LES MANUSCRITS
L'importance et le nombre des manuscrits exposés nous fait regretter que quelqu'un, plus compétent que nous et plus libre de son temps,
n'ait pas traité avec tous les développements nécessaires un sujet d'un si ^rand intérêt. Car c'est surtout dans les miniatures qui ornent les manuscrits que Ton peut étudier les transformations diverses que l'art de la peinture, et même l'art en général, ont subies depuis l'antiquité jusqu'à la Renaissance. Nous nous contenterons de quelques indications sommaires, courtes haltes dans une course rapide.
Nous passons sur les quelques manuscrits qu'expose M. Desnoyers, manuscrits privés de miniatures et de capitales, intéressants surtout pour la paléographie antérieure au x° siècle, comme celui des Fragmoits d'Égyppiiis qui donne tous les genres différents d'écriture usités au vn° siècle.
Les Commentaires sur le livre de Job, de la bibliothèque de Firmin- Didot, qui sont du vm' siècle, nous arrêteront à cause de leurs lettres initiales formées de poissons et d'oiseaux.
Il y a loin de ces lettres tracées à la plume par une main barbare qui les a enluminées de quelques pâles teintes plates jaunes, rouges ou bleues, aux miniatures qui décorent deux manuscrits anglo-saxons de la bibliothèque de Rouen, dont la destinée fut singulière. L'un, un Missel in-4°, écrit dans le monastère de Saint-Swithum à Winchester, l'autre, un Bénédictionnaire in-4°, écrit également à Winchester pour l'abbé .iEtelgand antérieurement à 977, furent donnés par Robert, évêque de Londres, puis archevêque de Cantorbéry, mort en io52, l'un à l'abbaye de Jumiêges, en Normandie, où il avait reçu l'hospitalité, l'autre à l'église cathédrale de Rouen. La Révolution les a réunis à la bibliothèque de Rouen.
Les vingt-cinq miniatures du premier et les huit du second, encadrées de grandes feuilles empruntées à l'art byzantin, montrent des réminiscences antiques dans leurs personnages, traités d'une main singulièrement habile, mais avec une barbarie relative.
L'Évangéliaire d'Ebbon, appartenant à la bibliothèque d'Épernay, in-4'' orné de belles lettres à entrelacs rehaussés d'or, de la même famille que deux autres manuscrits conservés, l'un à Utrecht, l'autre, qui provient de Metz, à la Bibliothèque nationale, où il est connu sous le nom d'Evangéliaire de Drogon, nous montre dans les grandes miniatures quel était l'art au xr siècle dans l'Est, de ce côté-ci du Rhin. Les évangélistes qui y sont représentés, peints de couleurs très gouachées, d'un dessin tel quel, avec des carnations violettes, sont vêtus de draperies qui semblent une mousseline froissée en plis si nombreux que l'artiste n'a
guère songé à leur faire épouser les formes du dessous. Elles semblent exécutées en couleur violet clair sur un fond uni gris bleu qui forme l'ombre, tandis que des rehauts d'or forment les lumières. Cette facture, comme effilochée, se retrouve en partie dans les miniatures des manuscrits anglo-saxons de Rouen.
L'Évangéliaire de Luxeuil, de la bibliothèque A. Firmin-Didot, qui est également du i.x" siècle, orné de lettres enclavées et de titres en pourpre et en or, de canons formés de colonnes superposées réunies par des arcs qui portent des médailles, et de quatre grandes miniatures, appartient à un autre art, un art plus simple dans son exécution, plus hésitant peut-être et moins traditionnel, et pour cela autrement intéressant. Le trait à la plume est légèrement enluminé de couleurs pâles. Une des miniatures représente l'abbé Gérard, Lexovii pastor Gerardiis, liicis amator, offrant à saint Pierre le livre qu'il a fait écrire. Une chose à noter, c'est que ces miniatures sont tracées au verso de feuilles de parchemin que l'on a été obligé de couper pour les faire entrer dans le format du livre, et qui sont peintes d'animaux et de rosaces sur fond pourpre ou vert, dessinant comme des motifs de tapis.
La Bible de Théodulfe, in-folio du ix' siècle, appartenant à l'évêché du Puy, se recommande par ses canons en couleur rehaussés d'or, mais surtout par les tissus de soie qui les protègent. Ces tissus, très transparents et très légers, sont de plusieurs genres, et un mémoire a été écrit à leur sujet à propos d'un brevet qu'un industriel lyonnais avait pris, prétendant les réinventer.
