CAUSERIE
Vous admettez bien que Féducation industrielle est à recommencer. On a perdu les vieilles traditions, le câble électrique qui reliait l'ancien monde au nouveau s'est brisé; il faut à tout prix refaire la soudure.
— Parfaitement, lui dis-je.
— Comment rattacher le présent au passé ? L'occasion est excellente. On organise une Exposition rétrospective à côté de l'Exposition industrielle, on met en présence l'art ancien et l'art moderne, l'interprétation des vieux maîtres et les traductions nouvelles; l'ouvrier saura bien tirer les conséquences. On lance des prospectus, on annonce une Histoire de Fart...
— Eh bien, n êtes-vous pas servi à souhait ?
— Une Histoire de l'art ! Les morceaux sont excellents, j'en conviens; mais un livre ne se compose pas de pages détachées, de chapitres tronqués, sans commencement ni fin, avec des interversions déplorables. Le public attendait un panorama chronologique, on lui jette l'histoire pêle-mêle, à l'aventure; le voilà tout désorienté, la leçon est manquée.
— Permettez; le classement n'est pas irréprochable, nous sommes d'accord; les lacunes sont nombreuses, mais pouvait-on faire autrement ? Les Expositions précédentes n'étaient pas mieux ordonnées.
— La belle excuse ! Vous reconnaissez que vos devanciers ont mal fait, raison de plus pour ne pas les imiter.
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■ — Mais enfin, lui dis-je, de quoi vous plaignez-vous? d'une chronologie un peu élastique ? Eh! mon Dieu! elle est bien suffisante, et la foule n'y regarde pas de si près.
— Voilà précisément le mal, reprit l'autre. Le simili-classement est un trompe-l'œil dangereux; mieux vaudrait un désordre franchement accusé. Inscrivez sur la porte : Lassât' ogni sperania, i>oi ch'entrate, le public saura du moins à quoi s'en tenir et ne comptera que sur luimême. Mais on lui fait son itinéraire, on installe des poteaux indicateurs au coin des salles, et notre homme prend l'étiquette au pied de la lettre. Il est convaincu que l'aile droite du Trocadéro, la section française, s'appelle ainsi parce qu'elle ne contient que des collections nationales. Vous aurez beau lui dire que plusieurs exposants, parmi les plus célèbres, sont étrangers; il répondra qu'apparemment ces messieurs se sont fait naturaliser pour la circonstance. Demandez-lui de quel côté se trouvent les figurines de Tanagra, les bronzes de Dodone, les porcelaines de Saxe et les faïences italiennes, à coup sûr il ira les chercher aux sections étrangères, à l'aile gauche. Je sais bien que l'on n'est pas encore définitivement fixé sur l'appellation des deux ailes. Suivant les uns, l'aile gauche serait réservée aux musées étrangers, mais alors pourquoi tant de collectionneurs parisiens de ce côté ? Suivant les autres, l'aile droite s'appellerait Histoire de l'art, et l'aile gauche Ethnographie, d'où la conclusion que les armes, la céramique, les bronzes et le reste sont ethnographiques quand ils viennent d'Espagne, de Chine et de Belgique, historiques quand ils viennent de France, d'Italie et d'Allemagne. Le public ne connaît qu'une chose : c'est écrit ; il vous jurera, la main sur l'écriteau de la salle, que la Guirlande de Julie est du xvm'' siècle, et Clodion du xvii". Pour lui, les grès de Flandre et les manuscrits enluminés sont contemporains des tabatières, Alonzo Cano donne la main à Jeanne d'Arc, Périclès est voisin de saint Louis, Henri IV de Marie- Antoinette; le glaive de Talma est du même temps que la stalle des Strozzi, et le magnanime Alphonse d'Aragon portait une bourguignote Louis XIII.
S'il faut en croire les mauvaises langues, le visiteur serait en butte à dès méprises plus désagréables.
