N1ET SONDER W1ELLE OOM
j uiel, roue'; rvil, volonté).
Ce gai compère « fol comme un chou à pommes » dirait maître François, se vit portraire en un grand médaillon d'argent, comme s'il avait été un évêque d Utrecht ( voir les trois médaillons de STE. H). Son petit œil qui paraît regarder de côté, ne me dit rien qui vaille. Le bonhomme, sans doute, a fait ample provision de lardons : pour peu qu’on IV invite, il contractera ses muscles faciaux, plissera un peu plus les rugosités de son front, et, de ce masque comique, partira une grêle de propos mordants et salaces. Voyez le curieux dessin de la veine temporale : n’est-elle pas un ver qui se tortille sur le crâne? Le poil lui frisotte comme à un chevreau. Il ne manque à ce satyre en pourpoint passementé de bouffettes, que d'avoir des oreilles de chèvre.
En 1 5 6 1 , au grand Landjumeel des rhétoriciens, à Anvers, il était sur un char en forme de tonnelle dont la verdure disparaissait sous des cartes à jouer. Les frères du Blaet ( de Corenbloem ) l'entouraient, couverts de beaux habits bleus rayés de
blanc et de rouge, aux manches vertes. Ils avaient la tête dans un chaperon également vert, les jambes dans des bas noirs et les pieds dans des souliers blancs. Ce jour-là Oom n’alla pas sans roues : Niet sonder miel. Oom, oomken, c’est oncle, petit oncle. A Bruxelles, on appelait ainsi le Prince des Fous. Aujourd’hui que la langue s’y est corrompue, on dirait menonkel.
Dix ans avant la fête d’Anvers, je rencontre un autre oomken dans l'histoire. Son vrai nom était Colyns, Jean. Une chronique flamande manuscrite le dit peintre de son état [een schilder van synen ambachte diemen hiet in de mandelinghe Oomken ) (Ms. Burg. 14896, Anecdota bruxellensia) . Il lui avait plu de tenir cour plénière de fous, le 20e jour de juillet 1 5 5 1 . Ils accoururent en foule de diverses contrées, villes et bourgades. Le troisième jour, Colyns, chevauchant sur un petit âne, poussa avec sa folle bande jusqu’aux abords de la cour, où il eut l’honneur d’être vu de la reine douairière de France et de madame Marie, sa sœur. Il redescendit vers le Marché-au-bois. Déjà l’on entendait les fredons de l’orgue dans sainte Gudule, où se célébrait à son intention une messe solennelle en plain-chant. ( Aldaer men den dienste, metten sangers in discante ende metten grooten orgelen, pontificalyck mas doendé).
Item , pour parler comme ma chronique, la messe entendue, les fous allèrent,
toujours à grand’procession, vers Saint Nicolas et le Marché. Ils avaient à se bien tenir, car au défilé était attaché un prix : le point était de paraître charmant à peu de frais ( ten minsten coste ende ten fraeyssten consté).
L’après-midi de ce beau jour, Oomken Colyns rendit la justice du haut d’un théâtre dressé devant l'hôtel-de-ville. Avaient été ajournés à comparoir tous les fous délinquants. Le mercredi, on put le voir, au même endroit, avec les gens de sa juridiction, mangeant, au son des clairons et des trompettes, un veau de mine succulente [etende een goed vet gebraden kostelyk calffi). Croyez que le veau fut arrosé dans les règles: « Encores
ne vis-je onques fol qui ne heust voluntiers et à longs traictz » dit F. Rabelais,
auteur contemporain. Heureux temps d’inconsciente gaieté! Ils vont finir ces jours de fête. Déjà s’apprêtent les bourreaux d’Espagne avec leur buen padre , le duc d’Albe, pour réduire les Flamands à leur devoir ( Ha ! senor, el buen padre de los soldados es muerto, dans Brantôme). Et les Violiers d’Anvers verront pendre leur frère Pieter Scuddematte et décoller leur capitaine.
Jean Walraevenz n’était pas le premier fol officiel qui se vît effigié en médaille.
