nous pour nous aider à trouver la vérité et ajouter une découverte à toutes celles que lui doit l'histoire de la céramique !

L'existence de la porcelaine coréenne est absolument affirmée dans V Histoire de la porcelaine chinoise traduite par Stanislas Julien. Voici, entre autres détails descriptifs, ce que nous lisons dans le chapitre qui leur est consacré : « Elles sont extrêmement minces et leur émail ressemble un peu à celui de King-te-tchin... » Peut-il être, là, question d'autre chose que de porcelaine? Il ne nous semble pas que cette citation puisse laisser l'ombre d'un doute dans un esprit non prévenu.

Nier est facile ; mais la science ne vit pas de négations. — Le seul parti à prendre pour le moment, nous l'avons déjà dit, est d'attendre qu'une circonstance heureuse, un de ces hasards dont la science a si souvent profité, nous mettent à même de combler cette lacune de l'histoire de la céramique-.

Il nous reste encore maintenant à parler de la partie exclusivement réservée au Japon, et où on n'arrive comme pour la salle que nous quittons qu'après avoir affronté une innombrable légion de dieux, génies, personnages saints et démons, à l'aspect plus ou moins calme et mystique, plus ou moins terrible et farouche, plus ou moins grotesque et bouffon. Le plus grand nombre de ces images sacrées fait partie de la collection rapportée par M. Guimet de sa mission dans l'extrême Orient, et destinée par lui au musée religieux qui s'organise en ce moment à Lyon par ses soins.

Nous n'aurons pas à nous arrêter longtemps dans cette salle, où la céramique est à peine représentée, et nous jugeons que c'est une lacune regrettable dans cette réunion, si remarquable d'ailleurs; car les figurations sacrées abondent tant en porcelaine qu'en faïence et en grès, et elles eussent pu fournir des rapprochements intéressants.

I. II écrivait dans l'article sur la collection Cernuschi, que nous avons déjà cité : « La fabrication paraît avoir cessé en Corée vers la fin du xvil'' siècle; on pourrait donc restituer à "1 édo les porcelaines d'aspect coréen postérieures à cette époque. » Or rien ne prouve que nous possédions des porcelaines en question le moindre échantillon d'une date plus reculée. Ce sont celles qui nous venaient alors d'Orient et qui ont servi de type à toutes les fabriques européennes. Leur décor se retrouve, souvent merveilleusement imité, sur les porcelaines primitives de Saxe, ainsi que sur les •premiers essais de Saint-Cloud, de Mennecy-Villeroy, de Chantilly, etc.

La tablette supérieure d'une des vitrines présente une série de figurines de vierges et déesses , parmi lesquelles Kouan-in sous plusieurs

BOUTEILLE ll^U ADR ANGULAIRE EN PORCELAINE DE CHINE, FOND BLANC.

(Collection de M. Pli. Burty. )

des formes que lui assigne la religion bouddhique. Nous en remarquons, parmi elles, une en terre, recouverte d'un émail jaunâtre à rehauts de

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noir et de rouge, que son analogie avec certaines figures de la collection Wakaï nous permet d'attribuer à la céramique coréenne.

Dans une vitrine voisine, nous trouvons encore à signaler une statuette en faïence de Kioto, et représentant, à ce que nous apprend M. Guimet', « Kooboo Daïshi, fondateur de la secte de Sinn-Gon (ix" siècle), inventeur de l'écriture Shirakara... » Ce sage est figuré accroupi, dans une attitude méditative qui n'est pas dépourvue de noblesse, et tenant le goko à cinq pointes, espèce de grelot à main en usage dans les cérémonies du culte de Bouddha.

La céramique reprend ses droits dans la salle japonaise. La satisfaction avec laquelle nous le constatons est sensiblement troublée par le véritable désappointement que nous a causé cette partie de l'exposition. Quand on annonça que le gouvernement japonais avait fait retenir un espace relativement considérable dans les galeries du Trocadéro pour y installer une exposition rétrospective, nous avions naturellement conçu une joie et une espérance : une joie, en prévision des merveilles qu'il nous serait infailliblement donné de contempler; une espérance légitime de voir résolus quelques-uns des problèmes, éclaircies quelques-unes des obscurités, redressées quelques-unes des erreurs que nous déplorions tout à l'heure et qui entravent encore les chemins de la science céramique.

