‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 91 sur 161 · ALFRED DARCEL · texte numérisé non relu

ALFRED DARCEL

AU TROCADERO

ES armes anciennes qui figurent au palais du Trocadéro (section européenne) sont em- ^ pruntées soit à des musées de province ou de l'étranger, soit à des collectionneurs fixés quant à présent à Paris.

Après les pièces remarquables exposées par ces derniers, il faut tirer l'échelle. Que cette vieille et triviale locution nous soit pardonnée ; elle veut dire ici non seulement que rien n'est plus beau que ces armes, mais encore qu'il ne sera plus possible à l'avenir, même au poids de l'or, d'en former de pareilles réunions.

Il faut, et cela double l'intérêt que présentent celles dont il s'agit, considérer qu'elles sont réellement les dernières qui nous restent.

Avant de passer en revue toutes ces admirables et si rares choses faisant pour l'instant partie du domaine parisien, il ne sera peut-être pas sans intérêt d'indiquer en quelques mots l'origine des modernes cabinets d'armes en France.

Les premières petites collections, qui plus tard furent absorbées par les grandes en vertu de cette loi naturelle qui fait que les gros brochets avaleront toujours les petits poissons, commencèrent à se créer vers l'époque du premier Empire.

Au dernier siècle, les armes ne figuraient guère en France dans les cabinets d'antiquaires ; aucun des catalogues de ceux-ci ne fait mention de pièces guerrières, si ce n'est cependant — pour quelques-unes seulement— les inventaires des sculpteurs Puget et Girardon, et celui de Boucher, le peintre des Amours, qui conservait , parmi des objets de curiosité contemporaine, quelques vieilles épées à l'espagnole.

En 1779, pour la première fois, dans l'importante collection d'antiquités de M. Picard (vendue à l'enchère à Paris), sont classées en certain nombre — et cela est une nouveauté pour l'époque — des armes du xv° et du xvr siècle, d'un intérêt et d'une valeur de premier ordre. Là, certain casque superbe, « pouvant — d'après l'expertise — servir de modèle à un peintre pour représenter le casque d'Alexandre, à cause des cornes de bélier, symbole de Jupiter Ammon », deux boucliers admirables par leur ornementation', et quelques élégants cimeterres et fines dagues sont adjugés, durant les apathiques vacations, à des prix infimes, trentesix livres deux deniers, par exemple, ou même seulement neuf livres et quelques sous.

Ces prix, quoique bien dédaigneux, sont pourtant un progrès dans ces époques d'ignorance en fait d'archéologie, où ce bon M. de "Voltaire soutenait que les coquilles pétrifiées trouvées aux sommets des montagnes y avaient été apportées par. des pèlerins. Déjà bien avant cette ineptie, on s'était mis, pour condescendre aux idées du roi Soleil, dont l'égoïsme pompeux méprisait tout le passé, à reléguer les armes et armures des grands aïeux dans les greniers des châteaux et dans les arsenaux des villes ou des forteresses, ou bien on avait livré le plus pur acier des œuvres d'armurerie aux forgerons et aux serruriers des campagnes.

Cependant, vers la fin du xvir siècle, par esprit de contradiction peut-être, s'étaient — étrangeté pour l'époque — formées à Chantilly et à Sedan, suivant la volonté des princes de Condé et des ducs de Bouillon, deux collections d'armes d'une réelle importance, dans lesquelles, et c'est ici que se trahit l'éternelle piaffe humaine, certains harnais des temps de la Renaissance étaient ridiculement désignés comme ayant appartenu

I. A la vente Picard, au 11° 189 du catalogue, fut vendu 36 fr. i sou « un bouclier rond de fer en partie doré, orné de bas-reliefs. Dans le milieu est un gros masque avec des cornes de bélier • autour se voient quatre sujets de l'histoire romaine : l'un représente Curtius se précipitant dans un goutre; le second, Horatius Coclès défendant seul un pont; le troisième, Scévola tuant le secrétaire de Porsenna; le dernier représente le même Scévola se brûlant la miin dans le brasier. Dans le pourtour du bord, sont des trophées d'armes mêlés d'instruments de musique et quatre bustes déjeunes hommes armés. Ce bouclier porte 2 pieds de diamètre; il a servi pour les carrousels

ARMET ET RONDACHE DU XVIi? SIECLE

( Collection 5pitzer ;

G-azetta des Beaux-Arts.

Exposition Universelle .

A OLiantin.Imp F.dii

à Rolland, à Renaud de Montauhan et à Godefroy de Bouillon'.

Ces deux collections seigneuriales furent réunies en 1804, d'après les ordres du premier consul; avec elles se prononça le développement du Musée d'artillerie de Paris, créé d'abord dans une salle de la Bastille où le maréchal duc d'Humières avait, en 1684, réuni différents modèles d'engins militaires et de pièces d'artillerie.

Pendant la Révolution % qui se plut à dénigrer et à détruire tout ce qui représentait le glorieux passé de notre histoire, deux faits assez curieux trahissent, au moment où l'on devait le moins s'y attendre, la réaction qui bientôt allait se produire en faveur des vieilles nobles armes; celles qui, en ex-poto, appartenaient depuis des siècles au trésor de Saint-Denis, furent pendant sa translation à la Convention, volées par certains amateurs restés anonymes. Ceux-ci ne sont pas alors les seuls accapareurs en ce genre, car un dessin du temps représente un ami de Marat, — l'arquebusier Guiénard % — entouré dans sa boutique de parties d'armures et d'armes du moyen âge.

C'est donc à commencer de 179?, ou mieux à dater de la publication du livre écrit en 1783 par J.-B.-L. Carré, sous ce titre : «La Panoplie » \ — première œuvre traitant de l'histoire des armes, — que se manifestent, dans une sorte de revirement d'idées, certains égards accordés aux vieux harnais chevaleresques. Dès lors les antiquaires se décident peu à peu à recueillir ces objets échappés au vandalisme des jovirs de la Terreur.

Grâce à l'imagination se plaisant à rétrograder vers le passé qu'évoquent surtout les fières épées et les vieilles armures, ou plutôt grâce à la

ainsi que le suivant». Celui-là, portant dans le catalogue le n" 191, ne fut vendu que 4 fr. 2 sous, malgré sa description que voici :

« Un bouclier orné de gravures en mosaïque et rinceaux accompagnés de quatre cartels ronds, dont trois représentent chacun un guerrier debout. Le quatrième représente une chasse aux lions. L'intérieur de ce bouclier est rembourré et couvert de velours jaune piqué; son diamètre est de 22 pouces. »

1. « Une armure qui a appartenu à un personnage de très haute stature. Une ancienne tradition l'attribue à Roland, neveu de Charlemagne, tué à la bataille de Roncevaux en 778 »

(Notice abrégée des collections dont se compose le Musée d'artillerie, imprimée vers 1828.)

2. « De 1791 à 1794 les ateliers nationaux purent à peine faire face au besoin des armées. Le système de réquisition mis en vigueur amena dans les arsenaux des armes de toute SDrte : casques, armures, pièces quelconques, on enlevait tout. Bien des richesses disparurent alors, rejetées dans les fers de rebut et vendues à vil prix... »

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