Un très habile maître allemand, l’Augsbourgeois Hagenauer, a modelé avec amour, de grand et de moyen module, un archifou Hans von Singen, « morotatos et fatuorum rex festivissimus . » Hans avait ceci de particulier que, pour rien au monde, il ne se voulait trouver avec des gens de sa sorte. Qui ne connaît le fou ( Hoffnarr ) de Maximilien, Kunz von der Rosen, que Holbein ne se lassait pas de dessiner à la plume, et que Daniel Hopfer nous a mis sur bois, dans son pourpoint déchiqueté en barbes d’écrevisse?
L’auteur du médaillon exposé par l’État ( argent ) et par la ville d’Anvers [plomb), a gardé l’anonyme. On doit Juste-Lipse regretter d’autant plus cette indifférence, qu’il n’est pas
seul à dérober sa personnalité à l’étude et à la sympathie de la postérité. Du médailîeur des illustrations belges du XVIe siècle, devant qui passèrent Horn, Damhoudere, Viglius et d’autres, on ne sait rien non plus. Toutefois il se présente ici un champ de conjectures heureuses. Je voudrais partir de deux médailles signées, de JACQUES JONGHELINCK, pour conclure à une paternité étendue que je puis appuyer par des analogies tirées de la forme des lettres, de détails du costume et de la nature du modelé. En m’aventurant à cette restitution, je tâcherai de ne pas me laisser distraire par deux ou trois groupes de médailles synchroniques, émanant d’autres artistes que jamais peut-être on ne connaîtra. Le statuaire anversois a sa manière : il faut s’y tenir.
La bataille de Saint-Quentin se livre en 1 5 5 7 . Ce lui fut l’occasion de faire une médaille à l’effigie de Philippe IL Cette même année, il met son nom au bas d’un buste de Charles-Quint d’égal module. En 1 5 5 8, s’édite la médaille d’Eric, duc de Brunswick-Lunebourg , qui s’était distingué à Saint-Quentin avec sa cavalerie. Que fait l’artiste? Il donne au duc, à peu de chose près, l’armure de Philippe, attache l’épaulière à l’aide d’une boucle de même saillie, fait à la collerette tout juste autant de plis, et particulièrement dans le poil et les méplats de la face, maintient son identité de facture. Si Eric de Brunswick est de Jonghelinck, le comte de Horn daté de 1 5 6 5 , et Guillaume de Juliers daté de 1 5 66 , lui reviennent évidemment. Entre la
Jean ~Walravènz, dit Oomken, prince des fous, à Bruxelles, 1563
comtesse de Horn, au revers de la médaille du comte, et la gouvernante Marguerite de Parme, on ne pourrait signaler de différences. Cest toujours le modelé précis, intelligent et distingué, d'un statuaire-médailleur de profession produisant beaucoup, sans force ni élan, mais aussi sans défaillance.
Dans l'agencement des revers, qu'il y ait des emblèmes ou des armoiries, règne un £joût parfait. Prenez la table, le cimier lambrequiné a tête de Minerve des médailles de Viglius, le damier de Damhoudere, toujours 1 artiste intéressera , il lente d'ennoblir ce qu'il touche : dieu, table ou cuvette.
Voici le buste de messire Josse de Damhoudere, chevalier, docteur es dioits, jadis conseiller et commis des domaines et finances. Il est représenté comme sur le grand bois, si bien encadré d enroulements et de volutes, de 1 édition française in-folio de la Pratique judiciaire . Le Brugeois a le chef couvert dune barrette dou s échappent des cheveux frisottants. Il porte avec une noble aisance sa robe de docteur des hautes facultés. C'est une physionomie bien ouverte, investigatrice, loyale, compatissante, comme en devait avoir une, le magistrat qui écrivait : « Moi qui suis d un tel
Les archiducs Albert et Isabelle
naturel, que je ne puis éconduire ceux qui me requièrent de choses honnêtes. » Au revers, sous les plus élégants lambrequins, se tient droit le damier, entouré de la devise : Sonder vallen staet Damhoudere.
