VERRE ANT1Q,UE
On pourrait presque écrire l'histoire de la verrerie d'après les pièces exposées au Trocadéro. La collection de M. Julien Gréau nous montre, en effet, à côté de verres blancs fabriqués par les Romains, auxquels l'irisation produite par l'humidité et le temps donne surtout du prix, les pièces les plus parfaites et les plus riches dues à fart venu d'Alexandrie en Europe. Fioles à parfums en forme d'amphores faites de verres de diverses couleurs, échantillons de toutes les combinaisons imaginées dans l'antiquité pour marier ensemble les émaux les plus divers, verres à plusieurs couches gravés sur la meule comme des camées, il y a de tout dans cette collection remarquable.
Le cabinet de M. Edouard André ne possède qu'un verre antique, mais d'une importance telle que peu de Musées peuvent en montrer de pareils. Nous le reproduisons; mais la gravure ne peut donner idée de l'harmonie des bleus et des orangés aux tons d'or qui s'enroulent en rubans semi-transparents, nageant dans une sorte de matière laiteuse qui disparaît vue à distance. Il paraît être de style grec.
La verrerie gauloise et mérovingienne est représentée dans la collection de M. Julien Gréau. Celle de l'Orient a rempli de spécimens magnifiques la salle réservée aux produits de la Perse et de la Syrie.
Quant à la verrerie vénitienne, MM. Stein, Gavet, Patrice-Salin, Gasnault, A. Dutuit et de Liesville nous la montrent dans ses périodes diverses.
M. Charvet, de son côté, à côté de MM. Castellini et Ch. Davillier, s'est chargé de nous poser l'énigme de la verrerie française.
Venise, qui fabriquait le verre dès le xiu" siècle avec une telle abondance que ses fours furent relégués dans Tîle de Murano en 1291, dut imiter pour les pièces ornées les procédés des Byzantins que décrivent Héraclius et Théophile, procédés qui sont d'ailleurs les mêmes que ceux employés par les ouvriers syriens et persans avec un style différent. En tout cas, la prise de Constantinople accrut l'importance de sa fabrication à partir du milieu du xv siècle. C'est de cette époque environ que date la magnifique coupe de verre bleu décorée d'une frise d'enfants que nous publions en chromolithographie. Les enfants sont exprimés en
COUPE tN VERRK A N T 1 CLU E (sTYLE GREc).
(Collection de M. Edouard André.)
émail blanc cerné du côté de l'ombre et redessinés en émail noir. Les arbres du fond sont en émail vert. Un galon d'or entoure le limbe. Avec cette pièce hors ligne, M. Stein expose une aiguière de verre blanc èmaillé de cavaliers nus redessinés par un trait noir, qui nous semble d'époque un peu postérieure.
Une seconde aiguière de verre bleu, décorée d'imbrications d'or dessinées par enlevage et de galons tout ornés de perles rouges et blanches, est un des plus élégants spécimens d'une industrie à laquelle on doit encore, dans la même collection, un verre cylindrique cannelé, à pied, et une coupe, décorés tous deux de rinceaux d'or et de perles.
Sous la même influence ont été décorées les coupes de verre bleu cerclées de frises de feuillages d'or, dessinées par enlevage et accompagnées de galons d'or et de perles, qu'expose M. Gavet.
Dans ce cabinet rempli d'œuvres choisies avec tant de goût, nousti-ouvons encore un grand nombre de verreries blanches, remarquables les unes par la peinture en émail qui les décore, les autres par leurs formes seules. Les peintures garnissent généralement le fond des plateaux. Quelquefois aussi elles dessinent des frises sur leur revers, de façon à pouvoir être vues par transparence.
Nous remarquons dans la vitrine de M. J. Fau un plateau décoré d'une ronde d'enfants vue par transparence, qu'entoure une frise d'or. Nous croyons qu'il y a là simplement une peinture fixée à Tétuve, mais non émaillée, après que l'or a été fixé à chaud.