On dit, et sans horreur je ne puis le redire,
que la contrefaçon aurait pénétré dans le sanctuaire, que des invités de contrebande se seraient glissés dans ce rendez-vous de vrais gentils-
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hommes. J'aime à croire que les d'Hozicr de la curiosité, qui composent la commission d'examen, ont vérifié tous les titres et garantissent l'authenticité des parchemins. Si pourtant l'ennemi avait déjoué la s.urveillance, je ne veux pas le savoir : à quoi bon désobliger d'honnêtes gens qui s'imaginent tenir
les pommes d'Hespérides, Et pressent tendrement un navet sur leur cœur.
Je m'apprêtais à répondre. — Encore deux mots, fit-il, et je vous tiens quitte. Quel besoin, je vous prie, de couper l'Exposition en tranches? Cette malheureuse division amène des complications sans fin. Étes-vous amateur d'armes ? 11 faut d'abord parcourir l'aile droite, monter au premier chez les Orientaux, redescendre en Espagne, et, si le cœur vous en dit, pousser jusqu'au Champ de Mars, où VArmeria Real vous ménage une surprise. Êtes-vous musicien? Les luths, les épinettes et les violes d'amour sont dans la salle du xvni" siècle et chez les Belges. Cherchez-vous les tapis chatoyants, les damasquines d'argent et d'or, les lampes de mosquée? aimez-vous l'Orient? On eu a mis partout : à droite, à gauche, au premier, au rez-de-chaussée, dans le jardin. Voulez-vous consulter les portraits historiques? Ils sont exposés au premier, dans deux salles interdites au vulgaire; mais pour peu que vous soyez membre d'un congrès ou amateur de conférences, on vous laissera entrer.
Peut-être désirez-vous connaître la France du xv!!*" et du xviu' siècle ? J'ai le regret de vous dire qu'elle n'est pas de la fête ; les uns prétendent qu'elle a vendu toutes ses toilettes en Angleterre et n'a plus rien à se mettre, les autres assurent qu'elle est enfermée sous clef au Garde- Meuble. Je vois bien çà et là quelques épaves, une merveilleuse commode, par exemple; mais elle arrive trop tard et manque son but. Le public sait que la France a la bonne habitude de se décolleter quand elle reçoit ; du moment qu'elle n'en montre pas davanttige, il conclut qu'elle n'en a pas davantage à montrer. Le public a-t-il raison? Est-ce là tout ce qui nous reste de la grande école des Gobelins et de ces excellents maîtres qui s'appelaient Eoulle, Ballin, Cressent, Gerrnain, Catîieri, Martin ou Riesener?
— N'en croyez rien, lui dis-je. Le Garde-Meuble, les Ministères, les Palais nationaux conservent dans leurs nécropoles des bronzes et des meubles invisibles qu'il serait bien temps d'exhumer pour les soustraire
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au zèle des frotteurs et des garçons de bureau. Ces modèles superbes auraient été l'honneur du Trocadéro, et je regrette avec vous que la France n'ait pas saisi l'occasion d'offrir à nos artistes un musée qui leur manque, aux étrangers une collection unique au monde et purement nationale.
— Heureusement, fit-il, nous avons des compensations : les âges préhistoriques sont largement représentés ; ils occupent tout le pavillon de l'aile droite, une partie des galeries et du pavillon de Taile gauche et l'annexe de l'anthropologie. J'ignore si cet étalage d'échantillons barbares est bien à sa place dans une Histoire de l'art, et s'il n'eût pas suffi d'exposer quelques ustensiles d'une forme singulière, des spécimens de gravures rudimentaires, premiers tâtonnements de l'art naissant. Les raretés savantes sont lettres closes pour notre public ; il a déjà bien de la peine à se retrouver dans ce chaos de merveilles ; faut-il encore compliquer la besogne en lui montrant les silex, même les mieux dégrossis, et des squelettes qui charmeraient la clientèle du Muséum?