Ces médailleurs du milieu du XVIe siècle s'influencent naturellement l'un l’autre. On voit bientôt que Stephanus Hollandicus, en modelant ses bustes de bourgeoises, et Jonghelinck, ses princesses, ne peuvent oublier le séduisant portraitiste de femmes Pastorino di Giovan-Michele de Pastorini, de Sienne, et les deux Italiens que l'empereur avait appelés à Bruxelles, Leone Leoni et Jacopo da Trezzo. La comtesse de Horn est coiffée comme la Marie Stuart de Jacopo Primavera. ( Numismatic Chronicle de 1877, pl. II, héliotype); seulement il y a loin de la physionomie candide et ouverte de Walburge de Nuenar et de Meurs, au profil dur, à l'œil inquiet, que le médailleur italien a donné à la fille de Jacques V et de Marie de Lorraine.
Le mari vaut la femme sur les médailles de diverses grandeurs, mais modelées toujours par le même artiste, que nous avons de Walburge de Nuenar et de Philippe de Montmorency, comte de Horn. Egmont vient, un jour, prendre la place de la comtesse de Horn, au revers du grand buste de son compagnon de gloire (v. la Sylloge de Luckius, p. 184, et le t. Ier de Van Loon, p. 101). Il est vu de trois quarts, la poitrine protégée par une armure damasquinée, et s’appelle :
Amuratus, princeps Gaveranus, cornes Egmontanus Flandriœ Artesiœque prcefectus.
En même temps que les victimes, j’ai voulu donner le bourreau. Parmi les effigies du duc d’Albe, s’en rencontre une, plus sombre que les autres. Juliano Giannini, orfèvre italien e'tabli en Belgique, nous avait laisse' une tête ide'alise'e. A la vérité, il montre d’Albe « froid et retiré » comme l’avait vu Brantôme ; mais le front large et plane fait dominer absolument l’intelligence dans sa physionomie ; l’impression n’a rien de funeste ; c’est un beau type militaire : Religionem et obedientiam redintegravit, lit-on, au revers, avec la date delà grande année du duc, 1 568. Autre est l’œuvre du médailleur qui a signé, sous la coupure du bras, NJC ou H R, le profil rostré de gypaète, au cou barbu :
D . FERNANDVS . TOLEDO . DVX . ALBE
Le manteau militaire est retenu par une broche sur la passegarde faite pour empêcher la lance de glisser au col. Au revers, des anges élèvent des couronnes. Des canons pris à Gemminghen, Jonghelinck coula, en i 5 7 1 , un groupe triomphal : le duc d’Albe
Isabelle, veuve Apothéose d’Isabelle
foulant aux pieds la rébellion. De fait, il y avait à exulter : la répression était digne de Philippe II et de son lieutenant.
Le jour des Cendres, de 1 5 68, on avait emprisonné cinq cents personnes. « Avec les arrestations d’après Pâques, le nombre des exécutions qui vont avoir lieu, écrivait au roi le duc d’Albe, dépassera huit cents têtes. » ( Corresp . de Philippe II. t. II. p. 25.)
Un brave citoyen, Jean-Baptiste Houwaert, poète moraliste ronsardisant, et qui devint un jour maître ordinaire des comptes du duché de Brabant, a pleuré les malheurs de la patrie en des vers émus, chaleureux, souvent indignés, mais presque toujours médiocres :
« De par l’inquisition, ils ont bien noyé dans leur sang dix-huit mille personnes, « eux, les méchants qui sévissaient contre des peccadiles »
En uyt cracht van haer inquisitie,
Brochten sy de menschen ter doot om een woort.
In corten tyt hebben sy in haer bloet versmoort
Wel achthien duysent menschen onder mans en vrouwen.
(De Vier Wterste.)
Il avait tâté d’une des cages de Monseigneur Alvarez de Tolède; avait souffert, dans le Treurenberg , X Arx gemitus, le Château des Pleurs, « dix morts pour une ».
Menich mensch die sterft thien dooden voor eene.
