PORTRAIT DU CARDINAL SANGUIN
(Miniature de la collection A. Firniin-Didot.
33o L'ART ANCIEN A L'EXPOSITION.
Mais le chef-d'œvivre du genre est un petit livre d'heures de la bibliothèque de Rouen, dont les miniatures, exécutées par quelque disciple de Memling, sont d'admirables tableaux d'une couleur très puissante.
11 ne nous est pas besoin de dire que l'art de la miniature se transforme, comme tout, au xvi' siècle, et que la science de la perspective, tant linéaire qu'aérienne, tend à transformer celles-ci en tableaux, et que de grands cartouches remplacent, pour les encadrer, les feuillages et les fleurs du siècle précédent.
Nous citerons parmi les œuvres les plus remarquables de cette époque : les Heures du connétable de Montmorency^ magnifique petit in-8% exposé par M. le comte d'Haussonville; la Vie de la Vierge, exécutée pour François P' et offerte à Henri II en 1548, in-folio de la bibliothèque de Rouen, et le Livre d'heures de Claude Gouffier, in-4", de M. A. Firmin-Didot, dont une miniature, très française, représentant l'Adoration des rois, est encadré par un cartouche qui porte les armes et la devise du créateur des faïences d'Oiron.
Et dans la même collection de VÉvangéliaire, enfin, du cardinal de Meudon, où nous trouvons l'Annonciation magnifiquement peinte sur deux pages comme sur les deux volets d'un diptyque.
Parmi une foule de manuscrits qui nous sollicitent, nous mentionnerons encore le Registre des actes de P administration d'un abbé de Marchiennes, de i5o2 à 1542, décoré de trois grandes miniatures représentant des scènes de recensement des biens de l'abbaye. Ce manuscrit in-folio, qui appartient à M. de Gommecourt, porte encore sa reliure originale, dont une note indique le prix, ainsi que celui de l'exécution du livre lui-même. Citons enfin VEntrée de Henri II à Rouen en i55o, dont une miniature nous montre le roi, vêtu de blanc et noir, monté sur un hourd pour assister à une « montre » dont on le divertit. A côté de ce précieux manuscrit, la bibliothèque de Rouen nous permet de comparer Tart français avec l'art italien à l'aide d'un Office de la Vierge, petit in-8°, ayant appartenu au cardinal de la Rovère, depuis pape sous le nom de Jules II. Puis, franchissant un grand nombre d'années, elle nous montre dans VEtat de la mariju^ en 1G81, dont les miniatures sont exécutées par Martin, l'un des derniers spécimens, assurément, d"un art qui occupa une si grande place durant tout le moyen âge.
Nous terminerons avec la Guirlande de Julie, écrite par Jaray, appartenant au duc d'Uzès.
LES TAPISSERI ES.
ES salles du Trocadéro ne sont point favorables aux tapisseries. D'abord celles-ci sont placées trop haut, puis étant éclairées à jour frisant, perdent de leurs colorations. Aussi il en est que nous avions vues et examinées sous leur jour qui sont méconnaissables dans les galeries de TExposition.
De plus, le hasard des prêts a fait dominer certaines séries sur certaines autres, les tapisseries de l'extrême fin du xvi' siècle sur celles du xvn' et des siècles suivants, de telle sorte que la série chronologique est loin d'être complète.
La tapisserie la plus ancienne est la Présentation au temple, qui est du xiv" siècle et appartient à M. Léon y Escosura. 'Viennent ensuite les trois pièces de la tenture de la mairie de Boussac.
On prétend, à Boussac, que cette tenture provient de la tente du frère de Bajazet, de Zizim, qui, otage des chevaliers de Rhodes, fut emprisonné au château de Bourganeuf par Pierre d'Aubusson, leur chef. Les dates ne s'y opposeraient pas, Zizim étant mort en 1495 et la tapisserie étant du milieu du siècle, d'après les costumes. Mais nous croyons qu'il y avait longtemps que le rival de Bajazet ne possédait plus de tente, et que l'aventure arrivée à celle de Charles le Téméraire, après la bataille de Granson, n'est point étrangère à la légende.
En tout cas, ces tapisseries sont européennes, et probablement françaises. La chaîne, nous a-t-on dit, est de chanvre, ce qui la ferait provenir du Nord plutôt que de la Marche ou d'Aubusson.
Mais nous n'avons pu l'examiner de près, le libéralisme du conseil municipal d'Aubusson s'étant refusé à nous confier l'une d'elles afin d'en faire exécuter une copie.
