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A L^EXPOSITION RETROSPECTIVE DU TROCADÉRO

Les amateurs français du xix" siècle ont été pendant longtemps réfractaires aux œuvres de sculpture en marbre. Elles n'entraient dans leurs collections qu'à de très rares exceptions; non qu'ils y fussent absolument indifférents, mais la possession de ces œuvres d'un caractère élevé leur semblait avoir quelque chose d'ambitieux, de prétentieux peut-être, empiétant sur les attributions des musées. Ajoutons que le goût des arts, ou, comme disent encore quelques-uns, de la curiosité, était alors l'apanage, non de la bourgeoisie précisément, mais de personnes dans une position de fortune modeste, dont les appartements étaient également modestes; que les millionnaires et les hauts barons de la finance ne s'étaient point encore mis de la partie, et que l'on trouvait alors, sans de trop grands frais, une foule de bijoux charmants, de faïences précieuses, de petits ouvrages de sculpture délicats,, des coflrets, des miroirs, des médaillons, dont les plus difficiles pouvaient se contenter. La collection Sauvageot, aujourd'hui au musée du Louvre,

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nous donne une parfaite idée des cabinets d'amateurs d'alors. La sculpture favorite du moment ne dépassait pas les dimensions des groupes de terre cuite de Clodion, dont les teintes rosées faisaient un heureux contraste avec les émaux de Limoges, les faïences de Palissy, l'orfèvrerie d'Augsbourg et les ivoires de François Flamand. Les temps sont bien changés : toutes ces préciosités sont arrivées à des prix véritablement énormes, tandis que les productions d'un ordre plus élevé sont restées abordables. De là une nécessité de se créer des voies nouvelles qui a, je crois, contribué pour beaucoup au succès de la sculpture, malgré ce qu'elle a d'encombrant.

La compréhension a été difficile d'abord; le génie ne livre pas facilement ses secrets. C'est une langue nouvelle avec laquelle il a fallu se familiariser; mais une fois cette difficulté franchie, les jouissances ont été si vives que nul ne s'y est refusé. Le cadre de beaucoup de nos collections s'est élargi et aussi celui de nos connaissances. C'est à cette évolution du goût chez beaucoup d'amateurs que nous devons de trouver au palais du Trocadéro assez d'œuvres de sculpture pour esquisser les phases principales du développement de ce grand art dans les temps modernes, et de pouvoir ajouter aux quelques noms illustres qui surnagent toujours dans la mémoire du grand public, vingt noms d'artistes non moins éminents, qu'on eût été bien étonné de rencontrer autrefois dans les pages d'une revue, qui ont aujourd'hui droit de cité parmi nous, et dont nous pouvons discuter les oeuvres sans craindre de rester incompris de nos lecteurs : c'est un grand progrès.

Les belles terres cuites émaillées de Luca délia Robbia, sont, je crois, les œuvres qui ont le plus contribué à opérer cette transition du goût. Leur éclat, qui les a fait rechercher d'abord, a servi de pont où sont passés ensuite les marbres et les grands bronzes.

Mais avant de nous arrêter aux artistes de la Renaissance italienne, nous blesserions peut-être les sentiments de plusieurs si nous dédaignions de mentionner en passant quelques œuvres de sculpture plus anciennes, en petit nombre du reste, et qui serviront d'introduction à notre principal propos.

La plus importante est sans contredit une figure de Christ, en bois, un peu moins grande que nature, exposée par M. L. Courajod. C'est une production du xn" siècle, pleine de caractère; un certain sentiment douloureux n'y fait pas défaut; à en juger par la finesse de quelques détails, on peut croire que c'est une œuvre distinguée de l'époque, mais

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combien elle est barbare encore ! Le christianisme, à ses débuts, n'a point été favorable aux arts plastiques qui devaient tant le magnifier par la suite. Sans parler de la destruction des monuments antiques, à laquelle il se livra avec fureur, on peut dire que du iv'' au xif siècle il condamna au silence notre génie latin amoureux de la forme humaine : huit cents ans, hélas ! un laps de temps aussi long que celui qui nous sépare de Hugues Capet ou de la reine Pédauque, et pendant lequel les oeuvres plastiques exécutées en Europe s'élèvent à peine au-dessus de Tart des fétiches des peuplades sauvages de TOcéanie. On fut longtemps à se remettre de cette déchéance. Le Christ en bois de M. Courajod n'en est pas moins un objet fort rare, car le temps et les hommes ont soigneusement détruit tout ce qu'ils ont pu atteindre de ces œuvres horribles, qui ne servent aujourd'hui qu'à nous montrer dans quelle barbarie les arts ont été plongés.

Dans la même salle et dans l'angle diagonalement opposé à celui où se trouve le Christ de bois, est un fragment d'archivolte de pierre, aussi de la même époque et peut-être un peu plus ancien. Le personnage représenté a une certaine vivacité d'allures ; les proportions sont exagérées en longueur; ce fragment provient d'une église de Bourges.

Dans l'angle opposé, à droite, un saint Pierre de marbre blanc se détache d'un meneau de fenêtre que l'on dit provenir du réfectoire de la salle capitulaire de la cathédrale d'Autun. 11 est debout et foule aux pieds un lion symbolique. C'est aussi une œuvre du xn" siècle. Le style est très diflférent, la figure est trapue et se rattache de préférence aux œuvres du midi de la France, aux sculptures de Saint-Trophime, d'Arles, par exemple, tandis que l'autre représenterait l'influence Scandinave qui domine plus particulièrement dans les monuments qui constituent l'art de cette époque et du siècle précédent, où des personnages maigres à têtes carrées semblent se tordre au milieu d'enroulements de monstres fantastiques à corps de serpent. Une double crosse d'ivoire, en forme de tau, dont on peut voir le dessin dans la suite de ce volume, en indique précisément le caractère.

A propos de ce fragment de marbre blanc, il faut observer que cette matière première par excellence de la sculpture était rare en France au moyen âge. On ne pouvait guère rencontrer le marbre que parmi les ruines des monuments romains épars sur le sol de la Gaule; le faire venir d'Italie aurait présenté des difficultés trop grandes à surmonter pour l'intérêt que l'on pouvait attacher au choix des matériaux, et nos

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