‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 67 sur 161 · MEUBLES · texte numérisé non relu

MEUBLES

L'Exposition, comme c'est assez Thabitude, a peu de meubles à nous montrer; aussi devons-nous regretter que des exigences, des malentendus ou des négligences n'aient pas permis d'apporter dans les salles du Trocadéro la plupart de ceux que nous avions admirés à Lyon en 1877 et que la commission lyonnaise avait offerts.

Il en est quelques-uns, cependant, qui sont à signaler parmi ceux qui ont trouvé place entre les Aàtrines en guise de remplissage et qui montrent par des exemples, d'autant plus concluants qu'ils sont plus magnifiques, les transformations de forme et de gotjt qui se sont faites pendant la Renaissance dans un certain genre de meubles.

Le moyen âge n'a guère à nous montrer qu'un tabernacle du xv" siècle, provenant d'une église de Champagne, et une table de changeur de style allemand ou suisse, exposés tous deux par M. Basilewsky, et nous n'y insisterons pas.

L'œuvre capitale qui inaugure la Renaissance est la crédence en noyer de la même collection, où le gothique du plan, des emmanchements et de certains détails, se mêle à l'antique renouvelé, surtout dans la belle frise qui la domine.

Elle fut trouvée en Auvergne chez un homme qui y nourrissait des lapins et lui fut payée quelque chose comme 27 fr. 5o c. par un brocanteur de Lyon, qui la revendit 3oo francs à Carrand père. Plus habile que l'éleveur de lapins, son premier possesseur, M. Carrand fils a su s'en faire plus de 3, 000 livres de rente.

L'autre crédence, qui lui fait face et qui a été aussi façonnée à la même époque et dans le même bois, présente moins de décision dans son plan ainsi que dans ses détails. Encore embarrassé des complications du style gothique à son déclin, le huchier qui l'a construite et ornée y a prodigué les moulures et les ornements, en y ajoutant sur son dossier une représentation de la Transfiguration, qu'encadre une enceinte crénelée d'un dessin assez bizarre.

Un coffre de la même collection, décoré d'arcatures assez- compliquées remplies par la ligure de saint Yves, très en honneur en Bretagne,

accompagné par les vertus les plus ordinaires aux avocats dont il est le patron, qui sont, ainsi que chacun le sait, Force, Justice, Prudence et Tempérance, coffre qui doit avoir appartenu à quelque confrérie d'hommes de loi, est aussi des commencements de la Renaissance encore embarrassée des complications gothiques, tandis que le coffre de M. Maillet du Boullay appartient plus franchement à fart nouveau, plus simple et plus imprégné de l'antique, comme on le voit aux pilastres interrompus par les médaillons qui forment les montants des niches qui encadrent les figures de saint Hubert et de quatre autres saints.

L'autre coffre de la même collection, qui lui fait pendant et qui est décoré des sept Vertus dans des niches à coquilles, appartient au même art. On y remarque des traces de colorations anciennes.

Notons encore un coffre sur pieds, ce qu'on appelle communément une crédence, appartenant à M. Bligny. Ses volets sont décorés de grands bustes dans des médaillons d'une échelle un peu grande peut-être, mais d'une excellente tournure. Enfin sur un dernier colî're, tournant déjà vers le style maniéré, de la collection Basilewsky, saint Jean-Baptiste, transformé en saint Jean l'Évangéliste par l'ignorance de l'imagier ou d'un réparateur moderne, qui lui a mis un calice en main, est représenté devant Hérode dans le style énergique et ronflant que nous avons déjà signalé plusieurs fois.

Deux figures de Fleuve et de Naïade couchées, bas-reliefs formant les panneaux d'un meuble, à M. M. du Boullay, montrent un peu plus de grâce, mais moins que les figures d'Apollon et de Pallas, évidemment inspirées de Jean Goujon, qui garnissent les deux vantaux d'un buffet aux fines moulures de la même collection.

Ce buffet est sans doute la partie supérieure de l'une de ces armoires à deux corps, d'un profil très étudié et d'une exécution très correcte, comme le Musée de Lyon nous en expose un très élégant spécimen garni de son fronton primitif formé d'un socle central accosté de deux consoles couchées b-utant sur deux acrotéres.

Les envois de MM. F. et R. Seillière montrent ce que ces meubles sont devenus entre les mains d'ouvriers aussi exubérants qu'habiles. Témoin la crédence à dossier portée par deux chimères placées obliquement, dont des satyres formant termes bordent les vantaux, que sépare une figure de la Force : œuvre d'ornemaniste avant tout.

Témoin encore le buffet à deux corps décoré de camaïeux d'or sur

ses panneaux, qui appartient également à la même inspiration par la complication de ses éléments.

Le corps inférieur, à un seul vantail, s'ouvre entre deux termes et est accosté par deux satyres posés sur le même soubassement et placés en encorbellement de façon à porter le corps supérieur. Celui-ci se compose de trois parties : un panneau central, et en saillie, limité par deux termes et décoré d'une figure d'Apollon ; deux panneaux en retraite dont le centre est occupé par un ovale peint d'un camaïeu d'or. Au-dessus de la corniche s'élève un étroit motif, accosté de deux consoles, dominé par un fronton et portant au centre un lion peint en cama'ïeu.

