‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 31 sur 161 · MIROIR GRECO-ITALIEN · texte numérisé non relu

MIROIR GRECO-ITALIEN

(Collection de M. Benjamin Fillon.

pièce suspectée, et les amis de Tantiquité ne sauraient trop presser M. Gréau d'en faire une.

C'est encore à l'art de l'Asie Mineure qu'appartient la tête d'Hercule de M. Piot; elle est conforme au type créé par Lysippe et modelée avec

une grande énergie; une tète juvénile et également asiatique est aussi d"un beau caractère. A côté, M. Piot exposait d'autres tètes, cypriotes celles-là, et qui sont bien belles, surtout les deux de Déméter assise et voilée'; je ne sais d'où provient celle, également curieuse, d'un Apollon à la figure jeune et souriante, aux longs cheveux bouclés, surmontés d'une haute couronne. Ce sont aussi de vraies merveilles que ces deux lampes de terre, l'une décorée d'une tête de nègre pleine d'accent, l'autre où un buste d'Apollon, d'une grâce toute féminine, est si ingénieusement agencé avec la lyre placée derrière.

On ne s'attendait guère à rencontrer au milieu de l'exposition égyptienne l'une des plus charmantes figurines grecques du ni" siècle. Quoi de plus spirituel pourtant et de plus délicat que l'Éole trouvé dans un tombeau de Rosette? Nu et à demi couché, le jeune dieu entr'ouvre une des outres qui contiennent les vents, et pendant que ses deux mains compriment l'orifice distendu par l'etïort de l'air, son regard malicieux suit gaiement dans l'espace la direction que va prendre le prisonnier; l'adresse avec laquelle l'artiste a su faire sentir, voir en quelque sorte, le souffle fugitif, la clarté avec laquelle il a rattaché toute l'action à ce sujet insaisissable, est vraiment chose merveilleuse.

Je n'ai moi-même exposé, en fait de terres cuites d'Asie Mineure, qu'un très petit nombre de pièces. Les plus curieuses sont quatre statuettes grotesques, où l'effet comique est produit par la maigreur extrême des membres, l'e.xagération toujours spirituelle et discrète des gestes, et la laideur expressive des figures. La plus réussie de ces caricatures est le marchand forain dont le croquis est joint à ces lignes. Vêtu d'un simple caleçon, il tient devant lui, appuyée contre son ventre, une corbeille évasée dont il ne subsiste plus qu'un morceau, et le buste renversé en arrière, la poitrine gonflée, la tête au vent et la bouche ouverte, il crie sa marchandise. Un saltimbanque, vêtu d'une sorte de blouse et d'un pantalon court, est surtout curieux à cause de son costume. Une sorte de crieur public, une bourse à la main, paraît faire une proclamation. Un joueur de balle complète la série. Il est singulier de voir avec quel soin et quelle science, dans ces simples charges lestement troussées, l'artiste a rendu la charpente du corps humain et les détails essentiels de l'anatomie.

Le petit groupe qui est reproduit page 97 nous ramène au sourire

I. Une de CCS têtes a été publiée dans les Monuments grecs . 1874.

L'ART GREC AU TROCADÉRO. io3

discret et bénin. Une petite iillette accroupie caresse tendrement une poule, si tendrement qu'elle Tétoutie. La joie naïve de l'enfant fait le plus amusant contraste avec la mine piteuse de l'oiseau, qui n'est pas du tout à son aise et baisse tristement la queue. Le groupe est d'ailleurs très ingénieusement composé.

Les terres cuites de Béotie et d'Asie Mineure ont fait complètement oublier celles,. si prisées jadis, de la Cyrénaïque et de la Grande-Grèce. Assurément ces dernières sont presque toujours très inférieures, et comme invention et comme facture. De loin en loin, cependant, on en trouve de bien belles. L'Aphrodite debout et demi-nue qui, du cabinet du vicomte de Janzé, a passé dans celui de M. Dutuit, n'est-elle pas bien posée et d'un savant modelé ■ ? Je lui préfère néanmoins, et de beaucoup, la femme assise et ajustant sa chevelure, qui est un des joyaux de la collection Paravey. Elle a la simplicité, l'abandon et la grâce des plus ravissantes figures de Tanagre.