Le chevalier Antoine van Stralen, seigneur de Mercxem et Dambrugge, bourgmestre d'Anvers, y e'tait enfermé aussi. Il en sortit pour être décapité à Vilvorde. Dans la vitrine de la collection exposée par le South Kensington Muséum, l'on pouvait voir un magnifique exemplaire en argent de la médaille de van Stralen qui avait pour devise : VIRTUTE . ET . CONSTANTIA.
On fit quatre médailles en l’honneur de Houwaert. La première, de petit module, date de 071 ; il avait trente-huit ans. M. Chalon la publia dans la Revue belge de numismatique., de 1869. En 1578, après avoir reçu les félicitations du gouverneur-général, l'archiduc Mathias d'Autriche, sur ses poésies de circonstance, Houwaert, se vit offrir, par le magistrat de Bruxelles, la médaille à la riche armure damasquinée d’or sur fond bruni (v. art. de M. Stallaert dans la Revue trimestrielle , de 1 863). Trois fois sur quatre, il porte un habit pseudo-classique, au paludementum noué sur l'épaule ; mais jamais il ne renonce à sa fraise godronnée. [Au Cabinet de F État).
Cinq ans après, Hans Wiericx grave un admirable portrait pour deux ouvrages du poète, imprimés par Christophe Plantin, le Pegasides Pleyn et de Vier Wterste. Le 18 janvier 1 5 8 3, il était payé à l’artiste, la somme de douze florins « lesquels sont pour reste de payement de la figure de Houwaert dont debvoit avoir 3 livres de gros. » (v. les Frères Wiericx à T imprimerie Plantinienne , BULLETIN DU BIBLIO- PHILE ANVERSOIS).
Il semble qu'ici se renverse la loi qui fait travailler les médailleurs sur les dessins d’autrui, plutôt que d'après le modèle vivant. On a dit que, même aidé d’un dessin déjà arrêté et fixé, le modeleur a bien assez de le rendre, selon les conditions et les exigences de son art. La gravure de Wiericx rappelle étonnamment le Houwaert cuirassé. La tête est robuste et saine, l’expression honnête et franche ; le sang affleure à la peau. S'il faut croire les méchantes langues, le poète de Saint-Josse-ten- Noode était de complexion amoureuse; il n’aurait que trop retenu les enseignements de son maître, Publius-Ovidius-Naso, dont il savait par cœur l 'Art d'aimer et les Métamorphoses. Un de nos plus savants bibliographes retrouva, il y a quelque douze ans, les pièces d’une enquête morale faite, à la fin du XVIe siècle, par l’officialité, sur Houwaert fortement sexagénaire. Déposent, un vieux rentier espionnant ses voisins, un receveur général des domaines, une marchande d’herbes, qui sais-je encore ? C’était un pavillon avec jardinet, sur le Fossé-au-Loup, que l'on surveillait. Le poète y rendait visite à la petite Françoise, Fransken, qui allait vêtue d'une robe à traîne, met een vlieger rock , et à Jenneken, sa sœur. Le rentier dénonciateur ne sait dire si elles vivent honnêtement, mais pour sûr il a vu une ou deux fois Houwaert travailler au jardin. L’enquête par commune renommée n’eut guère de suites : trois ans après, l’inculpé mourait doucement dans la Petite-Venise (Cleyn Veneçien), sa charmante villa, aux portes de Bruxelles.
Des deux médailles de petit module, l’une porte, au revers, les armes de Houwaert, l’autre, ainsi que les deux grandes, des emblèmes expliquant la devise: HOVDT. M1DDEL MATE c’est à dire que la vertu tient en toute chose le milieu. On a ici la modération prêchée par Epicure, Gassendi et Molière. « Sur la façade de ma villa, donnant sur la
I /archiduc Léopold-Guillaume, gouverneur des Pays-Bas
» campagne de Saint-Josse-ten-Noode, se lit encore, dit le poète, une devise utile écrite
» en grandes lettre: Hcmdt middelmate Veux-tu suivre ce bon conseil? dompte
» ta nature et ta jeunesse, car la sensualité est contraire à cette devise. »
Ce revers est d’un bel agencement. Devises et emblèmes faisaient fureur alors. Depuis le début du siècle, on s’évertuait à en composer. Otto Vœnius, le peintre aux nobles images, voulut s’exercer aussi à « ces curiosités spéculatives ». La deux cent septième figure de son recueil est formée des emblèmes de Houwaert (i 5y8), un hoyau, une corne d’abondance et une couronne de laurier, lesquels nous apprennent après coup (Bruxelles, 1624) que « par talent on peut parvenir aux richesses et à l’abondance de toutes choses, » Houwaert avait de plus le compas de la modération et 1 efestina lente de la tortue.
