TAPISSERIES HISTORIÉES
UN des aspects les plus séduisants sous lesquels Fart ancien s’est révélé à l’Exposition de 1880, naissait de cette exhibition de tapisseries, appartenant à toutes les époques et à tous les styles, qui décoraient les parois de l’immense salle spécialement affectée à l’art rétrospectif. La grande galerie, ses bas côtés, les pavillons des angles en étaient garnis. Jamais, en Belgique, on n’avait vu réunies un aussi grand nombre de ces riches tentures qui firent autrefois la renommée d’Arras, de Bruxelles et d’Audenarde et y furent l’origine de la fortune de mainte famille de la haute bourgeoisie.
La France, grâce aux richesses de ce genre entassées au Garde-meuble ou exposées dans les galeries du Louvre ; l’Espagne et l'Autriche, où les palais des souverains regorgent de tapisseries provenant des Flandres ; l’Italie, où l’on en admire, dans la galerie dite des Offices, de Florence, une série interminable, et au Vatican, à Rome, des spécimens de premier ordre, peuvent se faire une juste idée de l'importance que la fabrication des tentures avait autrefois et de l’intérêt quelles présentent. Mais la Belgique même n’en peut montrer nulle part une collection considérable : quelques belles pièces, dispersées dans les musées, les hôtels-de-ville et les églises, ne suffisent pas ; quant aux galeries appartenant à des particuliers, la difficulté de se les faire ouvrir et d’y étudier ne permet pas de classer les richesses qu'elles contiennent au même rang que les trésors déposés dans les édifices publics.
On ne se rappelle plus, chez nous, que jusqu’au dix-huitième siècle, il fut d'usage
de couvrir de tentures les grandes salles des palais et même les immenses constructions éleve'es à l’occasion de quelque fête : banquet, inauguration, mariage. Au jour fixé, une légion d’ouvriers se mettait à l’œuvre et couvrait de tapisseries les murailles nues ou les cloisons de charpente. Ce qui n’était qu’un hangar se transformait en un instant en salon. Les rues aussi se paraient de la même manière: chaque bourgeois, jaloux de rivaliser avec ses voisins, ornait sa façade le mieux possible, en ayant soin, toutefois, de ne pas étaler des sujets scandaleux ou inconvenants. Au moyen âge et pendant le XVIe siècle on n’e'tait pas si rigoriste ; mais, après l’assujettissement des provinces méridionales à l’Espagne, on affecta plus d’austérité, et défense fut faite d’exposer des sujets scabreux, comme nous l’apprend une ordonnance du magistrat de Bruxelles, du 3o mai 1599. A part cette prescription pudibonde, le goût de nos populations resta le même. Les cortèges et les processions continuèrent à cheminer à travers toutes les ressources décoratives que la nature et l’art peuvent fournir : arbres plantés dans les rues et branchages suspendus aux fenêtres, tapisseries, orfèvreries et luminaires tranchant ou éclatant parmi ces verdures, arcs de triomphe d’un aspect monumental et richement décorés.
Si loin que l’on remonte dans l’histoire, on retrouve chez l’homme le goût de parer sa tente, son château ou son oratoire de tentures représentant des faits mémorables et exécutées en laine ou en soie, à l’aide de l’aiguille ou du métier. Ce goût régnait déjà dans l’ancienne Babylone. Lorsqu’Ovide , au sixième livre de ses Métamorphoses , nous raconte la lutte où Minerve et Arachné se disputent la palme de l’habileté, le procédé qu’il décrit comme employé par les deux rivales fait songer à celui dont se servent les ouvriers de haute-lice. C’est, paraît-il, à l’Egypte que revient l’honneur d’avoir la première fabriqué au moyen de lices des tissus de plusieurs couleurs, et dans la ville de Pergame, en Asie mineure, que l’on réussit à y mêler du fil d’or.
La tapisserie se fit longtemps à l’aiguille, quoique l’antiquité connût déjà le métier. C’est à l’aiguille que fut exécutée la célèbre tapisserie dite de Bayeux, où Mathilde de Flandre, duchesse de Normandie et plus tard reine d’Angleterre, traça une image vivante de la fameuse expédition qui soumit l'île des Bretons à son mari, le roi Guillaume le Conquérant. La reine fut évidemment aidée par ses dames de compagnie et ses suivantes dans la confection de cette tenture presque unique en son genre ; réduite à ses propres forces, elle ne l’aurait jamais achevée. Mais, à cette époque, l’art de la broderie constituait l’un des délassements favoris des femmes nobles et il continua à fleurir dans les monastères et les couvents. Il ne faut pas oublier de dire que les artisans des villes s’y sont aussi livrés. C’est des mains des anciens brodeurs ( borduer iv er cher s) de Bruxelles, de Gand, de Bruges, etc., que sont sortis la plupart des beaux ornements sacerdotaux de notre pays.
Une autre catégorie d’ouvriers s’empara de la fabrication des tapisseries au métier, tapisseries qui sont de haute-lice ou de basse-lice selon que les fils de chaîne sont tendus dans le sens vertical ou dans le sens horizontal. On a fabriqué beaucoup de hautes-lices aux Pays-Bas, mais dans les derniers siècles on y confectionnait de préférence des basses-lices. Les ouvriers s’appelaient d’abord parmentiers et, en flamand, leghwerckers ; au XVIe siècle la désignation de tapissier, de laquelle se forma en flamand le mot hybride tapitsier , commença à prévaloir et effaça enfin les autres dénominations.
Les principaux centres de fabrication furent d’abord Paris et Arras, et ce dernier devint bientôt si célèbre, que l’on s’habitua à appeler les tapisseries des Ara\^i. Néanmoins, au XIVe siècle, on exécutait aussi des tapisseries : en Flandre et surtout à
Bruges et à Gand ; en Brabant et, en particulier, à Bruxelles; dans le pays de Liège et en premier lieu à Saint-Trond. Quant aux ateliers qui doivent avoir existe' sur les bords du Rhin et ailleurs, en Allemagne, on en sait peu de chose.
Fig. 1
'tenture appartenant à Mgr. le prince de Hohenzollern
Il est impossible d'admettre que, dans les pays d’Outre-Rhin, où le tissage du lin et de la laine e'taient connus depuis des siècles, on n’ait jamais cultive' un art aussi re'pandu que celui de la tapisserie, un art d'une aussi grande utilité' pour la décoration des
édifices et des habitations. Rien n’était plus riant, rien n'était aussi propre à dérober au regard les immenses parois d'un burg ou d'un palais que ces tentures où l'on retraçait des épisodes naïfs et intéressants. Attachée le long des murailles ou tombant en épaisses portières, la laine, agréablement mélangée de soie et souvent rehaussée de fil d’or ou d’argent, opposait une barrière à la bise et contribuait à faire régner une douce chaleur dans les salles et les galeries. Nul doute qu’on ait essayé d’imiter les tapis de Flandre dans plus d’une ville de l’Allemagne, et surtout dans les contrées rhénanes, qui entretenaient avec Liège, Anvers, Bruges, des relations si suivies.
C’est probablement de ces contrées que proviennent deux longues bandes de tapisserie, empruntées, l’une au Musée de South-Kensington, l’autre au prince de Hohenzollern- Sigmaringen, et qui étaient exposées dans le pavillon spécialement réservé aux objets provenant du Musée Anglais. Le caractère des personnages, qui affectent des formes élégantes et élancées, et leur expression naïve et raide font remonter assez haut l’origine de ce travail. A en juger par les noms de Wilhem ou Guillaume et d ' Amely ou Amélie, qui s’y rencontrent fréquemment, et par les lambeaux d’inscriptions allemandes qu’il a été possible de déchiffrer, ces bandes représentent les principaux épisodes d'un ancien roman de chevalerie, populaire sur les bords du Rhin.
