EATRIX DARAGON, MARBRE DU X V *^ SIECLE
(Collection de M. Gustave Dreyfus.;
hasardées; qui sait si quelque coup de mer ne Ta pas jeté un jour sur les rivages de l'Attique, et si notre bas-relief de la dispute de Minerve n'est pas un ressouvenir du fronton de Phidias, qu'il a pu voir dans toute son intégrité?
La tête de bronze, portrait de Michel-Ange Buonarroti, exposée dans la vitrine n° 8 de la salle VII, nous ramène au xvi*^ siècle, dont la dispute de Neptune et de Minerve nous a fort éloigné.
Nous en donnons ici le dessin.
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La tête est légèrement inclinée vers l'épaule gauche; un très grand sentiment de la réalité est répandu dans son ensemble, et quelques parties, celles qui entourent les yeux, par exemple, sont d'une précision de détails et d'une morbidesse de touche qui ne laissent point douter un instant de la présence du modèle vivant au moment où le portrait a été exécuté. Le bronze, en lui-même, est sorti du moule avec l'apparence de la cire sur laquelle il a été coulé, et il en est sorti sans avoir besoin de retouches, circonstance fort rare.
L'intérêt que nous lui portons nous a fait rechercher ce qui pouvait nous renseigner sur son auteur et sur son origine; rien de ce qui touche un si grand artiste n'est indifférent, on nous pardonnera de nous y arrêter un instant. L'auteur de la belle publication des lettres de Michel- Ange Buonarroti, M. Gaetano Milanesi, a bien voulu nous communiquer un document très court, mais très explicite et qui ne laisse presque plus rien à désirer sur ce sujet. Nous le ferons précéder de quelques détails nouveaux et nécessaires.
Pendant la dernière période de sa vie, après la mort d'Urbano, Michel-Ange avait auprès de lui, comme serviteur, Antonio del Franceze. Son nom indique son origine. Il est peu connu et parait n'avoir pas été sympathique aux derniers amis de l'illustre maître. Michel-Ange recherchait la solitude; peut-être secondait-il son désir, avec trop de sollicitude, à leur gré, en les éloignant. Il n'est que très rarement fait mention de lui. Le serviteur d'un artiste, à cette époque, en Italie, était le compagnon de sa vie privée, celui sur lequel il se déchargeait des affaires de détail; un aide et un auxiliaire de ses travaux. Lorsque l'artiste était célibataire, la famille du serviteur devenait celle de son maître, et sa femme dirigeait sa maison. Telle fut la position d'Antonio, pendant vingt ans, auprès de Michel-Ange, et il y a lieu de s'étonner qu'il ne soit cité qu'une fois par Vasari. L'rbano était sculpteur, Antonio aussi devait être artiste; son père, célèbre menuisier, nous dirions ébéniste, avait travaillé pendant longtemps, sous la direction de Michel-Ange, à l'exécution du petit modèle en bois de la coupole de Saint-Pierre de Rome, qui devait servir, en cas de mort, à l'achèvement, ne varietur, du monument. A la mort de son maître, Antonio paraît avoir hérité d'une partie de ce qu'il possédait à Rome, tout au moins de ce qui garnissait sa maison et son atelier, et plus précisément de son buste de bronze, qui est resté inconnu, même de Lionardo Buonarroti, qui avait un très vif désir de posséder un buste de son grand parent.
LA SCULPTURE AU TROCADERO. i55
En iSyo, six ans après la mort de Michel-Ange, le duc d'Urbin, qui en avait entendu parler, le fit demander par son ambassadeur à Rome; il reçut d'Antonio del Franceze la réponse suivante, qui a été trouvée parmi les papiers de la maison délia Rovere, conservés dans VArchiino centrale de Toscane. Nous n'en donnons qu'un fragment que nous traduisons littéralement :
« La tête pour laquelle Votre Altesse me fait écrire, est le vrai portrait de Michel-Ange Buonarroti, mon ancien maître. Elle est de bronze, dessinée par lui-même. Je la possède ici à Rome, et j'en fais présent à Votre Excellence. J'ai déjà dit à son ambassadeur de l'envoyer chercher et de prendre soin de la lui envoyer, la suppliant de vouloir bien l'accepter avec un plaisir égal à celui que j'ai de la lui offrir. — Je pense que je ne pouvais la dédier à une personne plus digne de la posséder '. »
Ce que ce portrait est devenu depuis le xvr siècle jusqu'à son entrée en France, c'est ce que nous ne saurions dire. Il était de nouveau retombé dans l'oubli, après avoir servi de prototype aux quelques bustes que nous connaissons. Contentons-nous d'observer ici, pour tirer notre bronze hors de pair, qu'il ne s'agit, dans la lettre que nous venons de citer, que d'une simple tète; qu'elle a été surmoulée plusieurs fois, mais que, chaque fois, le plus souvent défigurée, on l'a plantée, penchée en avant, sur des épaules ou sur une partie de vêtements qui l'amplifient et en forment un buste.