Que le Trocadéro soit la foire de la curiosité, le triomphe des collectionneurs, la joie des archéologues et l'étonnement des badauds, ce n'est pas assez. Il faut songer à l'industriel qui demande une leçon pratique, intelligible; au lieu de ce Coran merveilleux qu'il admire sans le comprendre, donnez-lui un livre ouvert, écrit clairement; qu'il puisse lire à première vue. Libre à vous de choisir votre programme, à la condition de ne pas le changer en chemin. Si vous adoptez le classement ethnologique, installez chaque nation chez elle; mais je vous préviens que vous aurez de la peine. Préférez- vous le classement chronologique? 'Vous faites bien, c'est le plus simple, et vous avez tous les éléments sous la main. Voici la salle Égyptienne, le musée Khmer et tous les primitifs; — la Grèce à son réveil, à sa maturité, dans sa décadence; — voici Rome, l'empire d'Occident et l'empire d'Orient; — les cathédrales du moyen âge et les châteaux de la Renaissance; — le salon de Louis XIV et le boudoir de Louis XV; — les délicatesses de Marie-Antoinette et les lourdeurs du premier Empire. Ne craignez pas les lacunes, le Garde- Meuble est à votre porte et comblera les vides. Vous avez le champ libre, faites les coupures à votre guise; installez chaque salle l'une après l'autre, avec méthode, sans interpolations, sans distinction de latitudes, le nord avec le midi, l'orient avec l'occident. Que l'art d'une même époque soit enfermé tout entier dans la même salle, avec ses peintres, ses sculpteurs, ses graveurs, ses orfèvres, ses tapissiers, ses enlumineurs,
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ses potiers, tout son personnel d'artistes et d'ouvriers, et dites-moi si la
leçon ne sera pas excellente.
— Je n'en doute pas, répliquai-je, le plan est merveilleux; il n'a qu'un défaut : celui d'être impraticable.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Je vais vous le dire : du moment que Paris organise une exposition de l'art ancien, on ne peut songer à dépouiller le Louvre, Cluny, la Bibliothèque; leurs trésors sont classés, connus, accessibles toute l'année; pourquoi les déplacer et courir un risque sans profit pour personne? La province pourrait bien fournir le contingent nécessaire, mais la province, comme la fourmi, n'est pas prêteuse. Il faut donc recourir aux collections privées, et c'est ici que la difficulté commence.
L'amateur est une variété non décrite par les naturalistes et généralement peu connue; il est difficile à prendre et s'apprivoise malaisément. Parlez-lui de ses produits, comme le faisait naguère je ne sais quel grand personnage du Commissariat général, immédiatement il rentrera les cornes. C'est un être nerveux, ombrageux, impressionnable, passionné comme une femme, amoureux comme Don Juan, indépendant comme Bias, convaincu comme un missionnaire, chatouilleux comme une sensitive et jaloux comme Othello; au demeurant, le meilleur fils du monde. Il ne se défait pas volontiers de sa collection; il y tient, c'est l'ornement de son cabinet, une part de son trésor, de sa gloire, la chair de sa chair; chaque objet a son histoire, il a coûté du temps, de l'argent, de longs efforts. Le déplacement est périlleux; s'il arrivait malheur à cette faïence délicate, à cette coupe de Venise, à ce marbre signé du maître !... Et puis, tel bijou qui fait merveille dans le cabinet, au milieu d'un entourage choisi à dessein, peut perdre au grand jour de l'Exposition, et alors quelles déceptions, quelle amertume! Le curieux hésite, se fait tirer l'oreille, attend la dernière minute : politique intelligente qui lui permet de savoir ce que le confrère expose, de garder prudemment les échantillons qui .seraient battus par la maison au coin du quai, et de l'écraser à coup sûr par les séries triomphantes de la dernière heure. Que dis-je! la dernière heure n'arrive jamais; chacun guette la vitrine du voisin, apporte le lendemain un nouvel objet supérieur à celui de la veille et continue ainsi tous les jours. Si on laissait faire les amateurs, jamais le Trocadéro n'aurait ouvert ses portes.