La bande de tapisserie appartenant à Mgr. le prince de Hohenzollern (fig. i) mesure en longueur 6m 5o sur 8oc de hauteur. Elle n’a pas de bordure, mais seulement une frange qui en garnit la partie inférieure. Elle se divise en compartiments, que séparent des banderolles portant des inscriptions, et plus d’une scène se passe dans un édifice dont l’architecture rappelle celle d'une forteresse. Ici c’est un mur crénelé ; là, une tour recouverte d’un toit obtus et percé de petites fenêtres ; plus loin, un mur garni d’arcatures cintrées. L'histoire s’ouvre par une scène où le jeune héros de la légende entrevoit, pour la première fois sans doute, la dame de ses pensées, sortant de son manoir. Plus loin une femme est couchée sur un lit, derrière lequel se trouvent ses parents, et près d’eux un médecin montre une fiole. L’aventure continue de la sorte, se devinant mieux qu’on ne la comprend, et conduisant les deux amoureux à travers des épisodes de tout genre.
On retrouve la Belgique du XVe siècle dans une autre tapisserie, de M. l’ingénieur Somze'e, représentant Y Adoration des Mages (fig. 2). La Vierge, tenant sur ses genoux l’enfant Jésus, est entourée de personnages qui lui offrent de riches cadeaux : l’auteur du carton a eu soin de conserver aux rois orientaux et aux personnes de leur suite le turban et le fez, mais plus d’une physionomie rappelle les vieillards dont quelques tableaux de la première école flamande reproduisent les traits. La scène est traitée avec gravité et sentiment ; elle se passe devant une sorte de dais et le paysage ne s'aperçoit que par deux échappées. Une bordure de fleurs et de nœuds encadre cette belle composition, qui a été achetée en Italie.
L’époque où l’ancienne école flamande de peinture arrive à l’apogée de sa splendeur, le temps de Van Eyck, de Vander Weyden et de Memling, voit aussi s’épanouir l'industrie des tapisseries historiées. Mais rien n’est difficile comme de suivre les progrès de cette seconde éclosion : il faudrait à la fois posséder tous les statuts donnés à cette époque aux différentes gildes et métiers exécutant des tentures et réunir, dans un ensemble grandiose, les tapisseries auxquelles on peut attacher le nom d’un artiste éminent.
Parmi les métiers de tapissiers des Pays-Bas, celui d’Audenarde a longtemps été le mieux connu , grâce aux travaux de Vander Meersch et de Van Cauwenberghe ; mais le rôle joué par les fabricants de cette ville, tout considérable qu’il ait été, a été
exagéré. A Audenarde on s’occupait moins d'objets historiés que de verdures , c est à dire de tapisseries à paysages, et, dans ceux-ci, les sites ne sont guère relevés que par des vues d'édilices et des représentations d’animaux, auxquelles on joint parfois des personnages de petite stature. Ce genre de compositions, fort simple et fort décoratif, était plus à l'abri des variations de la mode que les sujets d un caractère plus ambitieux, goûtés
Fl, j, 2 — L'Adoration des Mages Tapisserie appartenant à M. l'ingénieur Somzke
et dédaignés tour à tour selon que les idées du possesseur étaient classiques ou religieuses, guerrières ou sentimentales.
La fabrication commence dès le XVe siècle à Audenarde, où l'on organisa le métier des tapissiers le it juin 1441 ; elle y devint très active au XVIe siècle, lorsqu’elle occupait, dit-on, 10 à 1 1,000 personnes ; elle reprit de l’activité à la fin du XVIIe, lorsque la ville fut conquise par les généraux de Louis XIV, et elle s’y perpétua jusqu en 1772. On
peut juger du mérite des fabricants par l'accueil qui leur fut fait dans différentes villes. Vincent Van Quickelberghe et Jacques Van Caneghem se fixèrent à Lille, le premier en 1625, le second en i63q ; Jean Janssens ou Jans contribua à la fondation du célèbre atelier des Gobelins, Philippe Robbins travailla à Beauvais et Adrien Neusse à Gisors, sous le règne de Louis XIV. A Audenarde même Simon De Pape et Pierre Van Verren jouirent d'une réputation méritée.
Van Verren, dont on vit à l’Exposition le portrait, daté de 1666, portrait où il est représenté à lage de 26 ans et vêtu du costume de la garde bourgeoise, fut, en quelque sorte, le dernier représentant d’une grande fabrication. Il nous est resté des fragments de sa correspondance, pleins de détails curieux.
A Audenarde, comme dans d’autres parties des Flandres, le travail industriel n’était pas concentré dans la ville ; la plupart des ouvriers habitaient la campagne et ne s’occupaient de leurs tentures que lorsque les labeurs champêtres leur en laissaient le temps. On comprend que leurs produits devaient être moins soignés, moins achevés, moins délicats que ceux d’ouvriers étrangers à tout travail pénible, se livrant toute l’année à la même manipulation, comme le faisaient ceux de Bruxelles. En outre, la coloration des tapisseries d’Audenarde est plus crue, plus violente, surtout dans les verts ; on n’y trouve pas cette douceur, cette harmonie, qui donnent tant de charme à d’autres tentures.
La même crudité de tons ne se remarque dans aucune tapisserie portant la marque de Bruxelles ; tandis qu’elle éclate surtout dans quelques tentures, du reste de la plus grande beauté, conservées dans différents hôtels de cette capitale, où le goût pour les verdures d’Audenarde semble avoir été très vif, à certaine époque. L’exposition en présentait quelques beaux spécimens appartenant à MM. les comtes de Mérode-Westerloo et Du Chastel de la Howarderie, Braquenié, de Savoye, Somzée et Van Verren. La marque d’Audenarde, qui manque souvent, consistait en un écusson chargé de deux petites pièces carrées et surmonté de lunettes.
Tournai et Enghien, Gand et Bruges, ainsi qu’Anvers, ont eu aussi leurs fabricants de tapisseries, toutefois en moins grand nombre et pendant moins longtemps que Bruxelles et Audenarde. Tournai eut un moment de grande célébrité au XVe siècle. Dans les premières années de cette période, la cathédrale de Notre-Dame avait demandé à un atelier d’Arras, celui de Pierre Frère ou Féré, en 1402, la tenture qu’elle possède et où sont représentés les principaux épisodes de la vie des saints Piat et Eleuthère; mais ce fut à Tournai même et d’après les patrons ou dessins d’un peintre renommé, Baudouin de Bailleul, que fut exécutée, de 1448 à 1453, la célèbre tenture de Y Histoire de Gédéon, qui contribua souvent à relever les fêtes données à Bruxelles par les maisons de Bourgogne et d’Autriche.
Comme Arras, où l’ancienne bourgeoisie fut chassée par Louis XIV en punition de son dévouement à Marie de Bourgogne, Tournai perdit, au XVIe siècle, sa notorioté comme centre de fabrication de tapisseries. Cependant cette dernière ville continua à en produire, caractérisées par l’écusson à la tour, imitation des armoiries communales. On voit cette marque sur une pièce appartenant à M. Braquenié, représentant 1 Ange annonçant à Abraham la naissance d'Isaac. L'Histoire de Rebecca, tenture provenant de la cathédrale de Tournai, à laquelle elle fut donnée par l’évêque de cette ville, Charles de Croy, en 1 55q, sort aussi, suivant toute apparence, des ateliers de cette ville.
L’histoire de la fabrication gantoise et brugeoise est encore à écrire. On n’a encore
Marque de Tournai
ni rassemblé les documents, ni étudié les produits au moven desquels cette histoire pourrait se formuler. Elle commencerait bien haut, car, à Gand, on mentionne déjà des tapissiers en i3o2, et, à Bruges, on retrouve cette dénomination de sarrasinois sarrasinoiswercker) qui se rencontre si fréquemment à Paris, surtout au XIVe siècle, et d'où est née la légende de l’importation en Gaule de la fabrication des tapis par des Sarrasins échappés à la défaite de Poitiers. Les hospices civils de Bruges ont exposé deux panneaux, d’une exécution très soignée, et représentant : d’une part, la Vierge avec t enfant Jésus sous un dais ; d’autre part, l enfant Jésus honoré par des bergers et des anges. Il règne dans ces deux pièces un sentiment religieux, à la fois calme et intense, rappelant les caractères distinctifs de l’ancienne école de peinture de Bruges, et l'exécution fait songer à la belle coloration qui distinguait autrefois les tapisseries de cette ville. La Translation des reliques de saint Augustin, pièce exécutée en 1637 et provenant de l’ancien monastère d’Eechoute, a aussi, suivant toute apparence, été faite à Bruges, où elle est actuellement conservée dans la chapelle du Saint-Sang.
