‹ L'art ancien à l'Exposition de 1878Chapitre 98 sur 161 · E. DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

E. DE BEAUMONT

Mon cher ami,

Vous souvenez- vous d'une visite que je vous fis, il y a quelque vingt ans, au retour d'un de vos voyages en Syrie ? Pour moi, je

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ne Tai pas oubliée. Vous reveniez de Damas et vous rapportiez avec votre précieux manuscrit de Yahia ben Mahmoud, le peintre arabe de Wasseth, les premières pièces de cette collection orientale qui, le temps aidant, devait devenir un musée. Par une de ces bonnes fortunes qui n arrivent qu'aux gens de goût, que dirige dans leurs recherches le savoir le plus varié et le plus sûr, vous aviez mis la main sur les plus belles œuvres de ces ouvriers arabes de la damasquinerie, de la verrerie et de la faïence, de ces maîtres dont l'habileté fut si grande qu'elle fit d'une industrie un art véritable. Vous pressentiez la place que devaient bientôt prendre dans les cabinets d'amateurs des monuments d'une ornementation si capricieuse, d'une exécution si délicate : vous aviez raison, et les curieux de notre époque ont singulièrement réparé l'oubli des curieux d'autrefois. Qui s'était inquiété des arts musulmans, qui avait pris garde à ces objets de laiton, de verre ou d'ivoire, chargés de légendes, d'un goût charmant, il est vrai, mais d'un déchitïrement si difficile ? C'était affaire de savants. Les savants eux-mêmes ne s'en étaient pas bien mis en peine. Pourtant M. Reinaud les avait, le premier, étudiés dans son livre sur le Cabinet de M. le duc de Blacas. Plus tard l'abbé Lanci [Trattato délie simboliche rappresentauie Arabiche) décrivit à son tour les pièces qu'il lui avait été donné de voir à Bologne, à Florence, à Pise, à Venise et dans quelques collections particulières de l'Italie. Le nombre n'en était pas très considérable. Épars çà et là, ces objets étaient entrés dans les Musées, comme partout ailleurs, par hasard. Paris en possède de très beaux, il est vrai, mais en très petit nombre. J'en ai vu à Vienne, à Berlin, à Munich. Dans une course que je fis à Londres — c'était en i863 — je pus en examiner une dizaine tout au plus, dispersés au Kensington et chez divers amateurs. L'exposition des arts rétrospectifs de 1867 signala chez nous un goût des plus marqués pour les arts arabes, et voilà qu'à onze ans de distance la Galerie orientale du Trocadéro nous offre aujourd'hui une collection de manuscrits, de vases et de plats damasquinés, de lampes de mosquées et de coupes en verre, de faïence, de tapis, d'armes, d'objets d'art de toute nature, si importante que je doute qu'on puisse trouver à Damas elle-même, dans cette ville qui, plus que toute autre ville de la Syrie, a conservé dans ses vieilles maisons les richesses du passé, un musée oriental aussi nombreux et aussi riche. C'est à vous, mon cher ami, c'est à M. de Rothschild, à M. Delort de Gléon, à M. Gérome, à M. Dutuit, à M. Edouard André, à M. Basilewsky, à M. Posno, à M. Chéblowski, à M. Eugène Piot que

nous le devons, puisque les uns et les autres vous nous avez apporté libéralement des trésors que nous avons pu étudier en les admirant. Le succès a été des plus grands et des plus mérités. Chacun de vous en a sa part. Mais laissez-moi féliciter particulièrement M. Albert Goupil, qui a été l'instigateur de cette exposition et dont l'activité et le zèle ont

LAMPE DE MOS(iUÉE EN VERRE É MAILLÉ (XIV* SIÈCLE^.

(Collection de M. Edouard André.)

eu à surmonter bien des difficultés pour arriver à un résultat aussi heureux et aussi complet.