Les formes sont simples, même parfois un peu rigides dans les verreries émaillées qui appartiennent surtout au xv" siècle ou au commencement du XVI*. Elles s'assouplissent lorsque la mode vient de ne plus employer l'émail et de laisser au verre tout le mérite de sa forme, tantôt obtenue par le simple façonnage au bout de la canne par des ouvriers d'une habileté rare, tantôt soufflée dans des moules.
Dans le premier genre, M. Gavet possède une coupe à panse sphérique craquelée, portée sur une longue tige à nœud, et un vase à deux anses décoré de quelques perles d'émail, dont nous rapprocherons une belle urne de verre enfumé exposée par M. Patrice Salin.
Dans le second genre, la première collection nous montre im verre cylindrique à tige en balustre dont la coupe semble avoir été prise dans les mailles d'un filet; puis quatre buires de formes discutables, soufflées dans un moule décoré de mufles de lion, et enfin un biberon qui affecte la forme d'un lion couronné. M. Gasnault, avec une large coupe à fond godronné, dont le bord porte cette inscription annulaire enlevée sur un fond d"or, lieta porta corona, nous montre une urne à couvercle dont la panse est toute formée de pointes de diamant, qui, malgré l'irrégularité nécessaire de ses contours, est d'une forme des plus élégantes.
Nous ne trouvons guère que M. Maquet qui ait exposé quelquesunes de ces verreries formées par l'assemblage de baguettes dont les filets d'émail blanc ou coloré produisent, par le travail du soufflage, des effets si variés, si extraordinaires et parfois si incompréhensibles.
Les additions de verre façonné à la pince sur les pièces nous semblent marquer une époque de décadence..., relative si l'on veut. Toujours est-il que nous ne retrouvons plus le grand goût des formes sous les superfétations qui témoignent surtout de la merveilleuse habileté de l'ouvrier.
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M. Martin, M. Paul Chardin et M. Maquet possèdent en ce genre des urnes, des vases, des biberons munis d'anses, de goulots, de pastillages à mufle de lion, qui sont des chefs-d'œuvre d'exécution, si l'on tient compte surtout de la ténuité du verre.
Les verres portés sur de hautes tiges composées de deux baguettes de verre, formant des enlacements symétriques, parfois munis de couvercles amortis par un bouton du même genre, avec ou sans addition
VtRRE DE FABRICATION FRANÇAISE (xvl*^ SIÈCLE).
(Collection di; M. k baron Cli. DaviUier. )
de travaux à la pince figurant plus ou moins heureusement des dragons ailés, appartiennent à la même époque et sont représentés par quelques pièces exposées par M. A. Dutuit.
Nous pensons qu'il faut attribuer à l'Espagne une coupe à longue tige en balustre, largement évasée et gondolée. Du moins M. le baron Ch. Davillier a rapporté d'au delà des Pyrénées une série de verreries d'un caractère très particulier, de formes un peu flottantes, qui nous rappellent la coupe de M. Gavet.
Si M. le baron Ch. Davillier n'a pas exposé toutes ces verreries, nous trouvons dans sa vitrine quatre pièces du même pays : un verre
28o L'ART ANCIEN A L'EXPOSITION.
cylindrique à pied, une aiguière, une bouteille et une coupe plate, décorés tous quatre de branchages feuillages symétriquement d'émail vert clair, avec de petits oiseaux d'émail blanc.
La verrerie allemande est peut-être représentée par un vidercome de verre vert, qui commence par un cône tronqué orné de pastillages et finit par se renfler presque en sphère, exposé par M. Gasnault, qui possède également une coupe gravée à la pointe de diamant de fleurons dans le genre de ceux que Piccolopasso a dessinés dans son manuscrit.