S'il fallait en croire un journal de Milan, les Italiens hésitent à reconnaître dans notre tête l'image même de Michel-Ange. Ils en trouvent la physionomie triste, piagnucolosa, peu en rapport avec son caractère sauvage, prompt à la répartie, bouillant d'indignation contre la scélératesse des puissants, etc., etc.; il y a des gens qui ne peuvent se figurer les grands hommes que véritablement hauts de taille, avec des airs de matamore. C'est tout le contraire qui est vrai : il n'y a de fier que leur génie.
Nous avons la tète, esquissons le reste de sa figure : Michel-Ange était, sinon petit, tout au moins d'une taille moyenne; ses épaules étaient
Di Roma li 2O d'agoslo 1570.
I. ... La testa, délia qu.ile V. E. mi fa scrivere ne l'amorevolissima sua, è il vero ritratto di Michelagnolo Bonarote, gia mio padroue, et è di bronzo, desiguato da lui proprio, la quale io tengo qui in Roma, e ne faccio présente a V. E. Egià he detto al suo arabasciatore che mandi per essa et procura di mandargliela, supplicandola si degni d'accettarla volontieri corne volontieri io gliela dono, giudicanda che a piu degna persona io non la potevo dedit.'.rc.
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larges et bien proportionnées pour le reste du corps ; sa tête était relativement petite; ses yeux également petits, de couleur cornée, dit Vasari, semés de petits points jaunes ou bleuâtres; les cils rares; le nez écrasé, on sait dans quelles circonstances; la lèvre supérieure mince, celle de dessous un peu saillante; les cheveux noirs et, jusque dans Tàge le plus avancé, légèrement bouclés, comme on le voit dans notre tête; enfin sa barbe également noire, mêlée de poils blancs, était peu fournie et fourchue à l'extrémité du menton. Sous cette écorce, qui est loin d'être séduisante, se cachait, on le sait, Tàme du plus grand artiste des temps modernes.
Notre exposition rétrospective de sculpture italienne est intéressante, les œuvres s'y présentent en assez grand nombre, mais elle est loin de donner une idée des richesses du même ordre que renferment les collections parisiennes. Avec un peu plus de diligence et de soin, ses organisateurs eussent pu nous montrer beaucoup d'autres merveilles; vingt cabinets, et des meilleurs, n'y ont point pris part. Nous citerons, par exemple, ceux de M. Rattier et de M. Thiers. Le premier possède le plus délicieux des marbres italiens du xv" siècle, et l'autre est bien riche d'œuvres brillantes de la même époque, dont T illustre homme d'État était fier, qui, si elles eussent été demandées, n'auraient certes pas été refusées, et que le public eût saluées avec grand plaisir.
On a beaucoup exagéré l'influence de la Renaissance italienne sur l'art français du xyf siècle, en tant qu'elle ait modifié son originalité; et nous éprouvons le besoin de nous en expliquer d'une façon sommaire, avant de passer en revue les productions françaises de notre exposition rétrospective. L'art français est le grand art du Moyen Age; il doit, en grande partie, cette supériorité à la puissante unité de la nation qui, multipliant ses forces, lui permettait de conduire à bien de vastes et dispendieuses entreprises.
C'est à l'Italie que revient la gloire de la Renaissance. Elle occupait le sol même de l'antiquité classique; son histoire était la sienne; elle en parlait la langue, et nul ne pouvait mieux qu'elle raviver les traditions et retrouver les sources où devait se retremper le génie de la race latine. L'Italie avait en outre l'avantage de posséder une littérature supérieure : Dante et Pétrarque ont précédé Michel-Ange et Raphaël, comme Homère et Pindare avaient précédé Phidias et Ictinus. En France, nous bâtissions un peu comme nous écrivions; nos cathédrales gothiques sont souvent diffuses et touffues comme des romans de che-
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Valérie de cinquante mille vers, mais combien de choses charmantes encore dans ce fouillis ?
Lorsque la France ressaisit, vers le milieu du xvr siècle, une supériorité incontestable au point de vue esthétique et une influence en Europe qui s'est continuée jusqu'à la fin du siècle dernier, elle ne fut redevable à l'Italie que de l'exemple. Il ne faut pas en diminuer l'importance : notre style s'en est trouvé singulièrement agrandi; les mœurs, je veux dire le dessin, y a gagné en élégance, mais nous n'avons rien