La face et le revers des quatre médailles houwaertiennes dénotent évidemment un praticien du premier ordre. Il devait avoir son atelier à Bruxelles. ALEXANDER. P. F. est la signature inscrite sous la coupure du bras des pièces de grand module. C’est tout ce qu'on sait de lui aujourd’hui : il ne fut connu que de ses contemporains bruxellois.
Le revers de l’effigie de Juste-Lipse (1601) n’est pas moins heureux. N’était la date, on croirait à un dessin de Rubens. La tête de Rome des deniers consulaires, placée entre une Foi, ou deux mains qui se serrent, un lituus et des faisceaux, sert de commentaire à ces paroles d’Ennius : Moribus antiquis i'es stat romand virisque. La tête de l’illustre antiquaire émergeant d’une grande fraise à l’espagnole, cuello de lechuguilla , est d’une belle liberté de travail ; on y sent bien le coup de pouce du peintre-modeleur. Le buste du tombeau des Récollets de Louvain, aujourd’hui au Musée royal d’antiquités, est grave et austère à faire peur dans la blancheur de son albâtre. Les traits sont minés, ravagés par le travail ; l’œil a pris une fixité inquiétante, tandis que la médaille, avec son accentuation hardie, respire la vie et l’intelligence. J’ai tout lieu de croire que la robuste tête de femme, coiffée d’une couronne murale, de la prise de Lierre, 1595, est l’œuvre du même artiste. Comme on voit bien que cela s’est fait à Anvers, à la veille de l’épanouissement de Rubens ! A côté de tout un groupe de ces figures pittoresques, Croy, Steelant, Lautens, etc, se viennent placer les portraits officiels des graveurs de profession.
CONRAD Bloc, dont Zani dit qu’il gravait toutes ses matrices dans l’acier — ce qui n’est pas exact, on a de Bloc, nombre de médailles coulées, — et JEAN DE MONFORT, qui fut certainement son élève, nous ont laissé les effigies d’Albert et d’Isabelle. Les archiducs sont godronnés, comme on disait alors. Les cordons emperlés et les joyaux de bosselage se mêlent dans la haute chevelure de l’infante. Sur la grande médaille de Monfort, nous avons la transformation et l’apothéose. « Son bien-aimé mari ne fut pas sitôt mort, dit messire Claude Chappuisot dans son oraison funèbre, que cette très pieuse, très sage, très catholique princesse ôta toutes les pierres précieuses
de sa tête, et toutes autres choses de très grand prix » Isabelle avait fait couper
ses cheveux; une guimpe blanche recouverte d’un voile noir enserrait sa tête, elle
portait la robe gris cendre de sainte Claire. Le R. P. André' a Soto, son confesseur, avait reçu ses vœux. Elle n’appartenait plus au monde, voulait être appele'e désormais sœur Isabelle. Inutile de demander si, au gouvernement, tout se fit plus que jamais par le ministère de quelque tête rase. Déjà en 1621, Otto Vœnius avait peint les archiducs en ermites, pour les carmes déchaussés de Marlagne.
Au revers, le graveur la déifiant, l’assied, à côté de l’oiseau de Junon, sur le globe terrestre où apparaît le signe du Lion.
Légende : CIDIOLXVI. AETERNITATI. AVGVSTAE. CIDIOCXXXIII.
Bon Juan d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas
Elle était née à deux heures après minuit, sous le signe du Lion, ayant pour ascendant la constellation du Vautour, ce qui est, à entendre le R. P. Jean-Jacques Courvoisier, un présage de paix, de justice et de sainteté. Il faut se rappeler que l’on est au temps de Wallenstein. Encore quelques mois, et l’astrologue Seni verra, au firmament, l’assassinat d’Egra.