Et la question des places ! L'amateur fait ses conditions, exige une vitrine pour lui seul, une demi-salle, voire une salle tout entière. Il
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n'entend pas que sa collection soit morcelée, il choisit son emplacement, son jour, son voisinage, apporte ce qu'il veut, le dispose à sa guise, advienne que pourra de la chronologie. Il est convaincu, partant exclusif, hors de son église point de salut; cantonné dans sa spécialité, il traite cavalièrement la spécialité du voisin et s'étonne qu'on lui fasse tant de place. L'un ne tolère que les faïences, l'autre s'arrête à saint Louis et ne regarde pas au delà ; — le bibliophile, armé de son elzéviriomètre, dédaigne tout ce qui n'est pas livre, et le numismate tout ce qui n'est pas monnaie. — Celui-ci est un Mérovingien, celui-là un Italien né en 1480 et mort en 1499 ; avant lui l'art n'existait pas, après lui l'art n'existe plus. — « Vous plaisantez, dit un autre, avec vos vieilleries; parleznous de Fragonard, de Clodion, des petits-maîtres et des élégantes. — Cachez-moi ces magots, dit l'antiquaire. — Arrière les modernes », murmure une voix préhistorique.
Ainsi vont les amateurs, chacun dans sa chacunière, et je gage que le savant organisateur du Musée rétrospectif trouve plus commode de ranger les rois Sassanides dans les cases d'un médaillier, que les princes de la curiosité dans les boxes du Trocadéro.
L'amateur est le pourvoyeur obligé des expositions rétrospectives ; il faut donc compter avec lui, s'attendre à des lenteurs, à des remaniements, à des hésitations, en somme, à un classement équivoque. Ses exigences n'ont rien que de légitime : on lui demande un sacrifice douloureux, c'est bien le moins que l'on prenne son heure et ses convenances. Vous me direz que Ion pouvait mieux faire ; qu'en insistant auprès de quelques-uns, on aurait obtenu davantage ; que, les collections indivisibles étant l'exception, on devait leur réserver deux ou trois salles à la sviite, sans couper la file des autres. C'est fort possible. Mais à quoi bon, je vous prie, ces critiques du lendemain? L'œuvre est achevée, le spectacle éblouissant; pourquoi gâter votre plaisir? Croyez-moi, laissez vos doléances à la porte; savourez sans arrière-pensée le régal de princes qu'on vous donne. Les antiques, le moyen âge et la Renaissance sont exquis; quant au reste, vous y trouverez encore de bons morceaux à mettre sous la dent. S'il vous arrive de surprendre un faux frère parmi les invités, détournez discrètement les yeux ; il ne faut atlliger personne. Ne comptez pas sur un menu rigoureux, méthodique, — on ne peut pas vous le donner, — et ne demandez pas plus de chronologie qu'il n'y en a sur la carte.
EDMOND BONN.'iFFE.
Après avoir supporté toutes les dominations et toutes les humiliations, après avoir vu, même de nos jours, les derniers monuments de sa gloire transformés en carrières, r Egypte pharaonique' est encore en butte aux faux jugements des concitoyens de Champollion. l^lle a beau se prodiguer dans les expositions et dans les musées, se révéler par des écrits à la fois solides, élémentaires et d'un prix modique, la masse des Français continuent d'en parler comme s'ils revenaient du siècle où l'on compulsait le gothique ramas de maître André Thevet, cosmographe de Charles IX, que de Thou appelait déjà « un asne basté ».