Anvers a joué un très grand rôle dans l’histoire de la tapisserie, mais surtout comme entrepôt commercial. Dès la fin du XVe siècle les marchands anversois en expédiaient dans toutes les directions et, au XVIe siècle, ils firent bâtir un pand , une galerie spéciale, sorte de bazar où les amateurs allaient examiner les produits sortis des fabriques des différentes villes des Pays-Bas, faisaient leurs choix et décidaient leurs commandes. Ce pand constituait une sorte d’exposition permanente, comme celle qui plus tard, en 1 6 5 5 , s'ouvrit à Bruxelles, dans l'une des ailes de l’hôtel-de-ville. Elles produisirent l’une et l'autre de grands résultats. Les fabricants y trouvaient l’occasion d’exposer leurs tentures, dont l’exhibition exigeait un local ayant d’énormes dimensions et qu'ils auraient été obligés de conserver chez eux, repliées et entassées ; les acheteurs, de leur côté, pouvaient à leur aise admirer, critiquer, comparer, et provoquaient ainsi entre les industriels une émulation qui, en définitive, était profitable à tous.
On s'est livré à Anvers à la fabrication des tapis dès le XVe siècle et il se fit vers cette ville une émigration d'ouvriers bruxellois au XVIe siècle, à l'époque des troubles religieux; toutefois le travail n’y acquit jamais la même perfection continue que dans la capitale. C'est du moins ainsi qu’en jugent d’anciens spécialistes. Anvers produisit d’abord beaucoup de verdures et les produits y affectèrent longtemps une coloration jaunâtre peu agréable.
On ne peut contester à Anvers la tapisserie de M. Braquenié, représentant un Roi faisant accueil à une femme qu'un enfant accompagne. Elle porte une manque consistant en une main levée et une fleur de lis ; la main est un souvenir de la légende du géant Antigone, qui coupait la main (hand) aux voyageurs naviguant sur l’Escaut et se délectait à la jeter ( xverpen ) dans le fleuve, d’où la dénomination flamande de la ville: Anhverpen.
Deux belles pièces, représentant les rois de Danemark Eric et Abel et chargées de grandes inscriptions en langue danoise, sont attribuées à Jean Knipper, d'Anvers. D'après des indications dues au musée de Copenhague, d’où elles proviennent, elles ont été exécutées en Danemark en i 585-i586; on y voit pourtant un B. précédé d’une couronne, ce qui fait songer à la marque si connue des tapisseries bruxelloises.
Il reste à parler des tapisseries de Bruxelles, dont la célébrité s’est perpétuée pendant plus de quatre siècles et dont l’importance est mieux appréciée depuis que l’on a fait connaître les grands artistes qui en ont dessiné les cartons, le nombre considérable des fabricants de cette ville, la variété des produits sortis de leurs ateliers.
Dès l’année i 3qo, il y avait à Bruxelles des fabricants de tapis, mais ils ne formèrent qu'une section du grand métier/ou métier des tisserands, jusqu'en l'année 1448 environ. Des statuts détaillés leur furent donnés par le magistrat ou administration communale en 1451. On les appelait de legwerckers, dénomination qui fut plus tard remplacée par le terme hybride de tapitsiens , provenant du français tapissier. Comme dans les autres métiers il y avait des apprentis, des valets ou ouvriers et des maîtres. Chaque maître ne peut avoir qu’un apprenti, non compris ses enfants issus d’un mariage légitime; les apprentis sont assujettis à faire un stage de trois ans et ne peuvent avoir ni moins de sept, ni plus de huit ans. Au maître est réservé le droit de fabriquer et de vendre ;
l'ouvrier ne peut le faire que de l’aveu de son patron, ni travailler pour son
usage particulier qu’avec l'autorisation de celui-ci. L’étranger peut travailler comme maître à Bruxelles s’il prouve qu’il a appris le métier pendant trois ans dans une <1 ville franche » et s’il paie un droit d’entrée. Ni l’apprenti, ni l'ouvrier ne peuvent quitter leur maître, ce dernier sans en avoir informé celui-ci.
D'autres règles concernent la fabrication et la vente. Défense est faite de travailler le matin avant que l’on n’ait sonné, à l’église Saint-Nicolas, la cloche dite du jour , et le soir après la cloche dite dernière cloche. Tout ce qui se fait avec du lin doit se teindre en un lieu dit la Teinturerie en bleu , de Blamverie. Il est interdit d’employer le poil de chèvre, le poil de vache, les déchets provenant de n'importe quel animal, les fils prohibés. On ne peut étaler ensemble, sans les distinguer, les fabricats bruxellois et les étrangers, ni mêler les uns aux autres. Pour qu’un objet neuf puisse être mis en vente, il doit avoir été examiné, approuvé et scellé ou timbré, sauf que les
tapisseries étrangères peuvent se débiter au marché franc et se vendre, le vendredi,
au Marché au bois, où l'on doit indiquer distinctement la marchandise qui n’est pas garantie.
En 1472, le scellage ou timbrage fut aboli et l'on ne conserva que l’examen ou visite, qui s’opérait par le soin des quatre jurés, ou, quand il s’agissait de tapis sortant des ateliers de ceux-ci, par des anciens (ouders), c’est à dire par des maîtres ayant déjà rempli les fonctions de jurés. Mais si remarquable que fut la fabrication de Bruxelles, des abus s’y glissèrent et nuisirent à la vente. Sur des plaintes formulées au nom d’Espagnols, de Portugais, de Français, qui achetaient à chaque instant et pour de fortes sommes des tapisseries de grand prix, on défendit, le 24 avril i 525, d'ajouter aux tentures valant plus de 20 sous l’aune, les têtes, le nez, les yeux, la bouche, etc., au moyen de substances liquides et colorantes. Une disposition spéciale réserva au maître qui le faisait exécuter la propriété d’un nouveau carton ou dessin, soit d’histoire, soit d’autres sujets.
Quelques années après, à la suite d’une scission qui s'opéra entre les notables du métier et la généralité des compagnons ou ouvriers, on mit en vigueur, le 16 mai 1528,
I.e baptême du Christ, tapisserie de Bruxelles, tissée d’or et d’argent ; Collection de M. le baron Ekiangkk.
des prescriptions de la plus haute importance et, en premier lieu, l’obligation d’apposer sur toute tapisserie d'une certaine valeur la marque du fabricant ou de celui qui l’avait confectionnée et un petit écusson entre deux B, initiales des mots Bruxelles et Brabant.
L'institution de cette marque constitue une date importante dans l’histoire de la tapisserie, de même que la substitution aux marques ou monogrammes des fabricants du nom entier de ceux-ci, vers l’an 1600, en constitue une autre. Grâce à cette seule donnée, on peut diviser les tentures de Bruxelles, bien entendu lorsque l’encadrement en est resté intact, en trois catégories : i° Les pièces sans marque aucune, antérieures à l'année 1 5a8 ; 20 celles qui, avec la marque de Bruxelles, n’ont qu’un monogramme, coutume qui disparut dans les premières années du XVIIe siècle ; 3° celles où le fabricant a mis son nom en entier, usage dont il n’existe pas, je pense, d’exemple au XVIe siècle.
Les ateliers de Bruxelles ont fabriqué tant de la haute que de la basse-lice, mais, dans les derniers temps, on y était plutôt bas-licier. Beaucoup de tentures sont d’une grande richesse; faites de soie et de laine, elles sont rehaussées de fils d’or et d’argent qui leur donnent un éclat merveilleux. Leurs bordures se distinguent d’ordinaire par la beauté, la variété, le bon goût des ornements : on ne sait ce qu’il faut admirer davantage, de l'art infini qu’ont déployé les artistes à qui l’on doit ces créations merveilleuses, ou de la patience, du soin déployé par les ouvriers dans l'exécution.
Comme toute fabrication marchant hors de pair, celle de Bruxelles connut des rivalités qui essayèrent de lui nuire en lui empruntant, non seulement ses procédés, mais sa marque. En vain un édit général, en date du 16 mai iSqq, obligea les fabricants de chaque ville des Pays-Bas à adopter une marque particulière ; plus d’une fois on exposa en vente à Anvers des tentures ne venant pas de Bruxelles, mais auxquelles on avait sans scrupule adapté le célèbre écusson aux deux B.