Au X' siècle la barbarie n'est pas loin, s'il faut s'en rapporter à rÉvangéliaire in-4° de la bibliothèque de Troyes, qui porte autour d'une de ses miniatures, qui représente le Crucifix, cette mention qu'il fut écrit en 908. Deux évangélistes sont en outre représentés. Saint Marc est un homme à tête de lion, vêtu d'une tunique et d'une étole, tracé à la plume et lavé en rouge pâle.
Deux manuscrits de M. Firmin-Didot, le Lectiones evangeliorum, in-4° orné de grandes capitales à enlacements rouges et or, et le Missale romaniim, petit in-folio, que l'on croit tous deux italiens, ne montrent guère plus d'art, sinon dans leurs lettres majuscules. Une miniature du second qui représente le Christ en croix, entre saint Jean et la Vierge, tracée à la plume d'une main peu habile, est enluminée de bleu, de rouge et de jaune juxtaposés comme si l'on eût voulu copier un émail cloisonné. Notons que la figure du Christ ne porte point le nimbe crucifère.
ce qui est une exception à une règle qui était constante depuis longtemps déjà.
Nous arrivons au xi' siècle avec les Commentaires de saint Augustin, in-folio de la bibliothèque de Rouen, remarquable par un immense B majuscule tracé à la plume et légèrement enluminé de bleu, de rouge, de violet et de vert. Il comprend, dans les vigoureux stipules qui forment
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MINIATURE EMPRUNTEE AUX « ETHIt^UES » D ARISTOTE.
(Manuscrit du xv' siècle exposé par la bibliothèque de Rouen.)
ses enroulements, plusieurs scènes de la vie de David : berger, il combat Goliath avec sa fronde, et le géant, vêtu d'un haubert de mailles par-dessous sa cotte d'armes, est frappé au front sous son heaume conique ; psalmiste, il joue de la harpe ; roi enfin, il est assis sur son trône dans sa puissance.
Les Miracles de saint Benoistj, in-4'' du xr siècle de la bibliothèque de Troyes, décoré de lettres dracontines exécutées de la même façon, renferment une miniature qui présente la double scène de la mort et de l'inhumation du saint abbé.
Dans la première on donne le viatique au mourant, et sur le calice à large coupe que tient l'un des frères est posé le chalumeau destiné à la communion sous l'espèce du vin. Dans la seconde on pose un poêle d'une étoffe historiée sur le corps de saint Benoît que Ton descend dans son cercueil, de pierre apparemment, déjà posé dans la fosse.
Nous arrivons au xir siècle avec le Spéculum virginum de saint Jérôme, in-folio de la bibliothèque de Troyes, remarquable surtout par un grand dessin à la plume tracé par une main hardie et savante qui rappelle le style du célèbre Hortus deliciarum d'Herrade de Lansberg. Il eût été intéressant de pouvoir publier cette composition compliquée, rayonnante comme une rosace de vitrail, dont le centre est occupé par la "Vierge portant sur son giron le buste du Christ, source de toute grâce : si quis sitit, veniat et bibat. De lui naissent les quatre fleuves du paradis, personnifiés par des hommes tenant chacun en leurs mains des cercles où un docteur de l'Église et un évangéliste sont représentés. Les quatre vertus cardinales supportées par huit vierges complètent cette « rose « de la science ecclésiastique au xr siècle.
De l'art de l'Est nous allons à celui du Midi avec les Commentaires de saint Beato sur i Apocalypse, in-folio de M. A. Firmin-Didot, qui appartiennent à l'école d'Aquitaine. Les personnages sont courts, dessinés par un trait noir épais, sans inflexions, rehaussés par des teintes plates de couleurs gouachées sur fond rouge, bleu ou vert.
Les guerriers y sont coiffés du heaume conique à nasal complété par une pièce qui remonte de son extrémité inférieure vers les oreilles, de telle sorte que l'œil et la joue sont seuls à découvert. Au lieu de l'écu en amende du Nord, ils portent un bouclier circulaire.
Du xui'' siècle, dont fart nous est plus connu, nous avons le Psautier, petit in-folio de la bibliothèque de Rouen, orné de miniatures dont les grands personnages dessinés un peu de pratique sont légèrement enluminés de vives couleurs, tandis que deux miniatures représentant les Évangélistes qu'expose M. Julien Gréau d'époque un peu antérieure, enluminées de couleurs rompues, doivent appartenir à l'art allemand.