Ne devait -on pas supposer, en effet, qu'une exposition organisée sous de tels auspices offrirait nécessairement, tant au point de vue de l'art que de la science, des spécimens de premier ordre, et qu'amateurs et gens d'étude y trouveraient une source abondante de jouissances et d'enseignements? A quel point cet espoir a été déçu, quiconque est entré dans cette salle n'a qu'à consulter ses souvenirs pour le mesvirer.

Nous parlions tout à l'heure de l'encombrement de la salle chinoise; il est bien autre ici et sans compensations. La Commission japonaise a disposé ou, pour parler plus exactement, entassé, enchevêtré ses vitrines de manière à former un véritable labyrinthe, dans les étroits défilés duquel on devait s'estimer heureux de ne laisser que ses illusions. Dans l'intérieur des vitrines, même entassement, même désordre, pêlemêle inconcevable, absence totale non seulement de classement, mais encore de simple rangement. L'art de présenter les objets sous leur jour le plus favorable, de les entourer ou de les isoler de manière à les faire

I. Notice explicative sur les objets exposés par M. Emile Guimet, etc., page 26.

valoir, cet art, qui est une des recherches, des habiletés, des coquetteries, un des mérites de lamateur véritable, semble, si nous en devons juger par cet exemple, totalement étranger ou indifférent à ce peuple, qui pourtant est doué à un si éminent degré du sens de Tharmonie et du pittoresque, et que nous voyons, jusque dans les ustensiles destinés aux plus vulgaires usages, déployer un goût si charmant, si distingué, si véritablement artiste!

Ce dédain ou cette ignorance de la mise en scène n'a pas été un de

VASE d'appLIQ^UE EN POTERIE ÉMAILLÉE D 'a W A T A (jaPOn).

(Collection de M. Bîng. )

nos moindres étonnements. Mais nous en aurions volontiers pris notre parti si cette exposition nous avait ménagé quelque instructive découverte, ou si seulement elle nous avait montré quelque beau type de l'ancienne céramique japonaise. Nous ne voulons pas dire qu'il ne se trouve ni dans les vitrines officielles, ni dans celles de la Compagnie industrielle et commerciale du Japon {Kiriu-Kôchô-Kouaïcha)^ pas un objet qui soit digne d'attention et d'étude; mais il n'y en a pas qui n'ait des similaires d'un ordre très supérieur dans les vitrines des amateurs français c[ui ont exposé dans la même salle.

5oo L-ART ANCIEN A L'EXPOSITION.

Si la Commission japonaise paraît s'être peu souciée de nous présenter de beaux types des anciennes fabrications, il serait injuste de dire qu'elle n'a rien fait pour notre instruction : elle a fait des étiquettes, et elle les a même multipliées avec un luxe qui n'ajoutait aucun charme à l'aspect de ses vitrines. Leur encadrement bariolé, leur dimension, si mal calculée que parfois elles masquaient complètement les pièces sur lesquelles elles étaient chargées de nous renseigner, nous fourniraient une preuve de plus de cette absence de goût qui a été pour nous une déception ajoutée aux autres. Quant aux renseignements qu'on y trouvait, ils se bornaient à cette mention concise et uniforme : a II y a cent ans, » ou bien : « Il y a soixante ans, » « Il y a trente ans, » et ainsi de suite. Ce n'est que dans les derniers temps de l'Exposition que quelques indications très insuffisantes des lieux de provenance ont été ajoutées, sur de rares pièces, à ces actes de naissance aussi sommaires qu'arbitraires.