Il est difficile, faute de données suffisantes, d’écrire l’histoire de la fabrication bruxelloise au XVe siècle. Mais déjà elle était très active et elle envoyait ses produits, aussi bien en Italie qu'en Angleterre. Le célèbre peintre Roger Vander Weyden, l’élève favori de Jean Van Eyck, exerça sur elle une grande influence et se plut, comme Fa écrit Van Mander, à couvrir de couleurs de grandes toiles servant à décorer les appartements des palais et les églises. L’un de ses chefs-d’œuvre, la grande composition de Y Histoire dHerkenbald, qui ornait jadis l’hôtel de ville de Bruxelles, fut reproduite sur une1, tapisserie comprise parmi les objets recueillis par les Suisses dans le camp de Charles le Téméraire, à Granson, et placée aujourd’hui dans le musée de Berne.
On attribue à cet artiste éminent une suite de cinq pièces appartenant au roi d'Espagne; l'on ne peut méconnaître la grande ressemblance que présente l’une d’elles avec la magnifique Descente de croix exécutée par Vander Weyden pour les arbalétriers de Louvain, et actuellement exposée dans la salle d’honneur du musée de Madrid. Ordonnance générale, pose des personnages, types de ceux-ci, tout cela se retrouve dans la tapisserie, mais d’autres pièces de la même suite ne brillent pas, ce me semble, par cette distinction suprême qui éclate dans les œuvres authentiques de Roger. Elles ont probablement été exécutées d’après des dessins dûs à des peintres de son école. Néanmoins toutes brillent par une exécution hors ligne et une conservation qu’on ne se lasse pas d'admirer.
Dans la pièce représentant Jésus-Christ au jardin des oliviers , le Christ est représenté agenouillé et les bras étendus ; à ses pieds, dans des poses variées et pleines de naturel, dorment trois apôtres. Au fond on aperçoit un paysage accidenté et en partie couvert de constructions. Une autre pièce nous montre le Christ tombant accablé sous le poids
de la croix, entouré par des bourreaux, les saintes femmes et d'autres personnages ; à droite une imposante escorte sort d’une prison par une grande porte cintrée. Sur une troisième tapisserie on voit le Christ en croix , ayant près de lui la Vierge, les saintes femmes, saint Jean et des vieillards, tous en proie à la plus vivre douleur. Dans la Cène Jésus-Christ est à table avec ses apôtres et son disciple bien-aimé est endormi sur sa poitrine. On suppose que cette dernière pièce est celle qui fut fournie, en i 5 3 1 , à l’empereur Charles-Quint par Pierre De Pannemaker et qui fut payée 1064 florins carolus, ou 38 florins l’aune, prix le plus élevé que l’on eut donné jusqu’alors pour les objets de ce genre.
Non moins remarquables sont des pièces provenant de la collection Erlanger, un Baptême du Christ , le Christ en croix , le Christ descendu de la Croix, le Christ apparaissant à saint Thomas.
La première scène se passe dans un paysage animé par de petits personnages, des quadrupèdes et des oiseaux et au fond duquel on aperçoit d’imposantes constructions. Sur le devant saint Jean baptise le Christ, près duquel se tient un ange, prêt à le couvrir de vêtements. Dans la deuxième on remarque, tout à fait à l’avant-plan, un bourreau qui ramasse les cordes ayant servi à lier le divin supplicié. La troisième offre la plus frappante analogie avec le tableau de Bernard Van Orley, du musée de Bruxelles, représentant le même sujet ; à peine a-t-on introduit dans la tapisserie quelques légères modifications. La quatrième (fi g. 3) nous montre saint Thomas, respectueusement agenouillé devant le Christ, qui lui ouvre sa robe pour lui montrer les traces laissées par la lance de Longin. Dans cette série, ainsi que dans celle que l’on croit exécutée d’après Vander Weyden, les détails sont traités avec le soin le plus minutieux et le paysage, surtout dans le saint Thomas , est exécuté avec une délicatesse dont rien n’approche. Quant aux bordures, elles sont d’ordinaire formées de feuillages, de fleurs et de fruits, dans lesquels se jouent des oiseaux, mais celle de la Déposition du Christ présente cette circonstance singulière quelle se compose de fruits et de feuillages enrubannés, au milieu desquels des enfants complètement nus jouent, se lutinent et se caressent, ici dirigeant un cerceau, là se balançant sur une escarpolette, ensemble formant un contraste plein de charme et de grâce, mais bizarre, avec la scène désolée qu’il encadre.
On a quelquefois attribué plusieurs de ces belles productions aux ateliers de Ferrare ou de Florence. A propos de la tapisserie représentant le Christ en croix, M. Achille Jubinal a soutenu qu’évidemment ces belles tentures ne sont pas un ouvrage flamand, le type de physionomie donné aux personnages étant trop empreint d’idéalité pour ne pas démentir cette origine. Cette assertion est aussi peu fondée qu'elle est peu aimable ; l’identité complète d’une de ces tapisseries avec un tableau dû incontestablement à Bernard Van Orley prouve qu’elle ne repose sur aucune base sérieuse. Ajouter qu'elles sortent peut-être des fabriques de Venise ou de Florence, alors en grande prospérité, c’est avancer une autre hypothèse dont on ne peut que sourire, aujourd'hui que l'on sait combien les efforts faits pour introduire l'art de la tapisserie en Italie ont été longs et souvent infructueux et combien, d’ailleurs, les Flamands y ont largement participé.
Rien ne nous révèle d’une manière précise la patrie de F Adoration des bergers et de l'enfant Jésus entre la Vierge et l'enfant Jésus, de la collection Spitzer, et le nom du maître qui en a fourni le dessin. Mais il y a une parenté si étroite entre ces œuvres de choix et les précédentes qu’on leur refuserait difficilement la même origine. Ce sont les mêmes bordures, larges et fleuries: dans le fond, le même paysage plein de détails :
à l'avant-plan, dans les principaux personnages, et surtout dans la Vierge, qui croise les mains sur la poitrine, la même attitude pieuse et recueillie.
Ces tentures, pleines d'un sentiment religieux, aussi grave qu'austère, semblent appartenir à l'école de Mabuse ou d'un de ses contemporains. L’école flamande y affecte déjà des tendances à l’imitation de l’art italien, mais elle y reste fidèle à ce culte de la
Fig. 3. — Le Christ apparaissant à saint Thomas Tapisserie appartenant à M. le baron Erlanger
nature par lequel elle s'est presque toujours caractérisée. Les sujets principaux empruntent une nouvelle beauté aux mille détails qui les entourent : parterres de fleurs, pelouses, bosquets encadrant les scènes secondaires ; bordures composées de fleurs et d'oiseaux, toujours traitées avec le même soin, on pourrait dire avec le même amour.
Ces grandes qualités, jointes à une exécution également parfaite, se remarquent aussi dans une série de pièces mises par M. le baron Erlanger à la disposition du gouvernement
belge, et provenant de l'ancienne collection de tapisseries des ducs de Benvick et d’Albe, dont le catalogue a e'té publié à Paris en 1877. Par le peu de largeur et la simplicité des bordures, uniquement formées de fleurs et de fruits, par l’absence presque totale de ciel, par la grande importance des draperies, qui sont traitées avec un soin tout particulier, ces tapisseries présentent un beau caractère archaïque, auquel ajoutent encore le sentiment ascétique dont les compositions sont imprégnées et l'harmonie, à la fois douce et intense, de leur coloration.
Dans le Jugement dernier (fig. 5) le Christ et les saints personnages qui l’entourent, se présentent disposés à peu près comme ils le sont dans des tableaux célèbres de la première école flamande : le tableau de Dantzick, celui de Beaune, et le polyptique de Douai, que j’ai restitué à Jean Bellegambe. Mais ici, aux pieds de ce groupe imposant, saint Michel se montre, non plus sous la forme d'un guerrier, revêtu de la cuirasse et tenant la balance redoutable où les mortels sont pesés, mais en ange couronné, couvert d’amples vêtements et dont la terrible mission ne se manifeste que par l’épée qu’il brandit au-dessus de la tête. Sur les côtés se pressent en foule : dans le haut, des anges, ici priant ou chantant, là armés de longues lances ; dans le bas, d’une part, les justes prosternés devant le Fils de Dieu; d’autre part, les réprouvés saisis de terreur.
