LA FERRONNERIE ET LA COUTELLERIE
Bien que le moyen âge ait martelé le fer pour le façonner en pièces d'armures, nous ne lui connaissons pas d'œuvres décorées à l'aide du repoussé. C'est à l'aide du marteau de forge et de l'étampe, secondés par la lime et le burin, que les artisans de ce temps ont fait intervenir Fart dans leurs travaux et surtout dans la serrurerie.
Comme les pentures, les verrous, les serrures et les moraillons étaient toujours apparents sur les portes et sur les meubles, l'idée a dû venir vite de les décorer. Aussi l'on connaît les ferrures magnifiques dont beaucoup de portes d'église sont munies et ornées.
L'Exposition n'a que des serrures, des verrous et des heurtoirs à nous montrer, et encore ceux-ci appartiennent-ils surtout au XV' siècle.
Leur décoration se compose généralement d'une arcature à jour en fer découpé sur la platine encadrée par un réseau à jour placé sur un
plan antérieur et bordé par des filets saillants, souvent striés à la lime ou ciselés en torsade. Sur le moraillon ou sur le heurtoir, une figure en relief est souvent appliquée sous un dais. Il arrive aussi qu'elle est accompagnée d'autres figures, qui témoignent de plus de bonne volonté que de talent, soit sur la platine, soit sur les montants de l'encadrement.
La plus importante des pièces de ce genre appartient à M. Spitzer : c'est une serrure en forme de triptyque, représentant le Jugement dernier. Nous publions cette pièce de premier ordre.
Le moraillon et l'entrée de serrure sont dissimulés sous les figures de la Résurrection ; le réseau de l'encadrement, d'une finesse excessive, est formé par trois plaques de tôle percées à jour, formant, la plus épaisse, les grandes divisions ; la moyenne, les divisions intérieures, et la dernière, la moins épaisse de toutes, les subdivisions ; absolument comme dans l'architecture de pierre. A cause de ces travaux à jour, les serrures de cette espèce portaient, au xv' siècle, le nom de trifoires.
Quel que soit leur mérite, les autres serrures, soit à moraillon, soit à verrou avec poignée pendante en forme de cœur, et le heurtoir portant un apôtre sous un dais orné de contreforts et de feuilles rapportées, que possède également M. Spitzer, disparaissent à côté de cette pièce.
La collection Basilewsky nous montre deux heurtoirs, dont l'un, qui porte un Saint Michel sur son marteau, nous permet de comparer la serrurerie italienne à la serrurerie française au xv' siècle.
Contentons-nous de citer les serrures à personnages de M. Gautier, du Musée de Rouen et de M. Delaherche, et deux clefs du xv' siècle, choses rares à ce qu'il paraît, exposées l'une par M. Basilewsky, l'autre par M. G. Le Breton.
Les ouvriers qui travaillaient le fer à une époque où les métaux précieux Tétaient plus encore qu'aujourd'hui, le firent entrer dans la composition d'objets de luxe, d'où son usage n'est point encore absolument exclu. Ainsi les collections Basilewsky et Spitzer possèdent des coftVets entièrement en fer, dont le décor est formé de réseaux à jour obtenus, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut, par la superposition de plaques percées, dont les ajours se combinent entre eux. Des frettes saillantes, en forme de contreforts, maintiennent les plaques en place et rompent la monotonie du réseau.
Le fer fut surtout employé pour faire les montures d'escarcelle, et nous en trouvons également dans la collection Basilewsky de remar-
quables par les combinaisons de leurs agrafes, où l'on n'a pas manqué de reproduire les castillets, si fréquents à rencontrer dans l'orfèvrerie du xv" siècle.
La Renaissance continua d'employer ce métal pour le même usage, ainsi que l'indiquent les huit montures que possède M. Spitzer.
Les unes sont simplement ciselées, à même le métal, de cartouches renfermant des figures, et de tous les ornements que l'on est habitué à
VERROU PROVENANT DU CHATEAU D 'a N E T (xvi* SIÈCLe).
(Colleclion de M. Ed. Bonnaffé.)
rencontrer sur les armes de l'époque ; sur d'autres , la damasquine s'ajoute à la ciselure.
On sait que ce sont des ouvriers orientaux qui ont apporté cet art, au XV' siècle, dans le nord de l'Italie, où il ne tarda pas à s'acclimater, en gardant toujours quelque chose de son origine dans son style. Les damasquineurs d'aujourd'hui ont même de la peine à sortir des motifs traditionnels, qui s'accordent si bien, d'ailleurs, avec la nature délicate de ce travail.
Celui-ci consiste, on le sait, en l'application de fils d'or, suivant un dessin préalable et en aussi grand nombre qu'il est nécessaire pour couvrir ce dessin, sur vui fond haché comme une lime. On fait adhérer les fils d'or en les martelant. On conçoit que les dessins déliés, où les motifs
filiformes abondent, doivent dominer dans le travail de la damasquine, ainsi que le prouve une plaque exposée par M. Spitzer, qui représente une ville au milieu d'un quadrillé d'or et d'argent.
Les exemples de ce genre de travail sont nombreux et remarquables à l'Exposition où il se combine généralement avec le repoussé.
Tel est un cadre de miroir appartenant à M. Spitzer, composé, comme les frontispices des in-folios du xvn' siècle, d'architecture et de figures combinées ensemble ; telles sont sept plaques qui, ainsi que celles exposées par M. Delaherche, doivent provenir de cabinets, cabinets dont M. Basilewsky nous montre un magnifique spécimen, qui, avec ses guichets et ses layettes (portes et tiroirs), représente la façade d'un édifice orné de colonnes avec leurs ordres , de niches et de statues.
