LES LAQ.UES JAPONAIS
AU TROCADERO
Parmi les objets d'art japonais exposés dans les salles du Trocadéro, les laques, tout en n'occupant qu'une place modeste, méritent une attention particulière. Ces produits d'un art délicat et raffiné remplissent à peine cinq ou six vitrines, mais ce petit espace contient un choix de laques assez varié pour donner une idée complète d'une des inventions qui font le plus d'honneur à la patience et au goût de l'industrieux Japonais.
Prenez en main une de ces boîtes en laque d'or, si légères, si douces au toucher, sur lesquelles l'artiste a représenté des pommiers en fleur, une eau dormante que sillonnent des grues sacrées, et, au-dessus, une ligne de montagnes ondulant sous un ciel nuageux, ou bien quelques personnages aux robes flottantes, dans des attitudes bizarres à nos yeux, mais toujours élégantes et gracieuses, devisant sous leurs grands parasols; ou encore les armoiries d'un puissant mikado capricieusement dessinées. \'ous êtes frappé de l'extrême délicatesse du travail, de la richesse de la matière.
5o4 L-ART ANCIEN A L'EXPOSITION.
de la variété des effets obtenus, de la netteté des reliefs, de Tingéniosité de la composition; vous vous sentez en présence d'un art tout à fait exotique; TEurope, qui crée tant de merveilles, ne saurait rien produire de si achevé, il y faut une souplesse de main toute féminine, une dextérité persévérante, un sacrifice de temps que les nations de l'Occident ne voudraient pas faire avec tant d'insouciance ; seul le laborieux artiste japonais, qui ne compte pas les heures, peut mener à bonne fin ce travail de fée.
La plupart de ceux mêmes qui admirent ces petits chefs-d'œuvre ne connaissent guère la substance employée, ni les procédés de fabrication. Le laque est le produit du Rhiis veniicifera, arbre appartenant à la famille des Anacardiacés^ qui atteint en six ou sept ans une hauteur de 20 à 25 pieds'. Lorsque l'arbre est arrivé à son entière maturité (de six à huit ans), on en extrait le vernis en y pratiquant des incisions horizontales, environ à 3o pouces l'une de l'autre, chacune de 6 pouces de longueur, au milieu desquelles est percée une ouverture circulaire destinée à provoquer l'issue de la sève qui est recueillie dans une spatule en fer. On peut encore couper les branches de Tarbre, les plonger dans Teau pendant trois semaines environ et, à l'aide d'incisions, en extraire le suc. Le meilleur vernis est celui qu'on récolte de la fin de juillet au milieu de septembre. A sa sortie de l'arbre, il est de couleur blanc mat et assez semblable à de la crème ; exposé à l'air et à la lumière, il prend bientôt des teintes brunes et finit par devenir presque entièrement noir. Il est vénéneux à tel point que les ouvriers qui le recueillent enduisent leurs figures et leurs mains de matières grasses pour empêcher le poison de pénétrer à travers les pores de la peau. Il est employé tantôt seul, à l'état naturel, tantôt délayé avec de l'huile ou mêlé à certaines substances telles que le sulfate de fer, le vermillon, le benigara, composé d'oxyde rouge de fer, et quelques poudres qui ont pour effet de le durcir ou de le colorer.
Les laques exécutés avec ces différentes sortes de vernis sont dus à des procédés très nombreux et très variés. Nous nous contenterons de décrire sommairement la fabrication du genre qui demande le plus de soins. On taille délicatement le bois qu'il faut revêtir de laque; les interstices sont bouchés au moyen d'une pâte composée de farine de froment, de sciure et de vernis brut. Sur ce bois est appliquée une couche d'un
I. Nous avons emprunté la plupart de ces détails à l'intéressant travail : les L,iqiies du Japon, publié par M. Maéda, le savant commissaire général du Japon à l'Exposition universelle, dans la lieviie scientifique j w" 50, juin 1878.
LES LAQUES JAPONAIS AU TROCADÉRO. 5o5
enduit formé d'argile calcinée et de vernis brut étendu d'eau, que l'on recouvre d'un certain nombre de couches analogues et qu'on polit avec une pierre à repasser grossière. De nouvelles couches sont ajoutées et polies à leur tour au moyen du ne pierre à repasser plus fine. Alors seulement l'objet est placé dans un coffre en bois dont l'intérieur a été lavé à l'eau, de façon que le laque durcisse dans une atmosphère obscure