I. Ferdinand de Lasteyrie
bares que la nation qu'elles venaient de subjuguer, ne tardèrent pas à s'approprier ses arts, tout en conservant certains caractères germaniques, mélangés à ceux propres aux hordes antérieurement venues chez nous par la vallée du Danube, ce qui produisit une sorte d'amalgame empreint d'une originalité hybride. Leur conversion à la foi catholique aida beaucoup à ce commencement d'assimilation. Mais la prédominance de TAustrasie sur la Neustrie, apparente déjà à la fin de la lutte entre Brunehaut et Frédégonde, eut pour résultat de modifier le premier système décoratif franc, surtout dans Torfèvreric, et de lui donner un cachet plus septentrional. Quant aux œuvres artistiques proprement dites, dont il ne nous reste que de rares spécimens, la dégénérescence suivit, chez elles comme ailleurs, sa marche régulière. Ce ne furent plus que des copies maladroites de productions antérieures. La i-eprésentation humaine devint purement sommaire et conventionnelle, et prit un caractère enfantin. La tentative de restauration de l'empire romain par les évêques de Rome, en faveur des premiers carlovingiens, fut trop éphémère pour arrêter une décomposition arrivée à ses dernières limites. Le ix" siècle ne sera pas écoulé que, non seulement l'art romain sera définitivement mort, mais encore les embryons nés de lui.
Les invasions normandes donnèrent le dernier ébranlement au vieil édifice, que rien n'étayait plus. Il s'affaissa sur lui-même, et tout fut dit. Lorsque l'Europe, couverte de ruines, sortit de la torpeur qui suivit ce grand cataclysme, elle n'eut plus qu'à chercher un refuge, contre des calamités plus terribles, dans un régime oppressif pour le faible, qui lui offrait toutefois quelques garanties relatives de sécurité.
Fait caractéristique : la tuile à rebord romaine, dont le foyer barbare avait continué d'être abrité, disparut des faîtages juste au moment où l'habitant de la villa, ne se sentant plus suffisamment protégé, en rase campagne, contre un coup de main, construisit sa résidence sur quelque roc escarpé, au pied duquel l'agriculteur campagnard vint bâtir sa hutte couverte de chaume. Cette résidence ayant été fortifiée, les toitures changèrent d'aspect, et l'on fut contraint d'avoir recours, pour les couvrir, à des matériaux différents des anciens. Le jour où cessa l'emploi de la tuile à. rebord, dernier vestige extérieur de la civilisation romaine, fut celui où la féodalité prit possession des peuples terrifiés. Avec elle commença un art nouveau, qui, lui aussi, eut ses phases d'incubation, de floraison et de décadence. Mais l'antiquité n'aura qu'à laisser apparaître hors de terre, au bout de cinq siècles, quelques-uns
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de ses chefs-d'œuvre mutilés, pour que Fart féodal, désormais sans avenir, sans originalité et sans sève, cède la place à des conceptions plus vivantes.
La période consulaire est représentée, au Trocadéro, par la série d'as et de monnaies romaines primitives de M. Armand Lemaître, parmi lesquels il en est qui donnent une idée fort juste du sens artistique de Tépoque.
Des premiers temps de TEmpire est Tanse de vase en bronze, avec incrustations d'argent, de notre collection, où se voit la Gaule assise, dans l'attitude de la douleur, tandis que ses fils se préparent à défendre leur dernière place forte. Derrière elle, deux guerriers, le bas du corps couvert des braies nationales, semblent déjà vaincus. Traitée avec une grande largeur de style, cette pièce capitale se recommande aussi par son intérêt historique. On sait combien sont rares les monuments où sont figurées des scènes de la conquête de la Gaule. Celui-ci nous paraît contemporain des sculptures de l'arc d'Orange, qui offrent des détails de costume à peu près identiques. La gravure, jointe à ce travail, ne le représente que sous l'un de ses aspects. — La vue de ce fragment fait vivement regretter la perte du vase lui-même.
D'une époque postérieure, mais vraisemblablement aussi du r' siècle, est l'hermaphrodite de bronze du Musée d'Épinal, exposé par les soins du conservateur, M. Voulot. C'est à coup sur la copie d'une œuvre grecque. Nous regrettons de ne pouvoir en publier la gravure, qui eût donné une idée de la grâce du mouvement et des formes.
Vient ensuite la belle statuette, également en bronze, — la plupart des objets qui vont être décrits sont de même métal; nous nous contenterons donc d'indiquer, à l'avenir, ceux dont la matière est ditférente, — vient ensuite, disons-nous, la belle statuette de jeune homme, d'un modelé très ferme et très serré, trouvée aux Fins d'Annecy en 1867, qui est entrée aujourd'hui dans la collection de M. Auguste Dutuit, de Rouen. On en a fait un Mercure, un Bonus Eventus ou un génie local. Nous y voyons simplement un portrait, caractérisé par un type très personnel.
Mentionnons encore la figure, dont nous donnons page ii5 un très exact dessin, représentant un personnage féminin de la tragédie antique.
Le costume typique indique qu'il s'agit dime barbare, peut-être de Médée. Le mouvement du corps peint l'effroi ; l'expression est saisissante. Des restes d'une coloration sobre ajoutent encore à l'effet général. Ce précieux fragment d'ivoire, découvert l'an dernier à Pompéi, a dû faire partie de la décoration d'un grand coffret. Il nous appartient.