En conscience, est-ce assez? Est-ce là tout ce qu'on était en droit d'attendre d'une exposition organisée par les soins des représentants d'un gouvernement? Nous ne le pensons pas. Ou le Japon ne possède plus rien des produits de son art ancien, ou bien on a craint de faire courir à des objets précieux et fragiles les risques d'un déplacement aussi lointain. Quels qu'en soient les motifs, qui en somme nous importent peu, impuissance ou prudence, ou bien encore, comme nous l'avons entendu prétendre, dédain de son ancienne civilisation, s'il n'était pas possible au Japon -d'arriver à un résviltat plus digne d'un grand peuple, pourquoi faire une exposition rétrospective?

Ce sont trois amateurs français, nous l'avons dit, dont les collections sont exposées dans la même salle , qui se chargent de sauver l'honneur du pavillon japonais : MM. Vial, Bing et de La Narde.

La vitrine de M. Vial est particulièrement intéressante par les étiquettes, instructives celles-là, dont il a eu le soin de faire accompagner chacune de ces pièces si bien choisies. C'est M. Wakaï qui s'est chargé de leur rédaction, et nous pouvons sans scrupule laisser à un juge aussi compétent le mérite comme la responsabilité des attributions.

Nous citerons :

Un magnifique brûle-parfums, en forme d'urne élevée sur trois pieds, en faïence craquelée dCAwata (province d'Iamashiro). Le couvercle ajouré est surmonté d'un bouquet de chrysanthèmes, et la panse, à fond d'or, est décorée d'un vol de grues planant au-dessus des flots de la mer.

Un plateau en grès, céladoné et craquelé, de Bishu (province d'Owari),

LA CÉRAMIQUE DE L'EXTRÊME ORIENT. 5oi

affectant la forme d'une feuille, et décoré d'une scène mystique dont les personnages sont remarquables d'expression.

Deux plats en faïence de Kioto, décorés de personnages finement modelés en relief et émaillés en couleur.

Enfin un plateau à anse supérieure, en faïence de Kishu, et un plat à bord dentelé, en faïence à'Awadji, portant une inscription, et dont les émaux brillants font songer à Palissy.

GROUPE EN CRÈS DE TAKATORI (jAPOn).

(Collection de M. Bing.)

M. Bing a exposé une suite nombreuse-, et des plus remarquables, de pièces constituant la collection la plus complète que nous connaissions des différents types de la céramique japonaise. Il y a là, pour un amateur studieux, un vaste champ d'exploration dont nous ne saurions faire ressortir l'importance dans les quelques lignes que nous pouvons lui consacrer. Nos lecteurs en pourront d'ailleurs juger par les quelques pièces dont la reproduction illustre cet article.

Deux sont principalement dignes d'attention : un vase d'applique, en poterie à^jvata, dont la surface plate, encadrée de volutes, est ornée

d'un masque de démon en haut relief d'un très grand caractère; puis un groupe en grès de Takatori (province de Chikusen), représentant un cerf attaqué par un singe, d'une liberté d'allure, dune franchise et d'une vigueur d'exécution des plus remarquables, et qui en ferait une œuvre d'art de premier ordre dans tous les pays.

L'exposition de M. de La Narde, moins nombreuse et moins riche en céramique que les précédentes, n'en offre pas moins plusieurs spécimens intéressants. Nous mentionnerons quelques pièces en faïence de Kioto, à décor saillant formé par des pastillages, parmi lesquelles nous, avons surtout remarqué une théière ovoïde portant des papillons et des. insectes très artistement exécutés.

Une boîte lenticulaire en porcelaine, d'une incontestable ancienneté, et décorée d'imbrications gaufrées, est attribuée par M. de La Narde à la Corée. Ses colorations rappellent tout à fait celles des porcelaines dites, archaïques acceptées comme coréennes sur la foi d'Albert Jacquemart, et que nous avons cru pouvoir restituer au Japon. La vue de cette pièce nous donnerait une forte tentation de rouvrir la discussion sur ce point controversé; mais nous ne nous y laisserons pas aller. Il est grand temps de nous arrêter, et il n'est pas malséant de clore par ce point d'interrogation la série des doutes et des incertitudes qui occupent une trop grande place dans ce compte rendu.

PAUL GASNAULT.

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