La grande et précieuse plaque de la collection Odiot, que nous reproduisons ici, et qui doit provenir d'un meuble de même nature, est le produit de la combinaison de tous les genres de travaux auxquels le ■fer peut être soumis. Le cartouche et la scène qu'il encadre sont repoussés, puis ciselés; la damasquine d'or orne les vêtements des personnages, accentue les contours des cartouches, puis, mêlée à l'argent, sert à exprimer le dessin des paysages rudimentaires de la bordure, qui est damasquinée d'argent. Nous voyons la dorure enfin intervenir dans les fonds.
Les ouvriers qui repoussaient le fer au xvi" siècle étaient de véritables artistes, bien supérieurs, pour aborder la figure humaine, aux artisans qui le forgeaient au moyen âge, quittes à le réparer à l'aide de la lime ou du burin. La collection Spitzer possède plusieurs plaques exécutées tant au xvi'' qu'au xvn^ siècle ; ces dernières, dans le style ronflant de Tempesta, sont d'une exécution des plus remarquables.
Ceux qui, se livrant à des œuvres moins ambitieuses, se contentaient de façonner des plaques de targettes, comme celle qui provient du château d'Anet, que M. Éd. Bonnatfé a exposée, et de forger des clefs, comme la collection Basilewsky, comme la collection Spitzer et M. Gaston Le Breton en possèdent de si remarquables. Ils exécutaient parfois de véritables chefs-d'œuvre, enlevés dans la masse, comme est la clef des Strozzi que possède M. le baron Adolphe de Rothschild. Sa forme élégante est typique du xvr siècle : c'est un chapiteau corinthien portant deux chimères adossées à un balustre, que surmonte une tète ailée et qui naît d'un mascaron placé entre les deux monstres. Tel est le
thème sur lequel tous les ouvriers en fer ont travaillé avec plus ou moins de goût et de talent.
La coutellerie fut une chose d'importance au moyen âge. Les comptes des rois de France nous montrent qu'on en faisait des distributions aux officiers de bouche à Foccasion des principales fêtes de l'année. Les couteaux ainsi donnés étaient aux armes du roi, et il n'est pas douteux que cet usage n'ait été aussi adopté par les grandes familles princières, comme était la fastueuse maison de Bourgogne. C'est à des a livrées » de pareille nature qu'on doit les couteaux aux armes et à la devise de Philippe le Bon, que possèdent plusieurs collections, et entre autres le musée de Dijon, auquel ils reviennent de plein droit.
C'est ce couteau avec sa gaine, possédé par ce musée, que nous publions d'après un dessin rehaussé d'aquarelle, qu'Eugène Delacroix exécuta jadis, mais que nous doutons qu'il ait jamais songé à reproduire avec la même rigueur archéologique en aucun de ses tableaux.
Les couteaux étaient livrés par trois : un pare-pain et deux tranchoirs d'inégale grandeur. Mais une trousse complète est bien rare à rencontrer, et les collections doivent le plus souvent se contenter de pièces dépareillées, à qui leurs montures surtout donnent du prix.
11 y avait à Paris des faiseurs de manches, qui étaient établis en corporation. C'est à eux, sans doute, que l'on doit les manches d'ivoire enrichis de viroles d'émail, en style du xiv" siècle, que possède la collection Basilewsky, avec une paire de couteaux montés en argent niellé, aux armes des Médicis.
La mode de posséder un jeu de couteaux de luxe fut loin de cesser avec le moyen âge ; il se prolongea pendant la Renaissance, ainsi que le prouve une pièce de la vitrine où M. le baron Adolphe de Rothschild a exposé quelques armes. Ce sont trois couteaux à manche de cristal de roche et à viroles de cuivre gravé et doré, dans une gaine de cuir. C'était sans doute un cadeau, car le plus grand d'entre eux, qui était d'un usage spécial que nous ne pouvons découvrir, porte sur un parchemin bleu, qui entoure et cache la soie, l'inscription suivante en lettres d'or :
PRENOTE DU COIFFY, FEMME DE MESS'' PIERRE RECOV.
Notons, pour montrer la persistance de certaines traditions, que le cuir de la gaine est gravé d'inscriptions pseudo-arabes.
M. Adolphe de Rothschild possède aussi un couteau à lame large -et mince, destiné à porter les viandes en tranche, et que les amateurs appellent un présentoir. Nous ne trouvons pas ce terme dans les documents anciens, et nous serions porté à croire que c'est le « pare-pain »,
COUTEAU DU MUSKE DE DIJON lUX ARMES ET A lA DEVISE DES DUCS DE BOURGOGNE.
(Fac-similii d'un dessin d'Eugùne Delacroix.)
qui, d'après les comptes du roi, complète une trousse avec les deux couteau.x à trancher. Ce couteau est-il ainsi nommé parce qu'il servait à couper les tranches de pain qui, en ce temps, tenaient lieu d'assiettes, en même temps qu'il pouvait être employé à y déposer les viandes coupées ?
Nous ne savons. En tout cas, celui qui nous occupe et qui se trouve reproduit en lettre (p. 261), est garni d'un manche en cuivre ciselé et doré, dans lequel est incrustée une petite mosaïque d'ébène et d'ivoire : l'accessoire dominant ici le principal, et ce qui ne devrait être qu'une virole de métal l'emportant sur le bois qui devrait être la vraie poignée.