Si vous en exceptez l'architecture, le peuple arabe n'occupe pas une grande place dans l'histoire de l'art. Tel qu'il est, et volontairement emprisonné dans l'ornementation, avec une loi religieuse qui pèse sur son esprit en lui interdisant la peinture et la sculpture, il prend dans cette histoire générale, non un chapitre, mais une page, une note si vous voulez, et une note des plus curieuses. L'Arabe est un ouvrier, mais

un ouvrier d'un goût si délicat et si fin que ses travaux sont restés inimitables. Son grand art, l'art de tout temps en honneur chez lui, à ce point qu'il fait naître des grammaires et des traités, c'est l'écriture. Sur ce thème bien restreint, la lettre, il exécute à l'infini des variations merveilleuses : il reproduit partout la lettre en la modifiant : elle se mêle aux ornements, aux fleurs, aux feuillages, aux lacis inextricables dans leurs dessins capricieux ; elle se dégage enfin de cette végétation touffue d'arabesques qui vit autour d'elle. C'est le génie du peuple arabe : je ne sache pas qu'il ait fait emprunt à quiconque de cet art qui lui est tout personnel. Quant à ses industries, il les tient l'une après l'autre des peuples vaincus. Que pouvait donc connaître, que pouvait donc savoir cette petite nation renferniée dans l'Arabie, quand elle quitta son désert pour envahir et pour conquérir les peuples les plus civilisés de la terre : les Grecs et les Persans ? Artistes et artisans, elle prit tout d'eux. Par une des politiques les plus habiles qui gouvernèrent le monde, elle abaissa les vaincus par la puissance des armes et elle s'éleva, elle, par la puissance de la civilisation de ses ennemis. Elle garda intacte sa loi religieuse, sa vie morale et intime, pour ainsi dire; mais sa vie extérieure, elle la tint des vaincus. Elle leur livra, comme à un maître, son existence matérielle ; elle leur dut tout. Pendant les cinquante premières années de la conquête de la Syrie, la monnaie des Arabes fut frappée, à l'imitation de la monnaie byzantine, en caractères grecs et par des ouvriers grecs. En Perse, la monnaie du vainqueur conserva l'effigie du roi sassanide et se servit de légendes pehlvies pour indiquer la date et la ville de l'émission et le nom de l'émir par ordre duquel la pièce était frappée : ce sont des graveurs persans qui font office de monnayeurs. Dans les pays de langue latine, en Afrique et en Espagne, le nouveau numéraire respecte le type monétaire de ces contrées et fait emploi de caractères latins pour exprimer des légendes musulmanes : Non est Deiis nisi soins Deiis, non Deiis Deo sociiis. « Il n'y a de Dieu que Dieu, le seul ; il n'a point d'associé. » Ce sont les ouvriers grecs ou juifs qui gravent cette monnaie. Le monnayeur arabe ne viendra que plus tard et à son heure.

S'il faut en croire Mouradja-d'Ohsson, le khalife Abd-el-Melik avait fait élever à Jérusalem une superbe mosquée dont les portes étaient décorées des images du Prophète. Les murs du temple étaient recouverts à l'intérieur de peintures qui représentaient l'enfer de Mahomet avec les habitants gigantesques du feu éternel. On y voyait encore le

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double paradis des croyants, où les élus, vêtus de brocart et de soie, vident dans des coupes d'or les vins qui n'enivrent jamais ; on y voyait les jardins en fleurs où le bananier penche ses branches chargées de fruits, séjour de voluptés ineffables, qu'habitent ces houris dont la virginité renaît de leurs plaisirs mêmes. Ces représentations étaient

LAMPE DE MOSQ,UEE EN \ERRE EMAILLE (XIV'' SIÈCLE)

(Collection de M. Edouard André. )

l'œuvre d'artistes byzantins. Pendant les premières années de l'islamisme, à ces époques de luttes incessantes, la guerre seule occupa le génie musulman. L'industrie et les arts restèrent entièrement aux mains des peuples soumis, grecs, persans et juifs. Aussi, lorsque Walid, le fils du khalife Abd-el-Melik dont je viens de parler, voulut faire construire la mosquée de Damas, il envoya une ambassade à l'empereur de Constantinople, qui, sur sa demande, lui expédia douze mille artisans. « La mosquée, dit Ibn-Batoutah, fut ornée de mosaïques d'une beauté