Ce sont des verdures à bestioles sur fond rouge, dont le centre est occupé par un pavillon sous lequel se tient une dame en riche costume du temps de Charles VI. Un lion et une licorne Taccostent, portant un pennon armorié qui est « d'or à la bande de gueule chargée de trois croissants d'argent. » Nous ne croyons pas qu'il y ait jamais eu de bordure.
Les armes tissées sur ces tapisseries, que Ton dit être celles de la famille Maillans d'Anglefort, permettront peut-être un jour d'en retrouver la date.
Après la tenture de Boussac, nous placerons par ordre de date les tapisseries suivantes :
La Passion, dont les sujets occupent comme les divisions d'une rosace, à M. Gavet; le Calvaire, à M. Albert Goupil; la Vierge aux anges, à M. Ch. Mannheim; puis \q. Baptême du Christ, à M. Maillet du Boullay, et le même sujet, qu'entoure une si belle bordure, où les prophètes et les sibylles se mêlent aux bouqitets de fleurs et de fruits, prêté par M. le baron d'Erlanger.
A'côté de ces tapisseries, précieusement exécutées, avec des rehauts d'or, par des mains flamandes, se placent les grandes tentures, plus particulièrement décoratives, de M. Richard, de M. Leclanché et de M. le baron d'Erlanger.
Toutes sont connues pour avoir déjà été exposées.
Leur exécution est très simple, à trois couleurs en général pour les draperies, et leur composition toufllie n'est pas toujours d'une explication facile.
Celles de M. le baron d'Erlanger, qui proviennent de la vente du duc de BerAvick et d'Albe, dont le catalogue a donné des explications si singulières, sont des moralités chrétiennes, où le Christ joue un rôle, et que commentent les versets inscrits sur les phylactères que tiennent en main deux prophètes placés de chaque côté de la composition.
Celles de M. Leclanché, dont une porte la date de 1498, représentent des triomphes certainement inspirés de ceux de Pétrarque, et qu'il faudrait étudier ayant en main les tiercets du poète.
Parmi celles de M. Richard, l'une représente la Création d'une façon fort originale, les trois personnes de la Trinité intervenant sept fois dans la même pièce, chaque fois pour accomplir l'œuvre de chaque jour; les autres ont été composées à peu près sous la même inspiration que celle de M. d'Erlanger. La Passion, le Christ, les Prophètes, le Combat des
vices et des vertus, y forment un mélange assez bizarre et fort intéressant pour les déchiffreurs d'énigmes.
Dans deux tapisseries de la même époque, appartenant à M. Gaston Le Breton, on croit voir une allusion au mariage de Philibert II de Savoie avec Marguerite d'Autriche.
On reconnaît, en etïet, l'écu de Savoie sur un anneau que tient avec une charte déployée le personnage de l'une d'elles, et l'on a cru trouver de l'analogie entre les types et les ajustements des deux principaux personnages représentés et les deux bustes de la médaille frappée à l'occasion de ce même mariage, que M. E. Piot a exposée.
On reste très incertain sur le lieu de fabrication de toutes ces tapisseries, qui peuvent être aussi bien françaises que flamandes; mais on peut attribuer à l'Italie, et probablement à l'atelier de Mantoue, la tenture exposée par M. Ephrussi, qui a pour motif général des enfants jouant sous des berceaux de treillage chargés de fleurs et de fruits. Les armes que porte chacune d'elles sont celles des Gonzague sous un chapeau de cardinal, et, dans la pièce qui représente Vénus couchée dans une barque remplie d'Amours, un d'eux, assis sur le rivage, trace un nom sur son carquois, nom qui nous semble être celui d'Hercule. Or il y eut un Hercule de Gonzague, cardinal en 1527, et régent de Mantoue pendant la minorité de son neveu, auquel il légua précisément une tenture dite des Puttini.
Ces tapisseries y auraient été exécutées d'après Jean d'Udine, suivant Vasari, et dans l'atelier que le cardinal Hercule aurait établi au bourg de San-Georgio, à l'aide sans doute des ouvriers établis à Mantoue depuis les commencements du xv" siècle. La tapisserie que nous venons de citer serait une réplique de celle que vise, en 1544, l'inventaire de Paul III, et qui est ainsi désignée : Uno [panetto) con la nave et trionfo de Venere... ainsi que M. Eugène Mûntz vient de le publier dans V Histoire générale de la tapisserie.
Une autre tapisserie exposée par M. Gavet, représentant des bacchants et des bacchantes en buste au milieu d'un large motif d'architecture imitant le marbre, doit également être italienne et probablement de Ferrare, si nous comparons les pampres sculptés sur les pilastres d'encadrement, avec ceux des colonnes qui bordent la tenture des Métamorphoses tissées à Ferrare, en iSqS, par Hans Karcher, pour le duc Hercule II. La composition, la couleur et l'exécution sont les mêmes.