« Il n'est pas de pays, disait mélancoliquement Mariette-Bey, qui ait fait davantage divaguer la raison humaine ! » C'est que l'Egypte des Pharaons a toujours la vertu d'attirer à elle, comme au temps d'Hérodote ou de l'empereur Hadrien, mais toujours un peu à la condition que, au gré de leur imagination, gens du monde, écrivains et artistes se feront une Egypte à leur convenance, où les uns n'auront d'yeux que pour le « sourire énigmatique » de sphinx qui, en réalité, ne pensaient à rien; d'oreilles que pour les secrets inénarrables des prêtres de la Flûte enchantée; d'admiration que pour les mystères insondables d'une
science et d'une philosophie qui nous auraient tout appris; d'exahation, enfin, que pour les Pyramides, ces « géants cyclopéens » qui, placés en vedette, arrêtent, à eux trois, Tinnombrable armée des vagues du désert ! Un grand nombre, et principalement les femmes, déclarent que les statues égyptiennes sont laides, et tout est jugé... Il est enfin d'aimables esprits qui, voulant aussi parler de l'Egypte et ne sachant trop que prendre dans la réalité, invoquent les dieux et se les rendent propices en plaçant un peu partout, là où visiblement il en manque, des Osiris barbus, des Pacht à têtes de lionne, des ibis sacrés, des pylônes et des portes mystôrieuses devant des symboles cachés. La Commission égyptienne de 1878 elle-même n'employait pas d'autre moyen pour sortir d'embarras quand, rangeant ses vitrines, elle écrivait au Caire : « Envoyez-nous donc quelques bons gros Osiris pour remplir nos vides. »
Il faut en prendre son parti : le temps des rêves est passé. A mesure que les légendes rentrent dans le domaine de la poésie populaire, la vérité positive élargit et précise son travail, et ce qu'elle nous enlève d'illusions gracieuses est bien compensé par la saveur de vie qu'elle rend au passé. Les « trop nombreuses dynasties pharaoniques », comme l'on disait naguère, sont déjà insuffisantes pour nous conduire jusqu'aux lointains horizons qui se découvrent. Une Genèse plus vaste s'est révélée, attirant bon gré mal gré les esprits en dehors du cercle étroit où l'Egypte historique ne trouvait même pas sa place.
Une partie de l'erreur tenait peut-être aux traditions de l'ancien enseignement : comme guide on suivait Hérodote, voyageur sincère qui n'a eu d'autres torts que de croire sur parole toutes les fables que lui racontaient des cicérone ignorants, puis de brouiller trop souvent ses notes de voyage'. Une autre faute était d'aborder l'étude de l'histoire ancienne par celle des Hébreux, peuple dont l'importance a été fort mince dans les affaires de son temps et qui commençait seulement de poindre quand l'Egypte pharaonique, vieille au moins de trente-cinq siècles, entrait sur la pente, d'ailleurs très douce et fort longue, de sa décadence politique. L'influence de ces erreurs d'une première éducation est si forte que, malgré les lumières apportées par le déchiffrement d'innombrables textes égyptiens, les esprits les plus solides ont souvent
I. Un des maîtres de l'égyptologie moderne, M. Maspero, professeur au Collège de France, s'occupe depuis quelques années à débrouiller le chaos des erreurs involontaires d'Hérodote, et il est parvenu à en expliquer quelques-unes, notamment celle qui a donné lieu à la fable célèbre du nombre d'oignons inscrits sur les pyramides. Voir 1 Anniiaird de lu Sozihé jour l'encour.igemenc des études grecques . et son Histoire ancienne des peuples de l'Orient.
peine à triompher de leurs préjugés et à replacer par la pensée les diverses civilisations du monde ancien à leur rang de grandeur et d'importance véritables.
Le rôle de l'Egypte cependant a été considérable dans l'ancien monde oriental; longtemps il resta prépondérant, et l'on peut dire même qu'à une certaine époque il fut unique.
Quarante siècles avant notre ère, c'est-à-dire à près de six mille ans en arrière de nos jours, et tandis que le reste du globe était plongé dans les ténèbres des âges p)réhistoriques, il y avait sur les rives du Nil un peuple policé , pourvu d'une administration centralisée et compliquée, d"une religion établie selon des lois morales d'une haute sagesse, possédant une langue et une littérature toutes formées qui se traduisaient en signes graphiques déjà invariables. Ce peuple pratiquait les arts de l'architecture, de la sculpture et du dessin avec une perfection et un talent d'imitation qui, sous certains rapports et pour certaines œuvres, n'ont jamais été surpassés.
'Vers l'an 3ooo av. J.-C, ses rois accomplissaient des travaux d'utilité publique si grandioses et si profitables, qu'on ne peut les comparer, dans les temp»s modernes, qu'aux percements de l'isthme de Suez et du mont Cenis, puisqu'en ce genre le moyen âge n'a rien tenté.
A plus de seize cents ans avant notre ère, c'est-à-dire environ trois siècles avant Moïse et Josué, on retrouve ce peuple maitre du monde ancien depuis les profondeurs du Soudan africain jusqu'au delà des extrémités septentrionales de la Syrie, dont les noms de villes se lisent encore sur les murailles des temples égyptiens et établissent un véritable répertoire géographique de la Palestine antébiblique.