Le Combat des Vertus et des Vices (fig. 6) est traité avec le même soin et dans le même esprit mystique. Ce n’est plus la foi vive et simple des temps antérieurs ; il se révèle ici une tendance à l’allégorie religieuse, qui est propre surtout aux époques troublées, où l’on s’efforce de raffermir par tous les moyens des croyances attaquées ou ébranlées. Le Christ, armé de toutes pièces, dont la tête porte à la fois un casque et une couronne d’épines et dont la lance perfore un autre cavalier symbolisant le vice, c’est en réalité le prince dont les armes défendirent le catholicisme contre l’hérésie. J'incline en effet à y voir Charles-Quint lui-même, qui pendant tout son règne s'efforça d’arrêter le progrès des doctrines de Luther et de Calvin. L’élégance du dessin de la tapisserie atteste que le modèle a été donné par un grand artiste, parfaitement maître de son crayon ; quant à l’interprétation, elle doit avoir été confiée à l’un de ces ateliers où les vieux procédés se perpétuaient, où l’on conservait soigneusement les traditions sévères dont la tapisserie flamande ne devait pas tarder à s’écarter.
Nul art, en effet, n’est plus que celui-là le miroir fidèle des goûts de l’époque à lequelle appartiennent ses productions. Avec Raphaël la peinture religieuse entre dans une voie nouvelle. Dans ses œuvres, largement dessinées, pleines de réminiscences de l’art antique , presque toujours étincelantes de clartés, l’art pictural quitte les régions à demi-mystérieuses affectionnées par les premiers maîtres italiens et l'école des Van Eyck. Les compositions cessent d’être multiples ; on ne voit plus sur un panneau qu’une seule scène, grandement traitée, avec un vaste horizon ou de pompeux motifs d’architecture. La tapisserie ne tarde pas à se plier aux dispositions préférées par les artistes. Elle commence à devenir un véritable tableau, et cette modification, qui s’accentuera de plus en plus chaque jour, aboutira enfin à ces tentures du XVIIe et du XVIIIe siècle, qui ont perdu tout à fait le cachet décoratif des premières tapisseries et simulent des œuvres picturales sans en avoir les qualités.
Il n’y a pas de tenture plus célèbre que celle que Léon X fit exécuter pour le Vatican et dont il fit faire les cartons par Raphaël. Celui-ci les commanda, non à un atelier d’Arras ou de Malines, comme on l’a supposé sur de simples présomptions, mais à des
tapissiers de Bruxelles, à une société' commerciale à la tête de laquelle se trouvait Guillaume Van Aelst dit Van Edinghen ou d'Enghien et dont faisait aussi partie, à ce qu'il semble, un autre tapissier appelé Pierre Loroy ou Leroy (en flamand, Peter De Coninck). Les tapisseries arrivèrent à Rome en 1 5 1 8 , où elles furent saluées par le plus vif enthousiasme, le 29 décembre 1 5 1 9, lorsque le pape alla les examiner, peu de temps avant la mort de Raphaël. Vasari les estimait à la somme de 70,000 écus, Gauvrinius à
Fig. A. — La Nativité Tapisserie appartenant a M. Spitzek
5 0. 000 couronnes d'or, et Paris de Grassis, le maître de cérémonies de Léon X, à
2.000 ducats d’or chaque, soit 26,000 écus, ou à peu près le prix quelles coûtèrent en réalité.
Depuis lors, deux fois enlevées de Rome, vendues, revendues et restituées, elles continuent toujours à orner la demeure des souverains pontifes. Quant aux cartons de l'illustre Sanzio, ils restèrent aux Pays-Bas, où, sur les indications de Rubens, on en
on peut les voir actuellement au
acheta sept pour le roi d'Angleterre Charles 1 palais de Kensington.
Des tapisseries il a été fait, à differentes reprises, des reproductions, qui se trouvent à Madrid, à Dresde, à Berlin, etc. Celles qui ont été exposées à Bruxelles proviennent de la collection du baron Erlanger et portent les marques des tapissiers Jean Raes et Jacques Geubels, qui travaillaient à Bruxelles au commencement du XVIIe siècle.
Cette série se compose de treize pièces, représentant : La
Marque de Jean Raes, placée sûr
Marque de Jacques
la — tapisserie re- Pêche miraculeuse ; le Christ chargeant saint Pierre de \Geubeis, pracsesür
présentant saint , ■ i t • ' ». « j- j- • 1 tt i • * le Martyre de saint
Paul et saint Bar- conduire ses brebis , c est a dire ses disciples et son Eglise, Etienne.
nabé à Lyslra.
conduire ses brebis , c’est à dire ses disciples et son Eglise, en deux parties; saint Jean et saint Pierre guérissant un paralytique , la Mort d'Ananias , le Martyre de saint Etienne, la Conversion de saint Paul , saint Pierre et saint Paul vénérés comme des dieux à Lystra, en deux parties ; saint Paul prêchant dans /’ Aréopage, à Athènes ; saint Paul en prison convertissant le proconsul Sergius, en deux parties.
Il est inutile de faire l’éloge des compositions mêmes : le nom seul de Raphaël en atteste l’immense valeur. Pour ce qui est de l’exécution, il faut observer que la bordure est autre que celle de la même série, conservée au Vatican. Elle se compose d’un double ruban, chargé d’ornements, et s'enroulant de manière à former des rosaces au milieu desquelles sont jetées des fleurs, tandis qu’à Rome la bordure est en clair-obscur et reproduit les principaux épisodes de la vie du donateur. Quelques pièces ont été légèrement modifiées.
On attribue aussi à Raphaël les dessins de deux autres séries qui ont été partiellement exposés à Bruxelles : La Vie de Moise et l'Histoire de Psyché ; on serait sans doute dans le vrai en regardant les dessins de ces tentures comme oeuvre de quelque élève du grand artiste. De la Vie de Moise il existe des pièces dispersées chez MM. Somzée, Gosselin, Braquenié. Ce dernier amateur possède plusieurs pièces de t Histoire de Psyché, pièces tissées en or et d’une hauteur uniforme de 2m85.
L’impression produite sur les esprits par les œuvres de l’antiquité fut si vive que é. ‘ l’art de la Renaissance ne tarda pas à montrer une grande prédilection pour les sujets se rattachant au paganisme. Cette tendance se manifeste dans la belle tenture faisant partie de la collection du Mobilier national Français et intitulée les Triomphes des Dieux. Cette série est par malheur incomplète et il n’en reste que trois pièces, consacrées à Bacchus, à Vénus, à Pallas. Elle a été exécutée à Bruxelles et porte un monogramme dans lequel on croit reconnaître les initiales de François Geubels. Il n’y a ici plus rien de chrétien, de mystique, de sentimental; tout est payen, allégorique, fantaisiste. L’édicule sous lequel trône une divinité est une composition bizarre, sortie probablement de l'imagination de Floris ou de quelque autre artiste de la même école. Des enfants, des êtres à formes capricieuses, des animaux n'appartenant pas toujours à la réalité sont jetés autour du personnage principal et de quelques scènes secondaires, qui contribuent à remplir la tenture. Les bordures se composent de massifs de feuillages et de guirlandes de fleurs et de fruits, où se jouent, cà et là, des enfants et des animaux et que séparent des figures symboliques.
Dans l'Histoire de Vertumne et de Pomone, appartenant au baron Erlanger, et
Marque de François Jjeubels, placée sur la tenture du 'Triomphe des Dieux.
Marque d’une des pièces de ['Histoire de Po-
déguisée, dans le Catalogue de la eollection de Berwick et d'Albe , sous le nom de : Les saisons , c'est une autre note qui domine : tout y est champêtre. Le sujet principal, emprunté à l'une des aventures mythologiques chantées par Ovide, n’occupe qu’une place secondaire. Pomone, dont les traits ne sont rien moins que séduisants et ne motivent en aucune façon l’affection extrême dont elle est l’objet, est en réalité un simple détail, ainsi que Vertumne, à peine reconnaissable sous ses divers déguisements. Mais quelle variété dans la mise en scène, que de belles représentations du travail agricole. Ici, comme dans le manuscrit Grimani, de Venise, et dans les Belles chasses de Maximilien, tenture des galeries du Louvre qui manquait à l'exposition de Bruxelles, l'art flamand se montre l'interprète Adèle des beautés de la nature. La tapisserie semble n'avoir pour but que de nous étaler, dans leur variété et leur animation, les différentes scènes de la vie des champs. moue.