Ce meuble magnifique provient, comme le précédent, du prince Soltykoff, qui l'avait acquis de Carrand père, lequel le donnait comme œuvre lyonnaise.

Un troisième buffet à deux corps et de même origine nous fait pénétrer plus avant vers la décadence. Des cariatides séparent et limitent les deux vantaux inférieurs qu'accompagnent latéralement des panneaux découpés en consoles renversées. Au premier étage un seul vantail s'ouvre entre deux larges montants décorés de termes, placés au-dessus de soubassements courbes sculptés de combats de monstres marins. Un fronton semi-circulaire accosté de deux satyres couronne cette œuvre ronflante, qui fait pressentir le xvn' siècle, auquel appartient un petit •coffre de la collection Basilewsky, qui doit avoir été exécuté sous Henri IV, dont il offre l'image sous l'apparence d'Hercule.

A la fin du x\r siècle appartient encore un buffet à deux corps exposé par M. le comte de Verdonnet. La composition en est analogue à celle des meilleurs types, mais l'exécution en est quelque peu sommaire. Les cariatides à gaine qui le décorent sont évidemment exécutées par un homme qui n'y était guère préparé.

Nous en dirons autant de la crédence de M. le comte de la Panouse, portée sur des balustres ovoïdes et couronnée par un dossier que surmonte un fronton bizarre.

La Belgique ne nous montre guère que des meubles de même style décadent, qui sont surtout œuvres d'ouvrier, avec un cabinet de notre style français de Jean Goujon, qui n'est probablement que le corps supérieur d'un buffet posé sur des pieds; le tout exposé par M. de Vaere, de Gand.

L'Espagne nous présente un style tout particulier dans deux coffres du -xvi" siècle envoyés par le Musée national de Madrid. Leur panneau

antérieur est tout enveloppé dans un grand cartouche à découpures, décoré de mascarons et de guirlandes de fruits, encadrant un bas-relief dont les figures sont également de grande proportion. L'un représente l'Espérance, l'autre le Sommeil de saint Joseph à qui un ange explique ce qui lui doit arriver. L'étude des draperies y est surtout remarquable.

11 nous faut maintenant revenir en arrière pour signaler quelques sièges : les chayères d'honneur où s'asseyait le maître au haut bout de la table dans la salle ou qui occupait la droite du lit dans la chambre à coucher.

La collection Basilev^sky en montre trois : l'une, encore gothique, est décorée sur son dossier de la représentation de l'Arbre de Jessé. La seconde, en bois de noyer, est sculptée sur son dossier de l Annonciation encadrée d'ornements composés des grotesques ordinaires au milieu du xvf siècle. La troisième représente également r Annonciation sur son dossier que surmonte un fronton en forme de lucarne.

Des incrustations de bois blanc, les unes dessinant des ornements, les autres les lettres de la devise : espoer an diev, nous indiquent d'abord et sans conteste une œuvre française; puis nous donnent un échantillon des meubles que les inventaires désignent comme « incrustés à l'impériale ».

M. Maillet du BouUay a aussi exposé une chayère dont le dossier sculpté de rinceaux est encadré par des candélabres, et M. Bligny, une sorte de fauteuil à coffre qu'un brave prêtre doué de meilleure volonté que de talent s'est ingénié à tailler En décembre mil CV') cinquante pour son église. De Dieu soit il bcnoist qui bien y faict a-t-il ajouté en guise de souhait pour ceux qui s'y assoiraient après lui.

Terminons par un fragment exposé par M. Foule, l'arc d'une porte daté de i5i8 sur une tablette où s'appuient deux petits génies dont le corps se termine par des enroulements, le tout d'un grand caractère.

La sculpture en bois a peu à voir dans la nombreuse collection de boîtes que M. Castellani a réunie. Sauf quelques-unes qui sont décorées de pâtes moulées ou gaufrées, la plupart sont revêtues de peintures sur apprêt, ainsi que ce nous semble avoir été l'usage le plus universel au moyen âge. Parmi ces boîtes rectangulaires ou circulaires, à couvercle en pyramide courbe ou à couvercle plat, il y en a qui remontent jusqu'au xiu'' siècle, et que des artistes latins, mais disciples des Grecs, ont décorées de figures peintes dans des disques concaves.

Il n'y a dans l'Exposition qu'un de ces meubles qu'on appelle cabi-

nets, caisse garnie de nombreux tiroirs que protègent d'ordinaire un abattant. Mais celui-là, qu'expose M. Stein, est intéressant en ce qu'il montre l'influence sur les arts des petits maîtres graveurs du \xi' siècle. Ses deux volets et ses dix tiroirs sont décorés de sujets sculptés d'après les compositions de Cornélius Both. La mésaventure d'Actéon et le drame de Pyrame et Thisbé sont représentés sur les plus grands panneaux, tandis que sur les petits ce sont des combats de cavaliers au milieu de cartouches découpés en lanières combinées avec des termes et des grotesques ordinaires dans les décorations de la seconde moitié de la Renaissance. Nous reproduisons en tète de ce chapitre l'un de ces

élégants tiroirs.

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