I. Enéide, vi
voyait plus l'utilité gouvernementale que la beauté réelle. Beaucoup, et des plus habiles, continuèrent d'être des artisans esclaves, d'origine étrangère. Aussi l'art en vogue à la fin de la période consulaire et au commencement de l'Empire dériva-t-il, en partie, de l'art macédonien et de celui de l'Asie Mineure. 11 fallut nombre d'années encore pour que Rome cessât de demander aux peuples tributaires un contingent d'artistes qui se recruta désormais dans les rangs de ses citoyens. Alors naquit un art romain, manifestation, nouvelle aussi, du génie romain. La force trapue remplaça la sveltesse et la grâce, et, jusque dans les copies des œuvres grecques, apparut cet épaississement des formes. Le dernier tiers du premier siècle de notre ère n'était pas écoulé que cette transformation s'était accomplie. Une évolution identique s'était déjà opérée dans l'architecture. Sous les règnes de Trajan et d'Adrien fut porté à son apogée cet art, d'un réalisme un peu froid, mais non sans grandeur. Les images des empereurs, des impératrices et des Césars, déifiés, remplirent temples et places publiques. Partout, dans les villes des provinces, apparurent celles des proconsuls et des préteurs; de sorte que, renfermés dans ce cercle banal, les artistes ne tardèrent pas à descendre au rang de simples industriels, dont les officines présentèrent, de préférence, un choix complet de bustes des membres de la famille impériale régnante, et de divinités munies de leurs attributs, mais dépourvues de tètes, et toutes préparées pour qu'on adaptât sur leurs épaules le chef de quelque immortel de fraîche date, qu'il s'agirait d'otirir à l'adoration des foules. Surgissait-il, à la suite d'une révolution de palais ou d'un coup de force militaire, une nouvelle dynastie, la tète du vaincu était remplacée, sans plus de façon, par celle du nouveau maître du monde, qu'on s'empressait de fabriquer en toute hâte. L'individualisme, cette doctrine naturelle aux âmes médiocres, qui prévaut aux époques d'affaissement moral, avait envahi la société romaine entière.
Ce fut surtout à dater du règne de Commode que cette industrie prit son extension la plus large. Jusque-là étaient encore apparues, de temps à autre, des œuvres d'une valeur relative. Elles furent ensuite de plus en plus rares, et disparurent complètement dans la seconde moitié du uP siècle.
Le règne de Commode (180-192) vit commencer une autre transformation. Comme l'art d'un peuple est, partout et toujours, la contreépreuve de son état social, il y eut unité dans l'art impérial, tant que le génie romain, génie unitaire s'il en fut, s'imposa au monde. Malgré
io8 L'ART ANCIEN A L'EXPOSITION.
quelques résistances partielles, les provinces les plus éloignées subirent, par quelque côté, cette influence souveraine. Le ressort gouvernemental s'étant détendu sous la main du fils dégénéré de Marc-Aurèle, et ne fonctionnant plus avec la même vigueur, aussitôt se révéla, dans chacune des écoles provinciales, un commencement d'originalité propre. Seule, peut-être, la Gaule, qui s'était romanisée avec une facilité extrême, conserva les traditions unitaires. L'empire gaulois, fondé par Postume Tan 258, détruit sous Tetricus en 273, fut plus romain, dans ses produits artistiques, que celui dont Rome elle-même était restée la capitale. Nous aurons occasion de le démontrer plus loin par des exemples. Mais ce ne fut qu'un fait isolé, produit par des causes spéciales.
Une fois engagé sur cette pente néfaste, l'art ne cessa de descendre vers la barbarie. Tout l'y entraînait du reste. Plus de respect pour les traditions du passé. Le costume national, qui, dès le 11° siècle, avait subi déjà des modifications essentielles, disparut à peu près complètement au ^I^ L'empire avait été envahi par les mœurs des races étrangères, avant d'être conquis par leurs armes. Lorsque les barbares prirent, deux cents ans plus tard, possession de la ville éternelle, ils trouvèrent ses habitants parés de bijoux semblables à ceux qu'ils portaient, couverts de vêtements taillés sur des patrons qu'ils leur avaient empruntés; les vins d'Italie leur furent servis dans des vases dont le galbe leur était familier. Il n'y avait que le monde officiel qui eût gardé, dans ses costumes d'apparat, quelque chose des formes traditionnelles, maintenues également dans les œuvres peintes et sculptées ayant un caractère public, et adoptées ensuite par les barbares, romanisés, à leur tour, dans la mesure alors possible.
A partir de ce jour, l'art, devenu maussade et compassé, désapprit le sourire, qui disparut même, dans ses productions, des lèvres de l'enfance. Un rictus douloureux remplaça, sur la face humaine, les expressions joyeuses. Il faudra que se soit écoulée la sombre période de mille ans, appelée Moyen Age, pour que les premières lueurs de la Renaissance rendent à l'esprit humain, rasséréné, quelques joies sincères, traduites aussitôt en œuvres charmantes.
Est-il besoin d'ajouter que de l'art romain il n'y eut bientôt plus que de misérables dégénérescences? L'unité première, scindée d'abord en deux par le déplacement de la capitale de l'empire sous Constantin et, plus tard, par le partage des fils de Théodose, ne tarda pas à l'être en autant de parcelles qu'il y eut de nationalités redevenues indépen-
dantes. On vit alors se former une foule d'écoles régionales, dont les caractères individuels ne tardèrent pas à être modifiés, de nouveau, par les invasions des Vandales, des Huns, des Goths, des Saxons, des Burgondes et des autres nomades, qui se ruèrent sur le grand moribond impérial. Vers le nord de l'Europe se développait, parallèlement, Tart Scandinave, dont les origines réelles sont assez mal connues, mais où se devine une lointaine influence scythique et asiatique, tandis que l'art arabe se disposait, de son côté, à envahir les régions méridionales, avant que deux siècles se fussent écoulés.
ANàE DE VASE EN BRONZE.
(Collection de M. Benjamin Fillon.)
Autre cause de changements profonds dans les conditions de l'art : l'adoption, par les empereurs, comme religion officielle, du christianisme, qui produisit, sur l'heure, une réaction violente contre les œuvres rappelant les anciens cultes. « L'art chrétien, jusque-là enfoui et à peine en germe dans les catacombes, prit tout à coup sa place au soleil, et passa, presque sans transition, d'une simplicité rudimentaire à une somptuosité inouïe ' . »
En Gaule, portion de l'empire dévolue aux Francs, les choses se passèrent comme partout ailleurs. Les tribus envahissantes, plus bar-