J'aurais encore beaucoup à dire sur cette exposition, qui paraissait plus riche et plus belle à mesure qu'on l'étudiait de plus près. Ni les poids attiques et éginétiques de M. Hoffmann, ni les monnaies de MM. de Hirsch et Dutuit ne rentraient dans mon cadre. Mais j'aurais souhaité parler des camées et intailles de M. de Montigny, rare et nombreuse suite s'étendant depuis les pierres en forme de scarabées du vi" siècle, jusqu'aux abraxas du Bas-Empire, ainsi que des bijoux du Bosphore Cimmérien envoyés par M. Lemmé ; je tiens du moins à mentionner en deux mots les verres et surtout la magnilique coupe jaspée de M. Edouard André, la collection si variée et si instructive de M. Gréau, et celle moins nombreuse, mais fort belle encore, de M. Bellon. Je veux encore, en terminant, signaler deux monuments qui, trouvés au centre de l'Italie, presqu'en vue des murs de Rome, et ne remontant ni l'un ni l'autre plus haut que la fin du nr siècle ou le commencement du n'", se rattachent néanmoins par une filiation directe à la Grèce; ces deux monuments, l'un et l'autre ornés de gravures au trait, sont la ciste prénestine de M. Dutuit et le miroir de M. Benjamin Fillon. La ciste de M. Dutuit représente une suite de scènes mythologiques rendues avec une liberté toute naturelle dans un pays où la religion de la Grèce n'était qu'un motif de décor. Sur le miroir de M. Fillon est figuré le châtiment

I. Elle a été publiée par M. de Witte, CoUeclicn Janié. et par M. Lenormaiit, Gj-inie des Bediix-ArtSj février 1866.

du géant Amycos par Castor et Pollux. Comme sur tous les miroirs italiens, l'exécution est un peu lâchée ; mais la composition est belle et le dessin de grand style. Nous saisissons ici sur le fait la transition de l'art grec à l'art romain, et nous arrivons sur les limites du domaine où M. Fillon s'est chargé de guider les lecteurs de ce volume.

O. RAYET.

AU TROCADERO

lEN que Tart romain ne soit pas représenté au Trocadéro, comme Tart grec, son aîné, par des monuments d'une valeur exceptionnelle et d'un choix exquis, équivalents de ceux dont M. O. Ray et nous a donné une description rapide, d'un goût si délicat et si sûr, il y fait pourtant convenable figure. Son contingent, très varié, fournit ample matière aux observations des savants de profession et même à celles des simples amateurs de bon aloi, qui demandent aux terres cuites, marbres, bronzes, camées, médailles ou bijoux antiques autre chose que la satisfaction d'un caprice passager ou d'une curiosité banale. Mais, avant de passer en revue les objets exposés, il semble opportun d'indiquer, en quelques mots, les caractères distinctifs de l'art romain, de constater ses origines, de préciser l'époque où commence et finit sa floraison, et d'énumérer ses dégénérescences principales.

io6 L'ART AN'CIEN A L" EX POSITION.

Excudent alii spirantia mollius œra,

Credo equidem; vivos ducent de marmore vultus;

Tu, regere imperio populos, Romane, mémento; Hse tibi erunt artes, pacisque imponere morem, Parcere subjectis et debellare superbos',

a dit Virgile, caractérisant ainsi, d'un trait, l'action sociale, dans le monde, du génie latin, plus porté par sa nature aux réalités pratiques qu'aux aspirations d'ordre supérieur. Chez les Romains, l'art ne fut, à de rares exceptions près, qu'un auxiliaire de la politique. Tant que les vieilles mœurs républicaines furent en faveur, il se borna à reproduire les images hiératiques des divinités protectrices de la cité ou du foyer domestique et celles de certains héros légendaires. Issu des arts étrusque et gréco-italien, pratiqué par des adeptes directs de ces écoles, il en retint les caractères originels, accentués davantage encore par une plus grande austérité dans les formes. Survint la conquête de la Grèce, et Rome fut inondée de dépouilles opimes, qu'elle affecta d'abord de traiter avec un dédain superbe, où il entrait beaucoup de celui du vainqueur pour le vaincu. Mais, si rebelle qu'il fût aux beautés de la sculpture et de la peinture, ce vainqueur ne tarda pas à rechercher leurs œuvres avec un soin jaloux, afin d'en parer les édifices publics et sa propre demeure. Le forum, encombré, à la suite de nouvelles victoires, des plus belles et des plus rares productions du monde entier, ressembla bientôt à un marché immense, au travers duquel circulaient sénateurs, chevaliers, plébéiens, plus remplis d'étonnement qu'ils ne voulaient le laisser paraître.

Ce contact journalier avec tant de merveilles artistiques eut son résultat naturel : Rome se sentit peu à peu envahie par un besoin de luxe et de raffinement qu'elle avait d'abord repoussé. Avec son sens pratique ordinaire, elle comprit bien vite quel prestige ajoute l'art à la grandeur d'un peuple. Elle n'en conserva pas moins, longtemps encore, un mépris instinctif pour les auteurs des chefs-d'œ'uvre dont elle entre-

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