Jonghelinck gravait, depuis trente-six ans déjà, les sceaux de Sa Majesté, quand il demanda de pouvoir résigner son office en faveur d'un sien neveu, Sibrecht Waterloos (v. A. Pinchart. Recherches sur les graveurs de médailles , p. 18). Il avait eu occasion de faire travailler le jeune orfèvre bruxellois qui, pour l’heure, se trouvait à la tête de cinq petits enfants, le plus clair de son avoir.
Adrien, le cadet, devait devenir un jour conseiller et maître général des monnaies (1661). Le maigre profil de l’archiduc Léopold-Guillaume d’Autriche a été modelé par lui.
On y trouvera de l’élégance; le travail est exécuté proprement ; la chevelure se déroulant le long des
joues, a des boucles d’une souplesse soyeuse. Si on la coupait et que, sur le haut de la tête, on indiquât la visière d'un armet, nous aurions le héros de la Manche âpre et grise.
Lorsque le gouverneur général nous quitta le 8 mai 1 65 6, il n’était guère plus riche que le chevalier errant au dénoûment de son Odyssée. Les historiens rapportent qu'il laissait de fortes dettes qui ne furent jamais payées.
ADRIEN WATERLOOS a eu l’honneur de « boucher et imprimer en cire » — c’est ainsi qu’il s’exprime, — quelques-uns des gouverneurs que l’Espagne nous envoyait. Il fit aussi les médailles de nombreux dignitaires civils et ecclésiastiques. Lui-même s'effigia en une assez grande médaille d’un dessin médiocre. Il porte le bout des doigts d'une main trop petite aux plis d’un manteau. Van Dyck aimait à poser ainsi son modèle. Le Bruxellois Philippe de Champagne s’est représenté de la même façon ; toujours peut-être en souvenir de Raphaël. Au fond, le graveur de monnaies et de sceaux, Adrien Waterloos, était d’un naturel artiste : il cherchait. J’ai là un buste caractéristique, au cou nu, au linge défait, — c’est un peintre ou un sculpteur, — fait en un ovale de bronze pâle, avec un certain brio.
Son neveu Denis donne à ses médailles plus de relief, mais il lui vient rarement des velléités de style et d’esprit. En France , au commencement du siècle , s’était rencontré un modeleur sans pareil : Guillaume Dupré, le portraitiste d’Henri IV,
de Marie de Médicis, de Louis XIII et de leur cour. Il est vraiment l 'arbiter elegantiarum de la médaille. Ses belles productions se distinguent par une netteté de fonte si grande, dit M. Eugène Piot dans la Galette des Beaux-Arts, de 1878, que parfois on se prend à douter si elles ne sortent pas plutôt de dessous le balancier du monnayeur que de l’étrier du fondeur. Jean Varin,que MM. Bolzenthal, A. Pinchart et Edouard Fétis , font naître à Liège , et M. Albert Barre, à Sedan, (v. Graveurs généraux des monnaies de France.) fut élève de Dupré. Il nous a laissé les bustes, à la mine si haute, de Louis XIII, d’Anne d’Autriche, de Richelieu, de Louis XIV et du grand monde de son temps. Dans les provinces belges, la médaille touche à son déclin.
De la tête expressive de don Juan d’Autriche, grand-prieur de Castille, gouverneur et capitaine-général des Pays-Bas et de Bourgogne, Denis Waterloos n’a su tirer aucun parti. Il lui prête un œil noyé, des joues rondes ; les cheveux bouclent
lourdement. Est-ce là ce superbe bâtard, fils de la Calderona, auquel madame d’Aulnoy trouvait tous les traits réguliers, les yeux noirs et vifs, la tête très belle. Dans son Jacques d’Ennetières, conseiller d’Etat et trésorier-général des domaines et finances, le médailleur fait preuve d’un réel talent. La mine de Bartholo de ce haut fonctionnaire est parlante. A défaut d’élégance, il y a ici une grande justesse d’accentuation (Au Cabinet de FEtat).