admirable ; les marbres incrustés formaient, par un mélange habile de couleurs, des figures d'autel et des représentations de toute nature. » Ne sentez-vous pas, mon cher ami, à* cette rapide description, un art qui servira plus tard de modèle à Fart arabe, un art générateur pour ainsi dire? L'art arabe est, en efiet, un art byzantin modifié. Les premières guerres des musulmans dans l'Irak avaient amené à Médine des captifs persans qu'on employait à de pénibles travaux : on leur accordait chaque mois deux jours de repos. Les Persans se consolaient en chantant les chants de la patrie perdue. Touways, qui les fréquentait, apprit à chanter avec eux. Il se fit l'imitateur de leurs chants et de leurs rythmes. Ibn-Mouhriz, qui compte parmi les premiers et les plus grands musiciens des Arabes, avait fondé son école sur l'étude de la musique des Persans et des Syriens. De ces deux écoles était né le système musical arabe. L'Arabe, je le répète, n'est pas un peuple original. D'un caractère souple, d'un esprit fin, il se fait imitateur : il ne crée pas, mais il s'assimile avec une grande pénétration, et il subit, en se l'appropriant, le milieu qui l'entoure. L'esprit philosophique arabe est né des ouvrages d'Aristote. Les écoles de Bagdad et de Koufah vivent de l'inspiration des livres de l'ancienne Grèce. Le génie persan a failli l'emporter un instant sur le génie arabe. Qu'étaient-ce que cesBarmécides, ces grands protecteurs des arts, du commerce et de l'industrie, ces vizirs Fadhl etGiaffar, qui furent les conseillers de Haroun-er-Raschid et les inspirateurs de son grand et illustre règne ? Un historien arabe a dit d'eux : « La famille des Barmécides fut à son siècle ce qu'est une aigrette sur le front, une couronne sur la tête. » Elle faisait originairement profession de magisme : un des aïeux de Khaled était mobed. L'esprit persan était vivant chez les Barmécides : à ce point que Haroun-er-Raschid, redoutant un ennemi, jeta dans le néant une famille, sans détruire pourtant la puissance de ses influences. L'Arabe était devenu Persan, en prenant à la Perse son génie particulier, son commerce, ses arts et ses industries. Un homme, un Persan qui jouit d'une grande faveur auprès du calife Motamed 279 (892), et qui arriva au grade important de chef des postes dans l'ancienne Médie, nous a laissé un livre des plus curieux sur les revenus de l'empire de son temps. L'impôt payé au trésor par chac]ue pays et par chaque ville y est indiqué avec soin; et souvent Ibn-Khordadbeh, c'est son nom, rapproche les revenus de ces contrées pendant le khalifat des revenus payés sous l'autorité grecque ou sous la monarchie sassanide. Ce rapprochement nous dit assez combien l'administration arabe fut féconde

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en bienfaits et quelle prodigieuse fortune elle ajouta à la fortune de ces pays, les plus riches du monde.

Ce que les historiens nous racontent de cette puissance et de cette civilisation du gouvernement des khalifes n'a rien qui doive nous surprendre ; c'est de l'histoire à la hauteur du roman, il est vrai, mais c'est de l'histoire. Haroun-er-Raschid et Mamoun y jouent un rôle comme dans les Mille et une Nuits, et ce rôle est vrai. Faut-il compter leurs richesses, faut-il énumérer leurs trésors? Nous le pourrions, tant les renseignements sont nombreux sur ce point. Makrizy nous a donné la description du trésor du khalife fatimite El-Mostanser-Billah, trésor volé et jeté aux quatre vents lorsque la garde turque, révoltée contre El- Mostanser, mit au pillage le palais du khalife, l'an 460 de l'hégyre. Je ne connais pas de pages plus curieuses et qui méritent d'être plus étudiées. Tout l'art de l'Orient s'y trouve résumé comme dans la liste d'un catalogue rapide. Parmi une foule de tapis de soie tissus d'or et de toutes couleurs, parmi les piièces d'étoffe sur lesquelles était représentée la suite des différentes dynasties arabes, avec les portraits des khalifes, des rois et des hommes célèbres de l'Islam, parmi les étoffes de velours et de satin de Damas, dont quelques-unes, couvertes des plus belles peintures, représentaient des figures d'hommes, d'éléphants, de lions, de chevaux, d'animaux et d'oiseaux de toute espèce, les Turcs révoltés trouvèrent des pierreries, des émeraudes, des rubis, des perles innombrables, des miroirs d'acier, de porcelaine, de verre, enrichis de filigranes d'or et d'argent, des échiquiers, des damiers, des milliers de figures d'ambre et de camphre, des milliers de vases d'or, des meubles, des bassins, des aiguières^ des cristaux, des tables d'onyx et de pierre dure, des coffres, des encriers de sandal, d'aloès et d'ébène du pays des Zindjes. Tout disparut comme disparurent un à un, et à Damas, et à Mossoul, et à Bagdad et au Caire et dans tant d'autres villes, ces musées de l'industrie et des arts de l'Orient. Les invasions des Turcomans et des peuples de la haute Asie, les déprédations des barbares dispersèrent et anéantirent ces merveilles. A peine trouve-t-on quelques objets échappés à ce pillage général et qui témoignent aujourd'hui encore du goût et de l'industrie des Arabes pendant l'époque la plus glorieuse de leur grandeur.