On retrouve encore une préoccupation analogue dans d’autres tentures. Ainsi le
peintre Stradan ou Vander Straeten, de Bruges, a consacré une partie de sa carrière
a à composer une longue série de
sujets de chasse, qui ont été
exécutés en tapisserie et gravés. ffowfki-
Marque de la tapisserie repré- De Ce nombre est la CliaSSe à sentant la Chasse à l'Autruche. „ . , , , , , »,
l autruche, possédée par M. Bra- Marque d’une tenture à grandes ligures
quenié et qui est de fabrication bruxelloise. Le même collectionneur possède une série
de sept pièces, représentant des scènes d'intérieur : une vente d’animaux, une cuisine,
une basse-cour, etc. Cette série indique encore un grand changement dans les allures de
l'industrie : les personnages sont de forte stature ; leurs formes écrasent, pour ainsi
dire, le sujet. Il semble que l’artiste ait voulu frapper le spectateur plutôt que
l'attirer et lui plaire. La fabrication entre dans une voie de rudesse et de lourdeur
qui caractérisera encore plus d’une tapisserie, pendant le XVIIe siècle, mais qui
sera ensuite tout à fait abandonnée. On veut faire grand plutôt que beau, étonner
plutôt que charmer.
On se ferait difficilement une idée de l'immense activité que déployaient alors les
fabricants flamands et surtout les Bruxellois, à la tête desquels on remarquait Guillaume
De Pannemaker, le fournisseur habituel de Charles-Quint. Pour s’en faire une idée,
il faudrait réunir à la fois les tissus illustrés des principaux palais de l’Europe : les
admirables Actes des Apôtres, du Vatican, ou plutôt ceux de Dresde, merveille de
richesse et de légèreté; la Conquête de Tunis, du palais de Madrid; la Vie d' Abraham,
du musée de Kensington, et tant de joyaux éparpillés à Paris, à Florence, à
Vienne et dans d’autres résidences. Tous les genres s’y rencontrent : les scènes
religieuses, tant celles tirées du Nouveau Testament que celles empruntées à la
Bible, et dont plusieurs furent exécutées pour
Charles-Quint et Philippe II]; les payennes, rg
comme le Triomphe de î Amour, de M. Bra- 12,
quenié, où l'on voit ce dieu sur un char que des
femmes conduisent; ailleurs les épisodes de
Marque de la ta- l'histoire contemporaine, comme la Conquête de Marque de la tapisserie des pisserie le Triom- . » , , . , . „ ... , . . Amours de Gombaud et Macé.
phe de i Amour. Tunis, de Madrid; la Bataille de Paine, qui
existe à Naples, chez les descendants du célèbre Pescaire ; les Batailles du duc d'Albe, qui ont longtemps appartenu à la famille de ce terrible général.
La Conquête de Tunis , qui fut exécutée sur les dessins de Jean Vermeyen, de Beverwyck près de Haarlem, constitue l'un des plus importants travaux de tapisseries que l’on ait conservés. Elle se compose de douze pièces, tissées de fil d’or, de soie et de la plus fine sayette. On mit tant de soin à faire teindre cette dernière qu’un agent spécial dut résider à Grenade pendant deux ans et sept mois uniquement pour surveiller cette opération. La tenture se trouve au palais de Madrid et les cartons de Vermeyen, ainsi qu’une autre reproduction en tapisserie, faite à Bruxelles au commencement du siècle dernier, existent à Vienne. Les genres dont nous avons parlé plus haut ne sont pas les seuls que l’on ait cultivés. Certaines tapisseries, sont des reproductions de sujets de romans, comme les Amours de Gombaud et Macé, dont il existe plusieurs reproductions très remarquables, appartenant à des époques différentes, et notamment celle qui est en la possession de M. Braquenié.
On peut juger par ces détails du développement que la fabrication des tapisseries avait pris dans les Pays-Bas, surtout à Bruxelles. Les princes se faisaient un honneur d’orner leurs palais de ces tentures renommées et d’en donner en cadeau à leurs égaux ou à leurs favoris. De leur côté, les états des provinces et les administrations locales considéraient comme un devoir d’en offrir à leurs souverains, pour leur bienvenue. C’est ainsi que les états de Brabant s’empressèrent d’acheter, pour en faire don à Charles- Quint, une tenture en plusieurs pièces représentant la Bataille de Pavie et ses suites. La fabrication, sévèrement contrôlée, conservait sa vieille réputation de supériorité, et quelques maîtres, surtout Guillaume De Pannemaker, poursuivaient activement ceux qui altéraient ou falsifiaient les marques locales ou personnelles. Tandis que ce fabricant, actif et renommé, employait à une seule tenture jusque quatre-vingts ouvriers, d’autres, les Dermoyen envoyaient en Orient un artiste célèbre, l’architecte Pierre Coecke, l’un de ceux qui travaillèrent le plus pour substituer chez nous aux constructions gothiques ou ogivales les bâtisses de style Renaissance, afin d’arracher à ce pays le secret qu’il avait gardé jusqu’alors, de ses admirables teintures.
Le travail assidu des tapissiers entretenait et activait celui d’autres artisans et en particulier des teinturiers. 11 occupait aussi un grand nombre de peintres et il contribua sans contredit à amener ceux-ci à varier leurs sujets, à tenter des innovations, à étendre le cercle de leurs idées et de leurs conceptions.
RACE à tant d’activité, l’industrie de nos hauts-liciers , débordant sur différents pays de l’Europe, y implanta alors des colonies qui n’eurent pas toutes le même sort. On connaît les efforts que firent les rois François Ier et Henri II pour établir, à Fontainebleau d’abord, puis à Paris, des manufactures de tapisseries ; ils eurent quelques résultats et ont été l’objet de nombreuses études. Les ducs de Bavière ne réussirent pas aussi bien à introduire la même industrie à Munich : vers Fan 1 5 6 5 d'abord, puis vers 1 6 1 8 . En Italie, depuis le commencement du XVe siècle, on avait vu arriver un grand nombre de fabricants des provinces belges, attirés sans doute par les hahitudes luxueuses des princes et des chefs des républiques de la péninsule italique. Ils essayèrent de fonder des fabriques dans plusieurs villes : à Florence, à Sienne, à Ferrare, etc; mais, après avoir beaucoup travaillé, ils ne parvinrent pas, à ce qu’il semble, à former d’élèves.
Les Médicis, devenus souverains de la Toscane, atteignirent mieux leur but, et la manufacture qu'ils fondèrent à Florence se maintint pendant plus de deux siècles. Grâce au concours bienveillant du gouvernement italien, on a pu étudier à Bruxelles une partie des tapisseries qu’un enfant de cette ville, Jean Van der Roost, exécuta pour Côme de Médicis, à la suite de l’engagement qu’il prit envers ce prince, le 20 octobre 1546. Elles sont de soie et laine et rehaussées de fils d’or. Chaque pièce est entourée d’une grande bordure, formée de plantes, de fleurs et d’animaux, et elles offrent presque toutes, vers le milieu des bordures latérales, un groupe d’enfants nus. Les sujets principaux sont empruntés à la Vie de Joseph , telle que la Bible la raconte. Les tapisseries portent, tantôt la signature d’Alexandre Allori dit le Bronzino, qui en dessina les cartons ; tantôt la marque de Van der Roost, un poulet à la broche ( roost signifie un gril à rôtir), et la fleur de lis de gueules ou rouge, marque de la fabrique ducale de Florence.