Jusqu'ici on ne s'est guère occupé que de la verrerie vénitienne. M. Jules Houdoy nous a prouvé, documents en main, que les Flandres avaient pratiqué au xvi" siècle un art presque identique à celui de Murano. Voilà que la France, à son tour, semble vouloir revendiquer aussi une certaine part dans le développement de la même industrie.
On nous concédera qu'on fabriquait le verre blanc ou coloré en France au moyen âge : il le fallait bien pour les vitraux. Aussi est-il tout naturel que les produits de Venise aient préoccupé notre industrie à l'époque du contact de la France avec l'Italie et avec ses produits.
On sait que Henri II établit à Saint-Germain, dans une verrerie qui y existait déjà, des ouvriers italiens qui avaient surtout pour objet, il est vrai, de fabriquer des miroirs, et l'on se rappellera qu'en 1867, les rhusées de Rennes et de Poitiers, ainsi que M. Benjamin Fillon, avaient exposé des verreries trouvées dans le Poitou et portant les armoiries de familles poitevines. M. le baron Ch. Davillier avait aussi exposé le verre qu'il nous montre encore et que nous reproduisons. L'inscription française : svR TOVTE coHVSE [cliouse) en démontre suffisamment l'origine.
M. Castellani a exposé de son côté une fiole de forme ovoïde allongée, ornée d'émaux et d'inscriptions, dont les lettres ne sont pas sans analogie avec celles du verre de M. le baron Ch. Davillier. Elle a été trouvée du côté de Toulouse.
Entre deux frises dans le style de la première Renaissance, la Vierge portant l'Enfant Jésus est placée entre un homme agenouillé et une femme debout; l'intervalle compris entre eux est occupé par un Génie nu posé sur des palmettes allongées. Au-dessus flotte une banderole d'émail lancé avec cette inscription en lettres noires : ms. ma. ie svis a vovs. Les émaux sont le blanc , le rouge et le bleu, avec rehauts d'or. Sur le col, on lit avec peine le nom de Boselon inscrit en émail.
A côté de ces deux pièces qui portent avec elles leur certificat d'origine, M. Charvet a réuni toute une collection de verreries auxquelles il attribue la même origine française. Il serait intéressant de connaître leurs diverses provenances. On ne peut que les soupçonner pour certaines, d'après leurs formes.
Ainsi il y a des bouteilles en verre bleuâtre et des fioles à goulot qui doivent être méridionales, parce que la tradition s'en est perpétuée de nos jours. Il y a, par contre, deux aiguières de verre blanc en forme de casque que nous croyons normandes, parce que de semblables ont été trouvées en Normandie avec de petites coupes surtout destinées à porter des fruits confits, — que nous nous souvenons d'avoir vues figurer sur les tables dans notre enfance, — de même qualité de verre et travaillées à la pince. Enfin M. Charvet a recueilli exclusivement en Auvergne et attribue à des verreries établies jadis dans la forêt de pins de Margeride (Cantal), et qui n'ont cessé de travailler qu'au commencement de ce siècle, les autres pièces de sa collection.
Quoi qu'il en soit de ces origines, il semble bien certain que la verrerie française procède de la verrerie vénitienne. Les formes en sont alourdies, la matière est moins belle et l'exécution moins parfaite. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à comparer avec les produits vénitiens une coupe à pied filigrane d'émail blanc irrégulièr, et une seconde coupe à peu près semblable de forme dont l'ornementation est composée de bulles d'air dessinant des spirales.
Il y a cependant une aiguière à large col en verre blanc, ornée de quelques godrons sur son culot et de galons de perles sur son col, qui, par la forme, le décor et la matière, est digne des plus beaux produits de Murano, et qui, si elle est réellement française, provient d'un atelier où la technique était très perfectionnée et qu'il y aurait grand intérêt à connaître.
Quant aux verreries bleues mouchetées d'émail blanc, de formes presque italiennes, et aux flacons bleus ondes de blanc, de section polygonale, elles viendraient aussi d'Auvergne.