‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 54 sur 161 · PIERRE VISCHER · texte numérisé non relu

PIERRE VISCHER

(Bronze de la collection de M. Spilzcr. )

Sans partager tout l'enthousiasme de D. Pedro de Madrazo « pour le beau naturel de la jolie figurine du Michel-Ange espagnol », il n'en est pas moins certain que le saint François, d'AIonzo Cano, de la collection de M. Odiot, est une œuvre d'un très grand intérêt historique et

psychologique; il est dans la manière douce des conceptions de lart espagnol de cette époque. Cano n aimait pas à transiger sur la question de beauté. « Père, disait-il au moine qui l'assistait à ses derniers moments, éloigne de moi ce crucifix mal formé et donne-moi une croix de bois; j'y suppléerai par la pensée. »

Une tête de Saint-Jean-Baptiste, posée sur un grand plateau, telle qu'Hèrodiade eût pu la désirer, exposée par M. Edmond Taigny, dans un des angles de la salle VII, est aussi traitée dans la gamme très adoucie de Fart espagnol. Le public n a peut-être pas admiré comme elle le méritait cette belle œuvre de marbre blanc. L'artiste que je ne saurais indiquer, même approximativement, a tiré, comme douceur et beauté, tout le parti possible d'un tel sujet. La tète, posée verticalement et comme endormie par la mort, est celle d'un beau jeune homme, qui n'a rien d'un mangeur de sauterelles : elle est modelée avec une délicatesse et un charme qui diminuent beaucoup, s'ils ne l'enlèvent pas tout à fait, l'horreur du sujet. Son plateau lui fait comme une auréole.

Ces têtes de San Juan degollado sont fréquentes en Espagne, on en trouve un peu partout dans les bonnes maisons; c'était la sculpture des dames. Elles sont le plus ordinairement de bois et coloriées; souvent la tête est renversée de façon à découvrir entièrement la section du col, qui est étudiée avec toute la précision d'une pièce anatomique; on se plaisait alors à ces représentations d'un matérialisme brutal, pour ne pas dire horrible. Ce n'est pas impunément qu'un peuple est gouverné, pendant un demi-siècle, par un souverain qui a nom Philippe II, et possède un tribunal sacré qui répand de temps à autre par les villes une forte odeur de cadavres d'hérétiques, brûlés pour la plus grande gloire de Dieu. Les mœurs s'imprègnent facilement de toutes ces barbaries, la dévotion devient farouche, l'art s'y complaît, l'âme s'altère, « le sommeil de la raison produit des monstres », disait Goya, et il en résulte une perversion profonde du sens esthétique qui fait trouver un sujet de délectation dans la représentation de la laideur, de la souffrance et de la mort, toutes choses si en dehors de l'idéal humain. L'art espagnol du xvn° siècle n'a que trop souvent de ces aspects farouches et sanguinaires.

Hâtons-nous d'ajouter que la sculpture espagnole du xvi^ siècle est toute autre, et que les grands tombeaux de Burgos, de Grenade et de Tolède sont d'une magnificence et d'une beauté qut n'ont pas été surpassées.

Six bustes de marbre blanc, rois et reines d'Espagne, depuis Phi-

3ition Urïiv^^rselle .

;^ANCOIS -

on bois sculpté de la collecuon de M' Odiot)

lippe II jusqu'à Charles II, exposés par M. Baur, ont beaucoup de caractère et d'éclat; l'artiste a prodigué dans ces marbres, avec autant de hardiesse qu'aurait pu le faire un peintre sur sa toile, un luxe d'ajustements, de broderies, de fraises, de collerettes et de coiffures en éventail qui leur donnent un aspect tout à fait imprévu et rare. Ils proviennent du Salon de retratos, du palais de Madrid. Je ne vois guère que Sébastien de Herrera-Barnuevo à qui on puisse les attribuer.

La sculpture allemande (1450- i55o) n'a produit que très peu d'œuvres familières de bronze; les artistes préféraient employer le bois peint et doré. L'école d'Augsbourg et celle de Nuremberg, sous l'influence de Michel Wolgemuth, le maître de Durer, se sont particulièrement distinguées en ce genre. Le style des productions de ces écoles est fortement caractérisé. Il y en a d'excellentes, lorsque l'artiste a pu s'arrêter à la simplicité dans sa composition, mais la simplicité est rare dans les œuvres allemandes de cette époque.

Pierre Vischer est plus connu. L'auteur de la Châsse de saint Sebald a été popularisé parmi nous par les plâtres tirés de ce charmant monument.

Pierre Vischer, fondeur et bourgeois de Nuremberg, paraît avoir étudié son art en Italie; il a tout au moins complètement subi l'influence de l'école italienne'; il est moins gothique que Durer, son contemporain. M. Frédéric Spitzer a e.xposé une très jolie figure, répétition du portrait même de l'artiste, tel qu'il est placé, en guise de signature, sur l'une des façades de la châsse de saint Sebald. Nous en donnons ici le dessin. Le robuste ouvrier, enveloppé dans son tablier de cuir, est une bien vive image du sculpteur d'autrefois qui n'abandonnait à personne le soin d'exécuter l'œuvre qu'il avait créée, depuis le bronze qu'il brassait dans son creuset, jusqu'aux plus délicats détails de sa ciselure.

Après 'Vischer, on ne saurait guère citer que son élève. Pancrace Labenwolf, l'auteur de la fontaine de VHonïme aux oies, à Nuremberg, dont on connaît quelques moyennes figures de bronze.

Les artistes allemands de la Renaissance ont excellé dans un autre genre de sculpture qui leur est particulier : nous voulons parler des bas-reliefs de très petites dimensions, pour lesquels ils employaient de • préférence la pierre lithographique, speckstein, le buis et d'autres bois compactes. Ils ont exécuté avec cette dernière matière des médaillonsportraits d'un modelé délicat et d'une finesse de touche remarquable,

i88 UART ANCIEN A L'EXPOSITION.

des bas-reliefs qui rivalisent avec les chefs-d'œuvre des petits maîtres graveurs, Beham, George Pencz et Aldegrever. Malheureusement, si on en excepte un portrait-médaillon de la vitrine de M. Gavet et un délicat bas-relief exposé par M"" la baronne Nathaniel de Rothschild, notre exposition du Trocadéro ne contient rien qui nous permette de nous étendre sur les œuvres de ce genre, contingent charmant de Tart allemand, nombreuses cependant dans les cabinets des amateurs parisiens.

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