Les produits de cette fabrique, 1 'Ara\\eria Medicea, contribuent pour une large part à décorer la galerie dite des qui traverse de part en part la capitale
de la Toscane. Les plus anciens sont dus à Van der Roost et à son compatriote,
Nicolas Karcher (Kerckx?) Plus tard, ce fut un Belge, Jean Van der Straeten, de Bruges, plus connu sous le nom de Stradanus, qui, de 1570 à 1576, fournit à l’atelier florentin presque tous les cartons dont il eut besoin. Un grand nombre de Flamands ont travaillé dans la même ville, soit en qualité de peintres, soit en qualité d’artisans et très souvent de capi dara^erie ou chefs de î Arrasserie, c’est à dire de la fabrique, soit comme maîtres indépendants ou confectionnant pour leur propre compte, jusqu’en 1737, que l’atelier ducal se ferma, l’année même de la mort de Jean-Gaston, le dernier des Médicis.
A l’époque où Van der Roost quitta sa patrie, la tempête dans laquelle allait s'engloutir l’antique prospérité des Pays-Bas s’annoncait déjà. Les poursuites dirigées contre les partisans des idées nouvelles, en matière de religion, dispersèrent au loin un grand nombre de peintres et de tapissiers, qui ne revirent plus le sol natal. Les guerres sanglantes qui se prolongèrent depuis l’année x 5 6 6 jusqu’à la conclusion de la Trêve de douze ans, en 1609, amenèrent en outre une grande stagnation dans le développement industriel, qui ne reprit que lentement de nouvelles forces.
Les essais tentés alors à l’étranger pour disputer à la Belgique le monopole de la production des tentures historiées, ne répondirent pas d’abord aux sacrifices qui furent faits dans ce but. Les produits de la fabrique de Mortlake, établie en Angleterre par les rois Jacques 1er et Charles Ier, ne furent jamais comparables à ceux des ateliers flamands; pourtant, les monarques anglais ne se bornèrent pas à allouer à ces établissements d'importants subsides, ils recherchèrent partout les plus beaux cartons, tels que : les Actes des apôtres , d’après Raphaël; les Dou^e mois, dits de Lucas parce qu’on les attribuait à Lucas de Leyde ; l'Histoire de Vulcain , etc. Le chevalier Francis Crâne, qu’ils mirent à la tête de la fabrique de Mortlake, déploya beaucoup d'activité et travailla aussi pour des particuliers. Plus tard l’industrie anglaise fut protégée par des droits excessifs imposés sur les produits étrangers du même genre, mais cette guerre de tarifs ne produisit par de grands résultats.
En France, le roi Henri IV, affermi sur le trône, reprit en faveur de l’industrie française les tentatives de quelques-uns de ses prédécesseurs. Il eut fort à faire pour réfuter les représentations de son ministre Sully, dont toutes les prédilections étaient pour l’agriculture, parce qu’elle est la véritable pépinière des camps, parce que les rudes travaux des champs préparent à la vie guerrière, tandis que ceux de l’industrie énervent et étiolent les corps. Henri IV, persistant dans ses projets, fit venir de Belgique, dès 1601, un grand nombre d’ouvriers en tapisseries, qu’il installa à Paris et qu'il combla d’avantages et de faveurs, surtout leurs chefs, Marc Çoomans et François de la Planche, qui furent anoblis. Telle fut l’origine de la fabrique qui se fixa, en i63o, aux Gobelins, dans une ancienne teinturerie dont les chefs étaient d’origine hollandaise. Mais, malgré tout, malgré les prohibitions décrétées par Henri IV, les tapisseries flamandes continuèrent à être extrêmement recherchées en France, où elles trouvèrent dans le ministre Mazarin un admirateur enthousiaste.
En Hollande, l'industrie des tapis prospéra dans le principe, mais ne subsista pas longtemps, probablement parce qu'elle répondait mal au genre de vie, généralement modeste, des habitants de ce pays, même de ceux appartenant à la classe riche. L’industrie fleurit surtout à Delft, où se fixa un fabricant dont le père, du même nom que lui, avait écrit la biographie des premiers peintres flamands et sauva de cette manière son nom de l’oubli. Le travail hollandais était avantageusement représenté, à Bruxelles, par une grande tapisserie de M. Somzée, signée : K. Mander
Fig. 5. — Le Jugement dernier
Tapisserie
appartenant à M. le baron
Erlan«iîr
Fi/j. 6. — Le Combat des Vices et des Vertus Tapisserie appartenant à M. le baron Eki.axuek
fecit an. 1619 (fait ■par Charles Van Mander , en 1619), et représentant les Grecs contemplant l'incendie de Troie. Cette pièce, à bordure splendide, est simplement de soie et de laine, mais l’exécution en est relevée par une coloration vigoureuse et le caractère énergique du dessin. La fabrication de Delft fut renommée pendant quelque temps et ce fut Charles Van Mander qui fournit aussi les tentures décorant en Danemark le château de Friedricksburg.
Pour combattre cette concurrence multiple qui employait tous les moyens, les autorités ne restèrent pas inactives en Belgique. On exerça partout une vive surveillance sur ceux qui embauchaient les ouvriers et les excitaient à émigrer et, en 1606, on publia une ordonnance punissant de la confiscation des biens les tapissiers qui s’expatrieraient sans permission. La même année et pendant les années suivantes, les archiducs Albert et Isabelle, de concert avec les magistrats de Bruxelles, adoptèrent de meilleures mesures afin de déterminer les fabricants et les ouvriers à continuer leur séjour dans la capitale des Pays-Bas catholiques. On les affranchit de l’obligation de monter la garde avec les autres bourgeois et on leur accorda une exemption partielle des droits d’accise prélevés sur la bière.
Cette première faveur fit l'objet de résolutions du magistrat en date du 24 juillet 1606 et du 22 juin 1607; quelques années après, en 1 6 1 3 , on exempta de l’obligation de payer l’accise sur le vin (jusqu’à concurrence d’une pièce, par an) neuf des principaux fabricants, qui, à eux seuls, occupaient plus de 600 ouvriers et avaient dépensé depuis six ans plus de 3o,ooo florins pour faire exécuter des cartons. Dans la suite, il fut d’usage de n'accorder ces franchises qu’à ceux qui feraient confectionner, chaque année, deux chambres de tapisserie, c’est à dire deux tentures pouvant garnir complètement un salon.
La vente des fils d’or, d’argent et de soie, de la sayette, de la laine et des autres objets servant aux tapisseries était interdite aux personnes étrangères au métier; elle fut réservée à Bruxelles, en 1614, à deux personnes « de bonne réputation ». Des (i scelleurs » furent chargés d’examiner toutes les tentures, avec pouvoir de refuser celles qui étaient confectionnées avec de mauvaises étoffes. Des ouvriers spéciaux furent chargés d’enduire ou gommer les tapisseries, opération que l’on appelait afsetten ou verlichten ; on donnait par ce moyen un éclat particulier aux tentures, qui ont en effet, pour la plupart, conservé un éclat, une fraîcheur, dont on se rend difficilement compte.
Grâce à ces mesures la tapisserie bruxelloise connut une nouvelle période de splendeur, qui dura pendant près d’un siècle et qui atteignit son apogée à l'époque des archiducs. Ces princes firent l’acquisition d’un grand nombre de tentures et accordèrent aux tapissiers des subventions annuelles, qui s’élevèrent quelquefois à 1 3,ooo florins. Après la mort de l’infante les circonstances devinrent plus difficiles; elles empirèrent encore pendant les guerres que Louis XIV fit à l'Espagne et dont la Belgique surtout fut le théâtre.
La tapisserie dans nos provinces et en premier lieu celle de Bruxelles dut surtout ses nouveaux succès à l’auréole de gloire qui entoura alors l'école de peinture des Pays-Bas. Cette école était devenue la première de l’Europe. Celles d’Italie comptaient encore de grands maîtres, mais d'un mérite bien moindre que leurs prédécesseurs ; l’école allemande avait rapidement décliné, tandis que l'école française ne faisait que commencer; quant aux peintres espagnols, se consacrant uniquement à la peinture religieuse et au portrait, ils rayonnaient peu hors de la péninsule ibérique.
Les Flamands et les Hollandais, au contraire, abordaient avec un égal succès tous les genres et travaillaient avec une activité fébrile, comme pour combler les pertes nombreuses qu'une lutte de quarante années avait causées au pays.