Ce fut cette prodigieuse fortune du khalifat qui attira sur l'immense empire arabe ces populations pillardes de l'Orient, bien avant l'époque où nos peuples d'Occident se précipitèrent à leur tour vers ces sources

de richesses. L'esprit de nos contrées devait être singulièrement troublé et enflammé aux récits de ces merveilles. Il ne faut pas s'y tromper, nos rapports avec TÉgypte et la Syrie ont de beaucoup précédé les temps des croisades. Sous les Mérovingiens, Marseille trafiquait avec Alexandrie; les marchands syriens venaient à Paris, et les marchands de Paris faisaient de fréquents voyages en Syrie. Faut-il rappeler les ambassades de Haroun-er-Raschid à Charlemagne? Au ix'' siècle, les Lyonnais, unis aux Marseillais et aux gens d'Avignon, avaient coutume d'aller deux fois par an en Egypte. Dès cette époque, la petite ville d'Amalfî, protégée par les khalifes, avait une colonie importante à Jérusalem.

Les marchands juifs, dont Ibn-Khordadbeh nous a donné l'itinéraire, avaient organisé leurs longues caravanes. « Ces marchands, dit-il, parlent le persan, le romain, l'arabe, les langues franques, espagnole et slave. Ils voyagent de l'Occident en Orient, et de l'Orient en Occident, tantôt par terre, tantôt par mer. A leur retour, quelques-uns font voile pour Constantinople, afin d'y vendre leurs marchandises ; d'autres se rendent dans le pays des Francs. » Les peuples du Nord, je dis ceux des contrées les plus éloignées, se donnaient rendez-vous avec les peuples de l'Orient, aux foires de Samarkand. Vous n'ignorez pas, mon cher ami, que c'est en Suède et en Norvège qu'on découvre le plus souvent ces dépôts de monnaies des Samanides, que les marchands suédois rapportaient des contrées où régnaient ces- princes, dont la dynastie s'éteignit à la fin du x" siècle de notre ère. Cent ans avant cette date, les navires vénitiens, peu nombreux, il est vrai, mais déjà entreprenants, allaient chercher, sur les marchés du Levant, les magnifiques étoffes de Kalmoun et de Dabik, les tissus brodés de Bahnessa et les tapisseries d'Alexandrie, pour les porter aux foires de Pavie et de Rome. Les papes, les évêques, les riches abbés, recherchaient particulièrement ces étoffes. Elles servaient à confectionner les vêtements sacerdotaux, les chapes, les chasubles, les tunicelles. Les pièces de Damas recouvraient les autels ; les soieries de la Perse ou de Chypre, les tentures arabes chargées de broderies ou de fleurs, tapissaient les murs des temples et enveloppaient les colonnes. Le goût de cette décoration somptueuse passa bientôt des églises dans les palais. Le luxe de notre Occident vivait donc du luxe de l'Orient. Notre monde était sans cesse, et sur tous les points, en rapport avec l'industrie arabe, et par l'Orient lui-même, et par l'Espagne, et par la Sicile, dont la conquête par les Normands fut la première étape de la croisade. On sent là comme une fièvre d'intérêts et d'espérances de for-

LA GALERIE ORIENTALE DU TROCADÉRO. SjS

tune excitées, à la pensée d'une conquête à entreprendre dans ces pays merveilleux d'où viennent toutes les richesses, et sur lesquels on raconte des récits fabuleux : si bien que ces grands mouvements des croisades

LAMPE DE MOSQ.tlÉE EN CUIVRE DORÉ (xiV* SIÈCLe)

(Collection de M. Charles Scliéfcr.)

me semblent avoir la foi pour prétexte et le commerce pour véritable cause.

Mais les croisades ne sont pas en question dans cette lettre. Je

reviens donc au plus vite aux industries arabes, à celles dont sont nées nos industries européennes.

