‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 59 sur 161 · BRAS DE CROIX EN IVOIRE · texte numérisé non relu

BRAS DE CROIX EN IVOIRE

{Collection de M. Maillet du BouUay. )

est placée, pendant que deux rats, l'un blanc, l'autre noir, en rongent le pied ! Image de notre vie, que dévorent le jour et la nuit, tandis que nous nous abandonnons à ses délices.

Pardon de la morale; elle n'est pas de nous. C'est l'imagier barbare du XI' siècle qui la fait aux gens auxquels était destiné ce petit ustensile qu'il fouillait avec plus de bonne volonté que de science. Horace y mettait certainement plus de grâce ; mais le sentiment est le même.

L'art manque encore de souplesse dans les quelques crosses d'un caractère particulier, que nous croyons fabriquées dans le nord de ritalie ou le sud de TAUemagne, que possède la même collection. Il en manque encore dans le tau du musée départemental d'antiquités de Rouen; mais, comme il y a un progrès marqué dans celui de M. Basilewsky, que nous publions et qui appartient à l'art allemand du xif siècle, tant par l'abondante souplesse des vigoureux feuillages qui le composent que par l'énergie sauvage des petits personnages qui y sont mêlés.

Deux fragments, exposés par M. Bligny, doivent appartenir au xn' siècle, et tous deux, bien que revêtus d'une patine diflférente, montrent la même mollesse dans leurs plis. L'un est une Descente de croix ; l'autre, l Arrestation du Christ. Le costume des soldats sert à le dater. Ils portent le haubert de mailles sous une robe que recouvre la cotte d'armes, et sont coiffés du capuchon de mailles sous le heaume gemmé.

Nous entrons maintenant dans l'art qu'il faut appeler gothique afin de se conformer à l'usage, tant avec les Vierges nombreuses et encore un peu gauches que MM. Basilewsky, Stein et Benjamin Fillon ont exposées, ainsi qu'on peut le voir par celle que nous reproduisons, qu'avec la foule nombreuse des œuvres exquises qui nous sollicitent de toutes parts.

Mettons en tête la Vierge ouvrante du Musée de Lyon et celle du Musée de Rouen, bien que celle-ci ait été réduite à l'état de triptyque par la suppression de tous ses reliefs : triptyques intérieurs qui, avec quelques différences dans le symbolisme, reproduisent celui du Musée du Louvre. Puis notons encore les autres Vierges assises ou debout des collections Basilewsky, Odiot et Maillet du Boullay; celles de M. le baron Charles Davillier; la Vierge et le saint Jean qui ont dû jadis faire partie d'une Crucifixion, à M. Desmottes, de Lille, et la charmante Vierge allaitant l'enfant Jésus, du Musée de Rouen.

Songez que lorsque André Pottier acquit celle-ci d'une église du département de l'Eure pour le Musée, elle était revêtue d'une telle couche d'apprêt doré qu'elle semblait une œuvre du xvni' siècle. Au poids seul on devinait l'ivoire. Aussi quelle émotion en la débarrassant de l'enveloppe qui l'empêtrait ! et quelle joie de découvrir peu à peu le sourire de son visage, et la finesse de ses attaches, et la savante abondance de ses plis sous les écailles de son enveloppe dorée ! Le hasard nous fit assister à toutes ces péripéties, et nous partagions toutes les émotions de notre savant maître et ami.

Deux œuvres méritent qu'on s'y arrête, d'abord par leur beauté, puis parce qu'elles ont dû être réunies dans un même ensemble avant que de l'être pour un temps dans les vitrines du Trocadéro. Nous vou-

lons parler du personnage agenouillé que possède M. le baron Gustave de Rothschild, et des deux anges debout du Musée de Chambéry. Ils appartiennent au même art et sont de même style. Des traces d'orfrois

se voient sur Tun ; les deux autres ont leurs carnations peintes. De plus, le personnage en question avait été exposé en 1867 par M. le marquis Costa de Beauregard, qui l'avait apporté de Savoie. Alors nous le rapprochions, dans notre pensée, et nous n'étions pas le seul à le faire, du magnifique groupe du Couronnement de la Vierge, du Musée du Louvre'. Or voici que nous apprenons aujourd'hui par celui qui apporta jadis le Couronnement à Paris, qu'il était allé également le chercher en Savoie.

Voici donc cinq figures qui devaient composer autrefois un de ces polyptiques, comme la collection Basilewsky et M. Stein nous en montrent de si importants et de si charmants exemples, mais bien réduits en comparaison de celui que nous reconstituons par la pensée, et qui était, sans aucun doute, l'un des plus beaux monuments du grand art du xnr' siècle.

Par une ingénieuse combinaison , les figures sculptées en demirelief sur les différents registres des volets y développent le plus souvent les scènes sculptées en ronde bosse sous les édicules des deux étages du motif central : scènes qui sont dans le haut le Jugement dernier, dans le bas la Glorification de la Vierge.

Notons que, sur un petit triptyque du Musée de Lyon, les scènes des volets sont simplement peintes, ou plutôt que leurs personnages sont exprimés par un à-plat d'or redessiné en brun et en rouge.

Les diptyques religieux sont nombreux et nous mènent insensiblement du xni' au xiv" siècle, où la main est peut-être plus habile, mais plus sèche et plus maniérée. La collection Basilewsky en compte six pour le moins, et tous très importants, sans parler de trois triptyques qui sont plus importants encore. M. Stein en a trois, dont le plus grand doit être rapproché de ceux apportés par M"" Grandjean et par le Musée de Dijon. La main qui les a exécutés à la fin du xni' siècle doit être la même; les scènes, qui toutes sont empruntées à la Passion, sont semblablement composées et dans le même ordre. 11 y a parfois des intercalations lorsque le champ de la plaque est plus grand, étant divisé en un plus grand nombre de compartiments. Aussi le diptyque de M"" Grandjean montre deux scènes de plus que ceux de M. Stein et du Musée de Dijon.

Il est rare que les ivoiriers du xui" au xiv' siècle sortent du même ordre de sujets; il y a quelques exemples, cependant, d'introduction

I. La Galette des Beaux-Ans en a public une gravure par M. Gaucherel, i" série, t. X.

LES IVOIRES AU TROCADÉRO. 2o3

dans leurs diptyques de scènes empruntées à Thagiographie, pour satisfaire sans doute à des commandes de gens ayant pour tels ou tels saints une dévotion particulière. Un feuillet d'un diptyque appartenant à M. Maillet du BouUay, par une de ces exceptions nous montre saint

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