Arrivé aux œuvres du iv siècle, il nous faut citer, en première li"-ne, une grande statuette de matrone, du Musée de Lyon; une autre d'acteur comique, vêtu en campagnard, tiré de notre collection, dont le type trapu, camard et narquois, révèle un ancêtre direct de Sancho Panca — M. Gréau en possède un, presque identique; — le superbe buste de l'empereur Adrien, plus grand que nature, du Musée de Coutances; d'autres bustes d'empereurs et de proconsuls appartenant à M™ la comtesse Dzialynska et à MM. Feuardent, Rollin et Dutuit, au nombre desquels on remarque ceux de Vespasien, Domitien et Marc- Aurèle, mis au jour à Padoue; le casque et les jambières de gladiateur, d'un travail très remarquable, prêtés par le Musée de Saint-Germain; plusieurs statuettes et appliques de la collection de M. Gréau, si riche en raretés de cette période ; enfin un caducée, très finement ciselé, du Musée de Chambéry.
Le contingent du m' siècle se compose des débris d'une statue d'Hercule, de grandeur naturelle, conservés au Musée de Bordeaux; — quelques archéologues les croient d'une date un peu antérieure; — d'une statue de Jupiter, moins grande que nature, du Musée de Lyon; de l'Apollon, aux traits énervés, du Musée de Troyes; d'un autre Apollon, plus petit, rencontré au Vieil Évreux. Les galeries du Trocadéro contiennent, en outre, plusieurs fragments de statues de bronze, de provenances diverses. La plupart sont d'un travail médiocre et ont dû être exécutées d'une façon hâtive. Elles rentrent dans la catégorie des œuvres de circonstance, mentionnées plus haut.
Nous ne citons que pour mémoire les fragments de peinture romaine à fresque, des n" et m" siècles, des collections de Bammeville et Gréau. Ils sont trop peu importants, au point de vue artistique, pour qu'il en soit autrement question.
Si nous descendons aux siècles suivants, la collection Basilewski nous fournit un grand nombre de pièces rappelant l'art des catacombes, qu'il est bon de ne pas passer sous silence. D'abord le porte-lampe chrétien de bronze, en forme d'oratoire, avec nef et abside, publié à Rome en 1866, par M. G.-B. Rossi, et plusieurs lampes de même métal
et de même provenance. A côté de ces objets sont des pyxides et des boites à hosties, d'ivoire sculpté, et un petit bas-relief de même matière, où est figuré le Bon Pasteur. Mais les principales pièces d'ivoire ou d'os
STATUETTE DANNECY,
(Bronze de la collection de M. Auguste Dutuit.)
de la collection sont quatre feuillets de diptyques byzantins : deux, des premières années du v^ siècle, représentant des jeux du cirque; deux autres, d'une date plus basse et d'un travail encore plus barbare, représentant des personnages consulaires. On en trouvera la description détaillée dans le bel inventaire des richesses du cabinet Basilewski, qu'on doit à notre confrère, M. Alfred Darcel.
A MM. Stein et Castellani appartiennent plusieurs pièces d'ivoire des vin^ et ix' siècles, déjà décrites, dans le numéro précédent de la Galette, par le savant directeur des Gobelins, si compétent en ces matières.
Parmi les spécimens de l'art romain des trois premiers siècles, que nous avons énumérés il y a un instant, plusieurs appartiennent peut-être à la Gaule. Beaucoup ont été exhumés de son sol; mais ce n'est pas une raison suffisante pour croire qu'ils y aient été tous modelés et fondus. Nous n'avons donc pas essayé de faire un triage au-dessus de notre compétence, et nous avons simplement mis en réserve, pour les mentionner à part, quelques pièces présentant des caractères plus marqués.
Entre Gaulois et Romains existait plus d'une affinité secrète. Ce serait même une erreur de croire qu'avant la conquête de César, les peuples, non encore soumis par les armes, soient restés complètement étrangers à l'influence romaine. Trop prompte fut la romanisation des provinces les plus éloignées des Alpes, pour ne pas supposer que, dans quelque repli secret du cœur de beaucoup de vaincus, les vainqueurs avaient eu, de longue main, un allié latent, gagné à leur cause. La politique suivie par les empereurs acheva l'assimilation, depuis longtemps commencée, et, malgré les résistances religieuses, malgré quelques révoltes partielles promptement étouffées, les Gaulois avaient, en grande partie, accepté, dès le milieu du f siècle, une civilisation conforme à leurs tendances naturelles, sans que leur esprit d'indépendance en ait été trop altéré. La suite le montre assez. A peu près complète était la conversion aux mœurs romaines, lorsque Claude disait au Sénat, dans un discours plein de sagesse, avant d'accorder le droit de cité aux habitants de la Gaule : Croyei-moi, sénateurs , consommons V union de deux peuples dont les mœurs, les arts, les alliances sont communs. Ce discours, gravé sur des tables de bronze, fut ensuite déposé dans le temple d'Auguste, construit à la jonction de la Saône et du Rhône. — On doit savoir gré à M.Alexandre Bertrand, l'organisateur, avec le concours de MM. Hamy, Feuardent et de Witte, des sections préhistorique, gauloise, romaine et franque de l'Exposition, d'avoir fait placer, sur l'un des piliers de l'arcade donnant accès dans le pavillon oriental du Trocadéro, le moulage de la portion de ce grand monument épigraphiqiie, échappée par miracle
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à la destruction, et conservée présentement au Musée de Lyon. C"est, en quelque sorte, le contrat de famille intervenu, il y a dix-huit siècles, entre Rome et la Gaule, — nous dirions volontiers entre l'Italie et la France , — que nous avons là sous les yeux ' .