LE PAVILLON EGYPTIEN, DANS LES JARDINS DU TROCADERO
En 1867, les circonstances étaient bien autres pour l'Egypte qu'elles ne le sont aujourd'hui. Cet État se trouvait dans la prospérité, et, sans s'imposer de sacrifice, il pouvait déployer tout son luxe habituel, toute sa munificence orientale, pour l'envoi de ses trésors archéologiques et leur installation dans un édifice de style antique construit de façon à pouvoir durer toujours. On se rappelle cet ensemble brillant d'un temple égyptien érigé, décoré à grands frais de science et d'argent, et contenant les objets les plus précieux, les plus anciens que l'on ait jamais vus réunis pour aussi peu de temps et si loin du sol natal, où ils devaient bientôt retourner.
Aujourd'hui tout est changé. L'Egypte a traversé des crises telles, qu'au dernier moment on a pu désespérer de la voir représentée à l'Exposition universelle. Il a fallu, d'une part, l'insistance pressante du gouvernement français et linfîuence personnelle de M. de Lesseps, d'autre part, la condescendance généreuse du Khédive, pour pouvoir /// extremis improviser une exhibition capable de rappeler les souvenirs d'autrefois.
Dans son ensemble, l'Exposition de l'Egypte antique peut se diviser en deux parties, que l'on regrettera de ne pas voir réunies comme elles Tétaient en 1867, la première étant l'enveloppe de l'autre; en un mot, la restitution du monument antique servant de salle de musée aux antiquités. « Mais des circonstances sur lesquelles il n'est pas besoin d'insister, dit Mariette-Bey dans l'excellente notice qu'il a publiée, en ont décidé autrement. La guerre de Russie est intervenue, et quand la participation de l'Egypte à l'Exposition a été enfin décidée, il était déjà si tard que l'Egypte n'a pu entrer assez à temps dans la lice pour y réclamer une place en rapport avec le programme qu'elle s'était tracé '. » Pour nous, faisons comme si ce programme était rempli, et, afin de procéder archéologiquement, commençons par l'examen du contenant, c'est-à-dire de l'édifice, restitué d'après l'antique, qui, dans le parc du Trocadéro,
r. La Galerie de l'Egypte ancienne, à l'Exposition rétrospective du Trocadéro. par Aug. Mariette- Bey. Paris, impr. Pichon, 1878; in-8° de 126 pages.
sert de pavillon d'exposition à l'Egypte moderne, tandis qu'il aurait dû renfermer ses antiquités.
On connaît désormais la structure et l'ordonnance du temple égyptien. Les travaux de la Commission d'Egypte, lors de l'expédition de Bonaparte, en donnèrent comme la première notion; mais alors les édifices antiques étaient à demi enfouis sous les décombres et sous les huttes des fellahs, et d'ailleurs on ne lisait pas encore les textes hiéroglyphiques qui en déterminent l'origine, le vocable et l'emploi. On peut dire que c'est seulement après les travaux de déblayement opérés pendant vingt ans par M. Mariette, et surtout depuis ses grandes publications des temples de Dendérah, d'Abydos, de Karnak et de Déir-el-Bahari àThèbes, que l'on commence à se former une idée juste de l'édifice du culte. Pour continuer la série instructive des restitutions en grand d'édifices antiques, on devait donc cette année choisir un autre sujet d'étude que le temple. Le type le plus intéressant à étudier, à faire connaître, eut été le palais, la demeure royale, en laquelle se personnifiait le roi : « De même que les Turcs disent la Sublime-Porte pour la cour du Sultan, les Égyptiens, au lieu de dire le Roi, disaient le Palais, la grande demeure, « Per-aa )i, d'où l'hébreu « pharaô «, dont nous avons fait Pharaon '. Le seul échantillon qui ait pu rester de l'architecture civile est ce qu'on appelle le Pavillon de Ramsès III (xni" s. av. J.-C), à JMédinet-Abou, dans la plaine de Thèbes. Mais, outre des difficultés quasi insurmontables pour tirer parti de ce modèle, il est aujourd'hui reconnu que l'édifice était un monument commémoratif de triomphe qui jamais n'a constitué une demeure complète et véritable. « C'est un monument siii generis dont on chercherait en vain un autre modèle sur les rives du Nil, dit M. Mariette. On ne trouverait pas autre part ces grandes fenêtres, ces consoles extérieures destinées à suspendre un velarium et soutenues par des captifs couchés sur le ventre, ni cet ensemble de tours carrées entrecoupées de redans. La maçonnerie dentelée qui surmonte l'édifice compose un ensemble de créneaux qui appartiennent à une forteresse plutôt qu'à un palais-. »
et Si le pavillon de Médinet-Abou est un palais, dit-il ailleurs, c'est que les palais étaient en pierre, tout aussi solides que les temples; et pourquoi les traces mêmes d'un seul autre palais ne sont-elles pas venues jus-
1. Dictionnaire d'urclu'ologie égyptienne, par P. Pierret, conservateur du Musée égyptien du Louvre.