Un rouleau des morts exposé par M. Dassy, dont l'en-tête représente le Christ sur son trône recevant l'âme d'un personnage que l'on enterre, tient encore au xiii" siècle, qui incline vers le xiv" avec le magnifique manuscrit des Miracles de Notre-Dame, jadis des bibliothèques de Charles V et de Jean, duc de Berry, aujourd'hui au séminaire de Soissons, manuscrit dont les miniatures sont des chefs-d'œuvre de déli-
catesse et de grâce, et avec VApocaljyse de M. A. Firmin-Didot, dont les sujets tracés à la plume sont la reproduction, dans un style nouveau, de motifs qu'on retrouve identiques dans des manuscrits d'époque antérieure.
Citons encore, à cause de ïex-libris entièrement tracé de la main de Charles V, la Chonique des Papes, petit in-8° de la bibliothèque de la
MINIATURE EMrRUNThE AUX <( ÉTHl Q^U ES D ARISTOTE M.
(Manuscrit du xv^' sicclc exposé par la hibliothcquc de Rouen.)
Chambre des députés; la Somme de Barthélémy de Siise, in-folio, et la Bible historiale, autre in-folio de la bibliothèque de Troyes, décoré de miniatures dont les personnages s'enlèvent en clair sur un fond quadrillé coloré, et enfin un Psautier' in-S" de M. Firmin-Didot, où le psaume Dixit insipiens est illustré d'une miniature grise représentant un homme qui boit dans un verre à pied, appartiennent au xiv' siècle.
Les manuscrits du xv" siècle sont abondants et plusieurs sont des plus remarquables.
Nous mettons en tête le Tite-Lii'e in-folio de la bibliothèque de la
Chambre des députés, dont les belles miniatures représentent la dédicace du livre et des archers assiégeant une ville, et, parmi quelques livres d'heures, le Missel de Besançon, in-folio de la fin du xv^ siècle et même des commencements du xvi% d'après le costume du Saint Martin aux portes d'Amiens qui en est la principale miniature.
Les Éthiques d'Avistote, in-folio de la bibliothèque de Rouen, renferment de grandes miniatures très intéressantes pour le symbolisme des arts de rhétorique et des vertus, mais aussi pour les us et coutumes du XV' siècle. On y voit, en etîet, la boutique d'un mercier qui vend à peu près de tout, et celle d'un épicier qui étale au carrefour de deux rues ses marchandises fort diverses. Nous les reproduisons ici.
Le Missel de l'église de Rouen, in-folio, de la même bibliothèque, donné par le chanoine Richard-Peschard, est surtout remarquable par deu.x grandes miniatures, représentant l'une le motif traditionnel de Dieu, accompagné des quatre symboles évangéliques, de l'Église et de la Synagogue, qu'il est rare de rencontrer si avant dans le xv' siècle; l'autre la Crucifixion. Cette scène, qui est obligatoire dans un missel, se retrouve dans l'in-folio de M. A. Firmin-Didot, dont les miniatures sont certainement de plusieurs mains. Mais la composition qui nous occupe, très bien ordonnée, est exécutée avec un réel talent par un artiste qui avait certainement jeté un regard sur les fîorentins des contemporains avant de dessiner l'épisode de l'Évanouissement de la 'Vierge.
Enfin le Manuel de Robert de Croix-Mare, archevêque de Rouen de 1483 à 1493, nous montre l'art de la fin du xv" siècle dans une miniature représentant un baptême.
Les livres d'heures in-octavo se pressent en foule dans les vitrines de l'Exposition, un peu tous les mêmes, avec leurs bordures de page empruntées à la flore réelle, combinée avec quelques ornements de convention, avec leurs petites miniatures, faites de pratique, ressassant les mêmes sujets et de la même façon jusqu'à satiété. Sur ce fond commun, il faut distinguer les Heures de René de Lorraine, qui sur la première page s'est fait représenter en armes, à genoux devant la "Vierge, in-8°, de M. A.-Firmin Didot, et un petit in-folio de la même bibliothèque, les Heures de Talbot, qui s'est fait aussi représenter avec Marguerite de Beauchamp, sa femme, à genoux devant la Vierge, accompagnés de leurs pennons armoriés et de l'ordre de la Jarretière, enfin plusieurs autres livres de prières exécutés pour des personnages connus du xv' siècle, que nous avions vus en 1867, et qui figuraient aussi à la présente Exposition.
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