Le dernier dessin fait par M. Danse, pour les Médailles de l 'Art ancien , reproduit le profil d’un vieux diplomate des Provinces-Unies. Albert Joachimi était âgé de quatre-vingt-six ans quand on fit d’après lui ce petit chef-d’œuvre, 164.6, signé I G sur la coupure du bras. C’est une eau-forte de Rembrandt, ou, si vous voulez, une libre peinture. Tout s’y exprime à merveille dans sa touche propre, avec de petits effets qu’on ne confie guère au métal : la tête ridée, mais solide encore du vieil homme d’Etat, son grand col uni rabattu, l’habit passementé de brandebourgs comme un dolman de hussard. Joachimi avait été peint par Mierevelt. A ce moment, les médailleurs hollandais ne voient pas autrement que les Hais, les van der Elst, et même que les marinistes. C’est une école particulière de modelage, le plus souvent de haut relief comme dans les bustes de face des grands marins Tromp et Ruyter, et dans les réunions de bourgmestres et d’amiraux. Les pièces sont creuses, frappées en coquille, ou coulées minces et reprises au burin. Deux de ces grandes médailles reproduisent tout uniment le petit tableau de Théodore de Keyser : les magistrats d’Amsterdam, en noir avec fraises blanches, délibérant sur la réception à faire à Marie de Médicis. A côté des portraits, vous avez l’eau agitée et l’eau calme, de grands vaisseaux de guerre, des barques d’amiraux, et de loitaines perspectives de villes.
Les Varin, les Waterloos, les Roettiers, les Duvivier, les Harrewyn, issus de nos provinces, forment autant de familles de médailleurs se suivant l’une l’autre jusque vers la fin du XVIIIe siècle. Paraît alors l'ingénieux et fécond artiste par lequel je clorai ces considérations sur nos médailles.
Charles- Alexandre, duc de Lorraine et de Bar
Théodore-Victor VAN BERCKEL, était d’une des plus vieilles familles du Brabant septentrional. Il apprit la technique de son art chez un graveur de 1 hôtel de la Monnaie, à Clèves.
M. Jules Nollée de Noduwez, attaché de légation honoraire de Belgique, à qui j'avais demandé des détails sur son parent, m’écrit : « Qu est devenue la correspondance du graveur-général, laquelle comptait des lettres de Joseph II, de Mirabeau et d'une foule de grands personnages? Je l’ignore: je me rappelle surtout une lettre de Charles de Lorraine s’extasiant devant la médaille que Van Berckel avait faite de lui : « Ma personne ciselée par vous est une édition revue, corrigée et amendée de celle que ma mère édita nel tempo passato. »
Le propos est bien du temps et du personnage qui passe pour avoir été très bon enfant. De vrai, l’œuvre est merveilleusement venue. Elle fait penser aux délicats illustrateurs et portraitistes français du XVIIIe siècle. Le graveur de coins, à l'imitation d'un Jean-Michel Moreau, par exemple, s'était assuré de toutes les ressources de son art. Il n'avait pas moins soigné sa culture intellectuelle.
M. Nollée de Noduwez me dit que Van Berckel était un homme fort instruit, causant d’une façon charmante.
Charles de Lorraine avait lieu d’être enchanté de sa médaille. Il y a dans le profil mille intentions fines rendues avec bonheur. Les méplats des joues tombantes et des muscles accentués de la bouche, les rides de l’âge dans un cou épais, sont touchés avec infiniment de souplesse. La queue des cheveux, nouée sur la nuque, se déroule légèrement jusqu’au bas de l’épaule ; un manteau doublé d’hermine et retenu par une fibule, cache à demi la cuirasse à la croix des chevaliers teutoniques. Le linge et les
dentelles ne sont pas froissés plus délicatement sur un pastel de Latour ; et pourtant le tout est sorti d’un coin d’acier (1778). Pour mieux juger du mérite de la tête, qu’on mette en regard les Charles de Lorraine et les bustes de princes, des graveurs contemporains. L’élégante facilité de Van Berckel frappera tout d’abord. Si l’on veut prendre, après cette première expérience, les médailles de Marie-Thérèse, la comparaison sera aussi concluante. Van Berckel modèle et compose mieux que personne.