Nous croyons aussi de fabrique italienne les quatre magnifiques
tapisseries à grotesques qui garnissent les murs de la salle que M. F. Spitzer s'est réservée.
Le style des figures, grandes comme nature, la composition des ornements dont elle font partie, l'échelle de ces ornements et le ton même de la couleur, tout nous fait croire à une œuvre italienne, surtout si nous comparons cette tenture à la tapisserie éminemment française et de l'école de Fontainebleau que M. Maillet du Boullay avait exposée dans la salle de la sculpture française, au Champ de Mars.
Transportons-nous maintenant dans l'aile gauche du Trocadéro, dans la section espagnole où, parmi un tas de choses de valeur fort inégale, nous trouvons du moins un précieux renseignement. Il nous est fourni par une des deux pièces de la Conqiieste du royaiilme de Thunes, dont M. J. Houdoy a écrit l'histoire.
Nous savons que Jehan Vermay, de Bruxelles, reçut en 1547, la commande des cartons au prix total de dix-huit cents florins, à raison de trente sols l'aune carrée, et que Guillaume Pannemaker, également à Bruxelles, commença l'année suivante à les tisser en fils d"or, d'argent, de soie teinte à Grenade et de la plus fine « sayette » sur chaîne de « filet » de Lyon, au prix de douze florins l'aune carrée; l'or et l'argent étant fournis par l'empereur Charles-Quint, jusqu'à concurrence d'une certaine quantité par aune.
Or la pièce qui représente la Monstre, ou la revue, porte dans sa lisière bleue, qui appartient bien à la tapisserie, ayant été tissée et faisant corps avec elle, les deux B séparés par un écu de gueules. Cette marque si connue appartient donc incontestablement aux ateliers de Bruxelles.
Malheureusement nous n'avons pu vérifier si elle se trouve également sur la lisière de la pièce de la tenture Vertumne et Pomone, qui avait été également envoyée d'Espagne, et qui, acquise par Charles V de Georges Wesler, avait servi de type pour la fabrication de la tenture de la conquête de Tunis.
Nous insistons sur ce point parce que le chevalier Pietro Gentili, tapissier pontifical, dans son édition française de son livre sur VArt des tapisj attribue cette marque à l'atelier de Ferrare. Tout ce que nous avons pu lui écrire pour lui démontrer qu'il se trompait, et que son attribution était basée sur une fausse lecture du monogramme tissé par Hans Karcher sur les tapisseries sorties de son atelier, tout ce qui a pu lui être dit à Paris où on l'a engagé à voir la tapisserie de l'exposition espagnole : rien n'y a fait.
Puisque nous sommes dans rexposition espagnole, constatons que les petites tapisseries exécutées, soit d'après Goya, soit d'après son élève Bayeu, ainsi que nous Ta appris notre collaborateur P. Lefort, dans son excellent livre sur Francisco Goya, sont loin d'avoir l'effet que promettent les photographies exécutées d"après elles. Elles sont dures et assez mal tissées.
L'exposition espagnole nous retient encore par un tissu provenant du tombeau de l'un des souverain* du Mexique antérieur à la conquête. Ce tissu, entièrement décoré de dessins géométriques qui se reproduisent avec la même couleur à l'endroit et à l'envers, est une vraie tapisserie.
Un pagne de fabrication identique revêt un mannequin représentant aussi un Mexicain d'avant la conquête dans la section des missions françaises, et enfin dans l'exposition de Java, dans celle des provinces danubiennes de l'empire d'Autriche, dans celle de la Grèce, de la Perse et de l'Inde, nous retrouvons encore le même tissu.
Enfin les châles que tissent des métiers de basse-lisse les deux Indiens de Kachemyr, dans la galerie du travail manuel, ne sont pas autre chose que des tapisseries.
La peinture des vases grecs nous montre que Pénélope ne faisait pas autre chose sur un métier à peu près semblable à ceux qu'employaient naguère les femmes Scandinaves ; de telle sorte que la tapisserie est sinon la première, du moins une des formés les plus anciennes des tissus ornés.
Une grande tapisserie exposée par M. Foule nous a longtemps intrigué, non par son sujet, nous ne nous le rappelons pas, mais par sa bordure. Celle-ci, qui est absolument de même composition et de même ton que les bordures de la seconde tenture de Mausole, e.xécutée par ordre de Catherine de Médicis après la mort de Henri I"V, porte dans ses médaillons les trois plumes d'York et deux C enlacés sous une couronne princière.