Quelle que soit la date qu'on veuille donner aux premières verreries de Venise, il est hors de doute que les manufactures de TOrient contribuèrent, sinon à leur établissement, du moins à leurs améliorations successives. En tout cas, les verreries de TÉgypte et de la Syrie précédèrent de beaucoup celles du Rialto et de Murano. Il est facile de se convaincre de cette opinion en lisant la description du trésor du khalife l']l-Mostanser-Billah qui, je viens de le dire, comptait parmi ses richesses plus de vingt mille vases en cristal unis ou ciselés, une multitude de miroirs et de larges bassins de verre, sur lesquels se dessinaient des figures et des feuillages. Aucun monument ne nous est resté de cette époque, sauf deux morceaux, peut-être, la buire en cristal de roche du Louvre, et le vase de cristal que possède le Musée d'Histoire naturelle de Florence. Il nous faut descendre deux siècles plus tard pour retrouver, avec leurs dates certaines, les œuvres des verriers arabes.

La galerie orientale du Trocadéro nous en ofire une admirable collection. Prenons d'abord les belles lampes en verre que les Arabes suspendent dans les mosquées, sur les tombeaux des sultans, des émirs et des saints. Les plus anciennes datent de la fin du xni" siècle; mais, si nous nous en rapportons aux monuments figurés, leur usage remonte bien plus haut. Nous les retrouvons d'abord dans des peintures de votre beau manuscrit des séances de Hariri, de l'an 684 ( i236 de notre ère). Une lampe est gravée sur la stèle funéraire d'une fille d'un certain Mohammed-ben-Schadjia, qui mourut la première semaine de Zoulcadé, 637 (i23g). Cette stèle est dans la salle de l'exposition égyptienne. Vous possédez, dans votre musée de l'École des langues orientales, des pierres tombales sur lesquelles se dessinent aussi des lampes funéraires : l'une est de 697 (1297), l'autre de 606 (1209); la dernière enfin, celle de Hassan-ben-Soliman-ben-Ahmed, est datée de 596 (1199)- Nous remontons les temps, vous le voyez. Nul doute que des recherches plus attentives nous conduiraient à des époques plus reculées encore. Contentonsnous pour l'heure de ce que le Trocadéro nous donne, et la part est belle.

C'est d'abord la belle et grande lampe qui vous appartient; d'un beau caractère ornemental, d'un effet superbe avec son fond blanc teinté légèrement de vert, sur lequel se détache nettement l'émail des fleurs bleues et des fleurs rouges, et dont les rosaces du col et de la panse se

répètent à la hase du monument, elle offre pour armes une coupe en émail rouge qui se profile sur un champ blanc. Dans les médaillons au-dessous de la panse, je lis cette légende : Honiieitr à notre maître el Solthau el Malek el Nasser Nasser ed-Dounia oua ed-din Mohammed-ben- Kelaoun. La lampe porte donc le nom de ce sultan mamlouk Bahrite qui monta sur le trône d'Egypte en 694 (1294) et qui, deux fois déposé et remis au pouvoir, régna trente-deux ans et mourut en 741 (1341). Je vous signale une seconde lampe au nom de ce prince; elle est à M. Edouard André. Sur le col blanc se détache en lettres bleues le verset si connu et tant de fois répété sur ces monuments : « Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Cette lumière est comme un foyer où se trouve un flambeau, un flambeau placé dans un cristal, cristal semblable à une étoile brillante. » (Koran, sourate 24, verset 35). Sur la panse on lit : Honneur à notre maître el Solthan el Malek el Nasser Nasser el-dounia oua ed-din Mohamed. Et au-dessous de la lampe, pour armes, un cimeterre, une balta. A ce propos, une question. Il est hors de doute que les sultans et les émirs ont pris des armoiries. Ahmedben-Touloun avait un lion pour emblème; Salah-ed-din, un aigle; Barbouk, un gerfaut blanc; Bibars et son fils Béré-ke-khan, un lion; Kelaoun, un canard; Hadjy et Aly, une fleur de lis. Mais pensez-vous que le renk que Ton voit sur les lampes appartienne au sultan dont elles portent le nom ? Je ne le crois pas, puisque voilà deux figures héraldiques différentes et accompagnant le nom de Mohammed. Je pense que nous avons là les armes de fémir anonyme par Tordre duquel la lampe a été faite. Une remarque générale au sujet de ces monuments arabes : le nom du sultan n"indique pas que l'objet lui ait appartenu : il y a là une glorification du souverain, rien de plus; et la preuve, c'est que parfois les vases de verre ou les objets damasquinés, ou les tapis, donnent le nom de l'émir qui les a commandés et le nom du sultan sous lequel ces objets ont été exécutés. Si cette critique vous semble juste, passons sur la question que j'ai soulevée à propos des armoiries.