Le revers aux bambins potelés, en train de mesurer et de tailler le marbre, de peindre et de dessiner, n'est pas moins heureux. Sur la fin du XVIIIe siècle, le maître de Bois-le-Duc retrouve les enfants de François du Quesnoi, aux jolis airs de tête, aux membres mollement arrondis.
On compte une dizaine de Marie-Thérèse, mariée et veuve, une demi-douzaine de grands jetons, ronds ou octogones, de Marie-Christine et de son mari Albert de Saxe-Teschen. Cette figure de femme, à chaque fois, se montre ravissante. Il est bon de 1 étudier sur un exemplaire à fleur de coin. Des répétitions de Van Berckel, choisissons la fine silhouette coiffée en hérisson. La chevelure monte très haut et se couronne d’une rose épanouie dans ses feuilles, et d’un petit diadème d’où tombe un fil de perles. Attachez aux épaules de l’archiduchesse le manteau aux lis d’or, et vous aurez sa sœur, Marie-Antoinette de France.
Revers de la médaille de Charles de Lorraine
On n'a pas l'idée du soin, de la conscience, que le médailleur met à traiter ses bustes, d'une vingtaine de millimètres. Sur chaque jeton, il change la coiffure de Marie- Christine, son corsage, ses bijoux ; ôte à Albert sa cuirasse, la lui remet après l’avoir drapée d’hermine ; lui refait les plis de son grand-cordon, et se croit obligé d’user d’un art qu’on ne saurait rêver plus galant, pour marquer, au profil de la gouvernante de nos provinces, le passage de quelques années (jetons de 1780, 1788, 1791).
L’esquisse que je fais de l’histoire de notre glyptique, comporte malaisément l’examen détaillé d’un œuvre aussi nombreux que celui de Van Berckel. J’essayerai toutefois, m’aidant d’une note fournie par un de nos médaillistes les plus habiles et les plus zélés, M. le baron R. Surmont de Volsberghe, de grouper les cent trente-quatre pièces arrivées jusqu’à nous.
Peut-on se flatter de tout connaître ? j’en doute grandement si je relis ce que m’écrivait M. Nollée de Noduwez: « Les filles du grand artiste, nées sous l’ancien régime, en avaient conservé tous les préjugés. A leurs yeux, leur père avait dérogé en exerçant un métier ; et elles s’empressèrent à sa mort de faire briser tous les coins demeurés en leur possession. Quelques-uns échappèrent au marteau, grâce aux scrupules de l’orfèvre chargé de ces méfaits iconoclastiques ; ils se trouvent à cette heure au musée de Bois-le-Duc. » Plus d’un projet, plus d’une œuvre inachevée, durent disparaître alors.
Les groupes de l’incessante production du maître de Bois-le-Duc se forment ainsi :
D’abord, les médailles et les jetons gravés durant ses premières années et pour des faits de l’histoire de Hollande ;
20 Soixante-six médailles et jetons ayant trait à l'histoire de nos provinces, sous Marie-Thérèse, l’archiduc Charles, Marie-Christine, Joseph II, François II et Léopold II ;
3° Monnaies, médailles et jetons inspirés par la révolution brabançonne (Fœderati Belgii) ;
40 Une série assez nombreuse de pièces non datées et servant de jetons de présence à des magistrats de villes et de châtellenies ;
5° Un certain nombre de médailles exécutées pour des particuliers, à l’occasion d’une naissance, d’un mariage, d’un jubilé, d’un décès ;
6° Enfin, des coins de monnaies frappées pour le gouvernement autrichien dans des ateliers belges.
Camille PICQUÉ
Albert Joachimi, diplomate
Fig . 1 . — Conrad comte de Luxembourg 1083)
Fig. 2. — Chevaliers de la tapisserie de Bayeux (1066-1100)
Fig. 3. — Godefroid III, duc de Lothier (1168)