‹ L'art ancien à l'Exposition nationale belgeChapitre 19 sur 46 · PENDULES · texte numérisé non relu

PENDULES

Les Grecs mesuraient le temps à l’aide du gnomon ou cadran solaire ; on doit à l’égyptien Cte'sibius les premières horloges à eau. Nous n’avons pas l’intention de suivre pas à pas les progrès de l’horlogerie, dont l'histoire a déjà été écrite et n’a pas besoin d’être refaite; nous citerons, seulement pour mémoire, la fameuse clepsydre, présent du calife Haroun-al-Raschid à l’empereur Charlemagne. Ce fait légendaire permet d’ailleurs d’établir que l’invention de l’horlogerie est de date relativement récente.

C’est au moine Gerbert , depuis pape sous le nom de Sylvestre V , qu’est attribuée la première horloge à poids. Il n’est malheureusement parvenu jusqu'à nous aucune notion sur l’organe régulateur de cette machine construite, dit-on, à Magdebourg, vers la fin du Xe siècle.

Courtrai peut revendiquer l'honneur d’avoir possédé une des premières horloges à poids; cette pièce remarquable fut transportée à Dijon en 1 363. On cite encore parmi les plus anciennes horloges, celle de Padoue et notamment celle du Palais de justice de Paris , exécutée en 1 370 par Henri de Vie , venu d'Allemagne sur la demande de Charles V.

Cette horloge n'avait, dès le principe, pour régulateur, qu’un foliot, sorte de barre chargée de poids, dont l'inertie était en opposition avec le mouvement de la roue, en raison de sa dimension et de son éloignement de l’axe. Beaucoup plus tard seulement ce foliot fut remplacé par un volant circulaire qui prit le nom de balancier.

Au XVe siècle, les horloges célèbres sont assez nombreuses; le serbe Lazare construit celle de Moscou en 1404; Gian Paolo Rinaldi, de Reggio, achève, à peu près à la même époque, celle de léglise St-Marc. Enfin Conrad Dasypoius met, en i5j5, la dernière main à la fameuse horloge de Strasbourg.

Avant cette époque, c’est à dire dans la première moitié du XVe siècle, un grand

Fig. 5. — Coffret en fer ixive siècle); Coll, de M. de Deyx

Fij. 0. — Coffret en cuir xive siècle) ; Coll, de M. Lippexs

progrès avait été accompli, grâce au français Carovage ou Carovagius inventeur du ressort spécial qui permit d’exécuter des horloges portatives (*) ; ces horloges étaient munies d'une sonnerie et d'un réveil.

A dater de ce moment chacun put avoir chez soi, et même emporter en voyage, l'instrument qui compte les heures.

Viollet-le-Duc assure que jusqu’à cette époque les horloges ne se trouvaient guère que dans les palais, les monastères ou les châteaux, et encore étaient-ce pour la plupart des horloges dont le mouvement était produit par l’écoulement de l'eau. Toutefois les statuts de Cîteaux parlent d’horloges meubles mues par des rouages et des poids. Plus tard, nous les voyons mentionnées dans le Roman de la Rose :

» Et refait sonner ses orloges,

» Par ses sales et par ses loges, » A roës trop sotivement » De pardurable movement. »

« Nous n’essaierons pas de décrire le mécanisme de ces horloges, dit le célèbre

(') Jacquemart, Histoire du Mobilier.

archéologue (*) ; cela devait ressembler beaucoup à ces coucous que l’on rencontre encore dans presque toutes les maisons de paysans de notre temps. Quant à la boîte dans laquelle était renfermé le mécanisme, elle pouvait être plus ou moins richement décorée de sculptures et de peintures, mais ne se composait que d’ais de bois, sorte de petite armoire au milieu de laquelle se détachait le cadran ; la sonnerie était placée au-dessus, presque toujours visible : c’était le clocher de l’horloge. Ce petit meuble, dont le mécanisme était mû par des poids, ne pouvait être placé sur une table ou sur une console ; on le suspendait à la muraille, assez haut pour que les poids pussent parcourir une distance aussi longue que possible.

Nous voyons figurée, dans le bas-relief de l’Annonciation des stalles de la cathédrale d’Amiens, une horloge d’appartement dont la forme appartient aux dernières années du XVe siècle. Dans cet exemple, on se rend parfaitement compte

F\çt . 1. — Gaine de cofrret, en cuir bouilli poinçonné ; Collection de M. Vermeersch

du mécanisme au moyen duquel le marteau frappait sur le timbre supérieur fait en forme de toit conique.

Il était d'usage, dans les tournois, de limiter parfois la durée des joutes entre deux champions à la durée d’un sablier qu’on appelait horloge. Celui qui, des deux adversaires, pendant cet espace de temps, avait obtenu un plus grand nombre d’avantages, était déclaré vainqueur. On empêchait ainsi que des joutes à armes courtoises ne pussent, par suite de l’acharnement des jouteurs, dégénérer en luttes sanglantes.