Je crois que la lampe de M. Albert Goupil, d'un goût ravissant, avec son fond primitivement doré, sa bande supérieure de petites fleurs émaillées de blanc, de bleu et de rouge, portant à la seconde zone en lettres bleues sur fond d'or une légende pieuse, et sur la panse, dans un cartouche en arabesque au trait rouge, ces mots : Honneur à notre maître el Solthan el Malek el Modhaffer el âlem el âdel Rokn ed-dounia oua ed-din, appartient au second Bibars, qui mourut en 70g (i3ioi. Du sultan

Hassan, le fondateur de cette mosquée dont Thistorien arabe Makrizy disait qu'aucun temple ne pouvait lui être comparé et qui est en effet l'un des plus beaux monuments de TÉgypte musulmane, j'ai vu quatre lampes superbes, d\m grand galbe, le col très évasé, très riches de couleurs, et dont les caractères forment une très belle ornementation. L'une appartient à M. Edmond de Rothschild; la légende du col : «Dieu est la lumière des cieux », etc., se lit en lettres bleues sur un fond blanc. Sur la panse, les lettres blanches se découpent au contraire sur un fond rouge semé de fleurettes blanches. La seconde est à M. Chlébowski; elle présente la même disposition dans les légendes et la même ornementation. Dans la lampe envoyée par le gouvernement égyptien, le jeu des couleurs est renversé : les lettres du col sont blanches sur fond bleu , ainsi que les lettres de la panse. Une quatrième enfin — j'ignore le nom du possesseur — a le col en émail bleu, coupé par des rosaces dans lesquelles se répète le nom du sultan, et sur la panse se croisent et s'enchevêtrent des arabesques blanches, rouges et bleues d'un très bel effet. Toutes portent le nom de Hassan : El Solthan el Malek el Nasser Nasser ed-dounia oua ed-din Hassan-ben-Mohammed . Le sultan Hassan est mort en 762 (i36i).

Une magnifique lampe de M. de Rothschild, avec ses légendes bleues sur fond blanc à la partie supérieure, avec ses rosaces contenant les titres du sultan, avec ses belles légendes de la panse, blanches sur fond bleu, offre cette inscription : El Solthan el Malek Ed-Dhaher Abou- Saïd. Quel est ce prince? La dynastie des mamlouks Bahrites s'éteignit avecHadjy; les sultans circassiens montèrent alors sur le trône. Je trouve jusqu'à six princes de cette dynastie portant ce titre et ce nom : Ed-Dhaher Abou-Saïd. Je pense que la lampe de M. de Rothschild appartient au premier des mamloucks circassiens, Barkouk, auquel le Caire doit la mosquée Ed-Daheryeh et la mosquée sépulcrale qui porte son nom. Le sultan Barkouk mourut en 792 (iSgo). Quant à la lampe de M. Gavet, d'un dessin si original et si pur, avec son semis de fleurs bleues et rouges sur la panse et sur le cou, avec sa bande supérieure coupée par des rosaces qui séparent, par un effet charmant et plein de goût, chaque mot de la légende El Solthan el Malek Ed-Dhaher Abou-Saïd, je l'attribuerais au sultan Giakmak, qui monta sur le trône en 842 (1438). Voici mes raisons : la légende de cette lampe de M. Gavet, dont les lettres diffèrent beaucoup de celle de M. de Ro.thschild, a une grande analogie avec l'inscription que Gentil Bellin avait copiée à Constantinople sur un

monument appartenant au sultan circassien El-Moïad Abou-Nasr- Scheïck ; trente années seulement séparent le règne d'Abou-Nasr du règne de Giakmak. La Galette des Beaux-Arts a fait connaître le dessin de Gentile Bellini Tannée dernière à stjs lecteurs.

Pressé par le temps et au milieu des difficultés d'une étude faite

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