Nous songeâmes immédiatement à la fabrique anglaise de Mortlake que Charles P' , alors qu'il n'était encore que prince de Galles, avait protégée. Mais la lisière, à demi cachée, ne nous laissait apercevoir aucune marque.
Nous avons obtenu de déplier cette lisière qui nous intéresse tant, nous autres qui nous occupons de l'histoire de la tapisserie ; ce que l'on devrait toujours obtenir dans des expositions qui ont la prétention d'apprendre quelque chose à quelqu'un.
Or, comme nous l'avions espéré, nous avons découvert sur la lisière horizontale l'écu de Saint-Georges, et un monogramme formé d'un M, d'un P et d'un D, que nous avions déjà relevé sur une tapisserie authentiquement sortie de Mortlake, du temps de Charles I". Mais elle ne porte pas comme cette dernière le monogramme de Francis Crâne, fondateur de cet atelier. Cette pièce est donc anglaise et antérieure à Tannée 1625, où Charles I" monta sur le trône.
Parmi les tapisseries allemandes du xv" siècle, nous n'avons qu'à signaler la petite bande que M. le marquis d'Azeglio a donnée au Musée d'Orléans, et qui représente Jeanne d'Arc arrivant à Chàteau-Chinon.
La tapisserie française n'a rien à nous apprendre, car les quelques pièces avec lesquelles le Garde-Meuble a rempli les lacunes laissées par les amateurs, sont connues de tous et ne forment point un ensemble chronologique d'où Ton puisse tirer un enseignement. Il y a de jolies pièces des Gobelins ou de Beauvais, appartenant aux amateurs, comme le Goûter sur l'herbe, d'après François Boucher, exposé par M. Gaston Le Breton ; il y en a d'intéressantes comme les deux pièces des Quatre Parties du monde, où l'Amérique est symbolisée par les Provinces-Unies, assistées de la France, terrassant le léopard britannique, que possède M. de Béarn et qui auraient été fabriquées à Beauvais sous Louis XVI. Mais il n'y a rien qui puisse être particulièrement signalé, surtout après la belle exposition faite par l'Union centrale en 1876.
Maintenant que nous en avons enfin fini avec la partie de l'exposition du Trocadéro qui nous était échue et que nous aurions désirée moins importante, qu'on nous permette une réclamation.
Notre excellent ami M. Ed. Bonnaffé, dans la spirituelle Causerie qui peut servir d'introduction aux études dont l'exposition rétrospective a été le sujet dans la Gaiette des Beaux-Arts, dit, en parlant du désordre relatif dans lequel se présentent les objets exposés, que « les expositions précédentes n'étaient pas mieux ordonnées ».
Nous l'arrêtons pour lui rappeler l'exposition de l'Histoire du travail faite au Champ de Mars en 1867. Le titre était singulier, nous en convenons, et en somme d'accord avec le moi produit , employé par un personnage important pour désigner des œuvres d'art ; mais l'exposition était méthodiquement classée, d'abord par pays, puis par grandes époques.
Nous en savons quelque chose, puisque nous avons opéré de nos
338 UART ANCIEN A L'EXPOSITION,
mains la majeure partie de ce classement, et comme le programme avait été longtemps fixé à Tavance, nous pouvons affirmer à M. Ed. Bonnaffé que nous n avons rencontré aucune résistance de la part des amateurs dont nous avons disloqué les collections, suivant les exigences du classement.
Les nations étrangères avaient opéré de même, — sauf la Prusse qui n'avait rien envoyé, feignant de ne pas comprendre, — en adoptant pour divisions les époques que leur imposait leur histoire, et nos amateurs nationaux ou étrangers avaient porté dans les parties de la galerie qui avait été réservée à ces nations les œuvres qui appartenaient à leur art.
De plus, un catalogue en fut publié, dont les matières sont classées comme les monuments Tétaient dans les salles, et nous en savons encore quelque chose p>our l'avoir dressé en grande partie povir la France, revu et corrigé tout entier pour notre pays et p)our les nations étrangères.
Il est vrai que nous n'avons reçu aucune décoration pour cela.
Et nous avouons que ce catalogue nous a servi pour parler de la orésente Exposition, dont il ne restera guère que la série d'articles que la Gaiette des Beaux-Arts lui a consacrés, et un Livret-guide qui a pu être utile à certains visiteurs, mais où l'on a pris un peu trop, en vérité, des nœuds de croix processionnelle pour des lanternes.