Vers l'époque présumée de l'Exode et de la guerre de Troie, au xui^ siècle, alors que la Grèce est encore une sorte de Calédonie barbare, divisée en clans ennemis, que Rome attendra cinq siècles avant d'exister même de nom, ce peuple en est déjà au point où l'on verra plus tard les Romains du iv'' siècle de notre ère : il lutte contre les barbares qui, combattus et refoulés depuis mille ans, cherchent alors à l'envahir de toutes parts. Tout en ce pays singulier s'accomplit selon des proportions colossales d'existence, de résistance et de stabilité. Les luttes pour la défense durent cinq cents ans, et pendant cinq siècles l'invasion
est repoussée. Les Éthiopiens, les Assyriens, les Perses se le disputent et s'en emparent successivement. Rien ne l'abat : et la première accalmie lui rend promptement sa jeunesse et sa prospérité. Au milieu des troubles et des calamités, les prêtres et les scribes de l'Egypte con-
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MARIETTE-BÊVj MÉMBRt DE LINSTlTUT DE FRANCE.
(Dessin de M. BicharJ, d'après une photographie.)
servent, accroissent sans relâche ses archives millénaires au fond des sanctuaires. Ses architectes, ses sculpteurs élèvent encore des temples et gravent des inscriptions pour l'éternité, selon le rite ou la coutume des premières dynasties. Le culte ne fait même que gagner en splendeur, et les idées, les croyances, les produits du pays déchu se répandent sur le monde, tandis que ses dynasties nationales survivent et reprennent le dessus à la moindre défaillance des envahisseurs.
L'Egypte voit passer sur son sol les inévitables conquérants grecs et romains, ces nouveau-nés pour elle, qui apportaient un danger encore inconnu à son autonomie : celui d'une civilisation plus forte et plus avancée. Rien n'y fait. En vain Thèhes et Memphis, déchues du rang de capitale, le cèdent à Alexandrie, ville tout européenne; en vain les divinités de l'Olympe, le Dieu d'Israël, puis le Dieu des chrétiens s'y mêlent et s'y succèdent en maîtres, TÉgypte reste ce qu'elle a toujours été. Elle se rend la dernière aux idées nouvelles, et ce n'est qu'au temps de Justinien, après des siècles de persécutions et de destructions violentes que, dans l'île sainte de Philae, le dernier de ses temples se convertit en église. Ses quatre mille ou cinq mille ans de vitalité et de résistance, dont on connaît aujourd'hui presque toutes les phases, n'ont pas eu sans doute sur le monde actuel l'influence directe et féconde des mille ans qu'ont vécu la Grèce, la Judée ou Rome; mais ils en eurent une considérable sur le monde qui a précédé le nôtre. Pour les Hébreux, les Grecs et les Romains, nos devanciers dans l'histoire, l'Egypte a eu l'importance que ces peuples éteints ont encore pour nous. L'Egypte appartient donc à notre cycle historique, et il nous est moins permis de l'ignorer ou de la méconnaître que la Chine et l'extrême Orient, régions avec lesquelles l'avenir seul, et un avenir encore éloigné, nous prépare peut-être des liens.
Nous ne pousserons pas plus avant ces idées générales et sommaires sur le caractère de l'histoire d'Egypte. Il y a onze ans, elles ont été développées dans cette Revue d'une façon trop complète et trop supérieure pour qu'il soit nécessaire ou permis d'y revenir \ Nous ne voulions qu'alïirmer une fois de plus leur importance et indiquer la voie saine des études positives qu'elles ouvrent et élargissent; études pour lesquelles Mariette-Bey, créateur du Musée égyptien du Khédive et commissaire général de ses expositions, a apporté et groupé des matériaux nouveaux dans la galerie des arts rétrospectifs du Trocadéro.
î. L'Egypte à l'Exposition universelle de 1867. par F. Lciiormant, professeur d'archéologie à la Bibliothèque nationale, auteur du 31uniiel d'Iunoire ancienne de l'Orient.