« Aussi tost qu’ils eurent d’un costé et d’autre les lances sur la cuisse, le » nain (qui estoit sur le perron) dre'cea son horloge (qui estoit de verre plein

O Viollet-Le-Duc, Dictionnaire du Mobilier.

» de sablon, par tout le cours d'une grande demye heure), et puis sonna sa » trompe tellement que les deux chevaliers le purent ouyr. Si mirent les lances

« es arrest, et commencèrent leur jouste, laquelle fut bien courue et joustée

» et durant celle demye heure rompit le chevalier à l’Arbre d’or plus de lances » que le chevalier venant de dehors, parquoy il gaigna la verge d’or comme il b estoit contenu es articles du pas. Ainsi se passa la demye heure que tout le b sablon fut coulé (*) b

Nous vovons ces horloges de sable employées plus tard encore, mais dans des

Fig. 8. - Coffret de fer damasquiné d'or ; Coll, de M. Vermeersch

circonstances bien différentes. A la Sorbonne, à propos des discussions que suscitèrent les questions sur la grâce efficace et la grâce suffisante, Pascal, dans

sa seconde lettre à un Provincial, rapporte ce propos d’un sien ami : « Et

b je l’ai bien dit ce matin en Sorbonne. J’y ai parlé pendant toute ma demib heure ; et, sans le sable, j’eusse bien fait changer ce malheureux proverbe qui

(’) Mém. d'Olivier delà Marche, liv. II.

» court déjà dans Paris : « Il opine du bonnet comme un moine en Sorbonne. » » — Et que voulez-vous dire par votre demi-heure et par votre sable ? lui » répondis-je ; taille-t-on vos avis à certaine mesure ? — Oui, me dit-il, depuis » quelques jours »

On employait, il n’y a pas encore longtemps, les horloges de sable dans les ventes aux enchères et les adjudications.

Au XVIIe siècle, Huyghens applique aux horloges le pendule de Galilée. L’illustre savant en avait d’ailleurs déjà fait l’application, car, il résulte des mémoires et lettres, publiés en 1 8 1 8 par Venturi, qu’un Italien, du nom de Dominique Balcetri, aurait travaillé à une horloge à pendule, sous les ordres de Galilée et de son fils.

C’est de la Renaissance que datent les premières boîtes à pendules d’une certaine élégance. François Ier autorisa les lxorlogeurs à mettre en œuvre, comme les orfèvres.

Fig. 9. — Coffret de bois doré et cristal de roche ; Trésor de l’Eglise de Montaigu

« l'or, l’argent et toutes autres étoffes ». Augsbourg devint bientôt célèbre entre j toutes les villes d’Allemagne, par son école d'horlogers.

Les fig. io, ii et 12, reproduisent plusieurs de ces spécimens. La forme de ces instruments horaires est généralement celle d'un petit monument rectangulaire, surmonté d'un campanile élancé et soutenu par de délicates colonnettes. Le soubassement de ces petits édicules repose presque toujours sur quatre pieds.

On ne saurait trop admirer l'ingéniosité et la pureté du goût des maîtres allemands au XVIe siècle ; nulle part, à la même époque, si ce n’est en France, on n’égala Werner et Schlottheim.

Jérémias Metzker, Nicolas Planckh, Martin Zollner, compliquèrent les horloges | comme à plaisir, ajoutant au cadran principal des cadrans pour la marche des saisons et celle des astres ; Metzker est l’auteur d’un chef-d'œuvre astronomique de ce genre offrant en outre toutes les combinaisons d’un calendrier perpétuel.

Les horloges à gaîne apparaissent au commencement du règne de Louis XIV ; leurs boîtes e'ieve'es convenaient à merveille pour dissimuler les cordes et les poids ; d’ordinaire ces gaines sont enjolive'es de cartels, d’ornements habilement sculptés et même d’appliques en bronze doré, du meilleur effet. Mais c’est surtout grâce au talent de Boule que les boitiers de pendules deviennent de véritables objets de luxe. Avec quelle sage entente de la décoration ce grand artiste sut orner de feuilles d’acanthe, de draperies, de cariatides incrustées dans l’écaille, le bâti de ces belles pendules à consoles terminées, le plus communément, par un pendentif à fleuron. Le succès de ce genre de pendule fut très grand et se répandit à peu près partout en Europe. Par malheur, la pureté de l’ornementation si bien entendue

Fig. 10. — Horloge xvne s.) ; Fig. 11. — Horloge (xviie s ) ;

Fig. 12. — Horloge (xvii« s.) ;

Coll, de Mme la comtesse de Yillers Coll.de M. le chanoine Janssens

Coll, de M. Yermeersch

de Boule s'altéra bientôt. On enchérit sur les incrustations, l’écaille fut teintée en bleu, en vert, en rouge, on eût même recours à la peinture pour augmenter l’éclat de ces petits meubles.

On connaît de Boule quelques pendules à sujet, mais c’est plus tard, sous Louis XV, que ce genre devient intéressant. Jacquemart rappelle très judicieusement qu’anciennement la fabrication commerciale existait à peine ; qu’on travaillait peu pour le public, et que chacun, en commandant un ouvrage, le faisait accommoder à ses goûts ou spécialiser pour sa destination. Souvent des armoiries, des chiffres timbrés de couronnes nobiliaires, indiquaient pour qui l’œuvre avait été faite. Certains traits de mœurs s’y révèlent aussi parfois, soit que la pendule perpétue le souvenir d’un mariage ou d'un événement de quelque importance.

Mais bientôt la fantaisie aidant, le goût se corrompt ; peu à peu l'allégorie se substitue à l’ornementation, se présente sous toutes les formes et presque toujours en dépit de la logique, du plus simple bon sens. Les allusions flatteuses se manifestent de

Fig. 13. - — Horloge (xvii« siècle); Coll, de M. Vermeersch

mille manières et, pas plus que les autres pièces de l'ameublement , les pendules n’échappent à ce travers. Victoires, actions d’éclat, simples incidents même, donnent lieu à des compositions allégoriques où le désir de plaire s’affirme au détriment

de la pureté de la conception. Cependant nombre de petits cartels se recommandent encore par un arrangement délicat quoique parfois prétentieux.

Jacquemart dit aussi, à propos du style de l’époque de Louis XVI, que la ligure, très employée comme décor , le tut surtout sous forme mythologique avec cette prétendue recherche de l’antique qui a produit la génération délicate et charmante des nymphes grandes dames à la taille svelte, aux extrémités soignées,

Fiy. 14. — Horloge d’oratoire (xvute siècle) ; Coll, de M. Poswick

aux poses d’une souplesse timide et voluptueuse à la fois. Falconnet, Boizot, Clodion, sont les plus éloquents interprètes du genre ; leurs modèles, souvent retouchés par eux-mêmes , toujours terminés avec soin , et dorés au mat pour en faire mieux ressortir les perfections, sont associés aux marbres précieux, à l’albâtre rehaussé quelquefois de fines peintures de fleurs, à la porcelaine tendre, à des bas-reliefs et accessoires enfin où se montre cette perfection inou'ie de ciselure , caractère essentiel de l’époque.

La pendule devient d’ailleurs, à partir de ce moment, le principal motif d'un ensemble

Fig. 15. — Vases et pendule albâtre et bronze doré Louis XYI ; Collection de M. le baron de Woelmont

ornemental ; presque toujours elle est accompagnée de vases, de girandoles ou de

flambeaux. Que la garniture soit de bronze ou de porcelaine, les pièces accessoires sont de bronze ou de porcelaine et leur ornementation rappelle ou complète celle de la pendule.

Mais depuis lors jusqu’à nos jours, il semble, à peu d’exceptions près, que le bon goût ait fait totalement défaut aux artistes.

Tout ce que la fantaisie peut enfanter de baroque a été exécuté. Plus le sujet est ridicule, plus le modèle a de vogue et Dieu sait si l’on en a conçu d’extravagants. Qui pourra énumérer l’interminable suite de cavaliers, de chasseurs, de poètes rêvant,

Fig. 10. — Pendule fin du xvne siècle ; Coll, de M . de Savoye

de pêcheurs napolitains, dont nous ont gratifié, depuis cinquante ans, les fabricants de bronzes pour pendules ?

Que nous sommes loin des motifs décoratifs si bien entendus du Moyen âge et de la Renaissance ! Il est inconcevable que de pareils modèles n'aient pas engagé nos contemporains à étudier les sages principes qui présidaient à la décoration de ces œuvres charmantes. Par quelle aberration en sont-ils venus à remplacer les clochetons, les campaniles, les figurines conventionnelles qui surmontaient ces petits monuments par la représentation de sujets réels, animés, mouvementés ?

L'homme de tact n’éprouve-t-il pas une insupportable gêne à voir, par exemple, au

dessus du cadran, que son regard consulte vingt fois en un jour, un cheval lancé au galop, image perpétuellement immobile de la vitesse, ou bien un chasseur terrassant un fauve; sujets également ridicules, en désaccord avec le sens commun autant qu’avec l’ensemble de la décoration.

Cette remarque s’adresse d’ailleurs à presque tous les objets d’intérieur, aussi bien qu’aux pendules ; l’ornementation des appartements est d’ordinaire mal comprise. Le désir d’entasser richesses sur richesses, d'obtenir de l'éclat au détriment du bon goût, fait souvent perdre de vue aux décorateurs de notre temps qu’il n’est rien de parfait en dehors de certaines règles établies par la logique et consacrées par l’expérience.

Camille de RODDAZ

Fij, 17. — Flambeau à deux lumières, fin du xviie siecle ; Collection de M. de Savoye

Horloge portative en ébène, avec appliques en cuivre repoussé (xvne siècle ; Collection de M. G. de Savoye

Bordure de tapisserie exécutée d’après les dessins de M. Van Orley

LES

Page 1