A leur tète Rubens, l'artiste le plus fécond et le plus complet qui ait existé, produisait sans relâche ces chefs-d'œuvre que l’on rencontre, si nombreux et si admirables, dans tous les grands musées. Mettant au service des fabricants de Bruxelles cette fécondité restée jusqu’à présent sans égale, il exécutait pour eux une foule de cartons, dont quelques-uns existent encore, comme ceux de la Vie de Décius , que l’on voit à Vienne, dans la galerie Lichtenstein, et qui furent exécutés plusieurs fois en tapisserie, principalement chez Jean Raes, l’un des hauts-liciers les plus renommés de l’époque. Il peignit aussi, pour le palais des souverains .de Bruxelles, une suite de grandes compositions représentant le Triomphe de C Eglise , qui ont disparu dans l’incendie de l'année iy3i. Il en fit encore des reproductions et elles furent plusieurs fois exécutées en tapisseries. La collection exposée en 1880 sortait des ateliers de François Van den Hecke et de son fils Jean-François, mais elle n’offrait pas un aspect bien agréable, la coloration ayant beaucoup, changé en certaines parties. Quant au dessin, il atteste toujours la facilité du maître, mais son caractère, trop théâtral, trop conventionnel, n’a rien qui plaise au regard. Il n’y a pas jusqu’aux bordures, où se voient des colonnes torses, à fûts chargés de détails, qui n’offrent un aspect peu agréable.
Ce que la tapisserte réclame, ce n’est pas une scène pompeuse, savamment agencée dans le but de frapper ou d’étonner le spectateur ; c’est moins encore une exhibition de portraits, se détachant sur une vaste perspective. Son vrai caractère est d’émerveiller par la multiplicité des détails et leur agencement. Les vieilles tentures affectent ce caractère ; c’est par là qu’elles vous étonnent après vous avoir attiré. Si une grande idée y dicte l'ensemble de la composition, cette dernière, d’autre part, abonde en détails qui sont tous traités avec le même soin. Votre œil se plaît à fouiller les fonds et les bordures et y rencontre à chaque instant un motif charmant, qui complète l’œuvre sans rien lui enlever de sa grandeur.
Les peintres du XVIIe siècle abandonnèrent peu à peu cette manière. Ils dessinèrent de plus en plus, pour les fabricants de tapisseries, de véritables tableaux, d’où ils élaguèrent tout ce qui n’était pas absolument indispensable. Ce qu’ils gagnèrent sous le rapport de la régularité ils le perdirent en intérêt. Ce style classique se sauvait, dans les tableaux, par la magie du coloris, magie à laquelle la tapisserie ne parvient pas à atteindre. Les scènes historiques, comme Hercule luttant contre Anthée et divers épisodes empruntés aux annales de Rome, présentent presque tous ce caractère, ainsi que les portraits des rois de Suède et de Danemark, exécutés en tentures, soit à Bruxelles, Marque de la tapisserie soit ailleurs. Hercule et Anthée
Il faut toutefois faire exception pour la série de Y Histoire d Alexandre, d’après Le Brun, de la collection Erlanger. Les tapisseries, pour parler d’elles d’abord, sont de la plus grande beauté. La coloration en est admirable et il semble, tant cette dernière est vive et pleine de fraîcheur, qu’elles viennent de sortir de l’atelier. Elles ont pourtant été confectionnées chez ce Jean-François Van den Hecke, dont le Triomphe de l'Eglise ne présente en aucune façon le même caractère. Faut-il supposer que, dans l’intervalle de l'exécution des deux tentures, l’art de la teinturerie a réalisé chez nous d’énormes
progrès, ou que Van den Hecke, qui faisait travailler d’autres maîtres pour son compte, a confié à un interprète d’une habileté sans égale l’œuvre de Le Brun ?
Quant à celui-ci, il a su, dans la Vie d' Alexandre , éviter la plupart des reproches que ses contemporains ont mérité à propos de leurs cartons. Si quelques scènes sont, quoique grandes, simples et un peu froides, comme sa Visite du monarque grec et de Parménion aux femmes de Darius, d’autres débordent pour ainsi dire d’animation. Je citerai notamment ce Passage du Granique, où l’on voit Alexandre pénétrant, l’épée à la main, au centre des escadrons persans, tandis qu’une partie de ses cavaliers traversent le fleuve, les uns en barque, les autres montés sur leurs coursiers. Partout règne l’animation de la lutte. Autour du roi macédonien on se menace, on s’entretue ; le roi, entouré d’ennemis, se défend vaillamment, tandis que l’un de ses officiers saisit un ennemi, qui allait le frapper de son sabre. Sur les bords du Granique les Macédoniens se hâtent d’aborder, ici pressant leurs chevaux, là escaladant la berge avec enthousiasme.
Non moins belle est cette bataille d'issus, où Alexandre met en déroute l’armée persane. Tout cède devant le jeune vainqueur, sur la tête duquel plane l’aigle, l'oiseau du triomphe. A sa vue les Persans se hâtent de fuir : la plupart, officiers et soldats, expriment par leur attitude le découragement et l’effroi ; ils entraînent dans leur déroute le roi Darius, que l’on aperçoit sur un char somptueux, un arc en main, et leurs tours mouvantes, traînées par de monstrueux éléphants et sur lesquelles ils comptaient pour jeter la terreur dans l’armée d’Alexandre.
Cette série comprend encore les pièces représentant Alexandre s’emparant, à Issus, des bagages de Darius ; les soldats rapportant le butin fait à Gaza ; la bataille d’Arbelles ; Alexandre et Parménion allant visiter dans leur tente les femmes de Darius ; l’entrée du roi macédonien dans Babylone ; Alexandre, après la bataille livrée sur les bords de l'Hydaspe, accueillant Porus, dont il a admiré la vaillance et à qui il offre son amitié ; Alexandre et Roxane, l’une de ses femmes ; la rentrée triomphante des soldats d’Alexandre, des gardes conduisant des prisonniers, des guerriers et des enfants portant des trophées. Toutes ces compositions, dessinées avec goût, composent en quelque sorte un immense poème, où, sous les traits d’Alexandre et en paraissant chanter ses louanges, on glorifie en réalité le jeune monarque auquel la France était soumise. Ce prince triomphant, si redoutable le glaive à la main, si modéré dans la victoire, si éclatant toujours, c’était en réalité ce jeune roi entouré d’hommages, que la poésie et les arts honoraient à l’envi, devenu la terreur de l’Espagne et dont l’ambition immodérée ne redoutait pas une lutte avec les coalitions les plus formidables.
La Vie d' Alexandre a été exécutée dans une dimension moindre que celles dont je viens de parler. Cette dernière tenture mesure 4 mètres de haut, tandis que les pièces de la tenture de la seconde n’ont pas plus de 3 mètres ou environ. M. Braquenié en possède plusieurs : La prise des bagages des Perses, la visite d' Alexandre aux femmes de Darius, Porus et Alexandre. Elles sortent aussi de l’atelier de Jean-François Van den Hecke et sont une nouvelle preuve que, les Gobelins ne suffisant pas aux commandes qui étaient adressées à cette fabrique, on revenait volontiers, même en France, aux ateliers de Bruxelles. En effet, il n’aurait pas été possible à Van den Hecke d’obtenir une reproduction fidèle de l’œuvre de Le Brun si ses ouvriers n’avaient eu pour se guider d’excellents cartons. Les tapisseries, surtout celles dont j’ai parlé en premier lieu, celles de M. Erlanger, sont d’une correction remarquable sous le rapport du dessin; on ne saurait y voir une contrefaçon faite à l’insu de l’artiste.
Parmi les autres sujets traités par Le Brun, il faut citer encore F Histoire de Télémaque et la série dite Les Saisons, dont quelques pièces, appartenant à M. Braquenié, ont figuré à l'Exposition.
Le Triomphe J Alexandre, de Le Brun, est d'un art plus achevé et plus réaliste qu'une composition analogue, appartenant à la ville de Gand et, suivant toute probabilité, sortie des ateliers de Pierre Van den Hecke, de Bruxelles, mort en 1 7 5 3 . Ici la représentation est autant symbolique qu'historique (fig. 7). Des soldats entourent le roi, emmenant avec eux des prisonniers de tout âge et de tout sexe ; mais ce cortège est entouré d'anges, dont les uns le précèdent, et les autres volent dans les airs , sonnant de la trompette, ou étendant une couronne sur la tête du triomphateur.
Fig. 7. — Le Triomphe d’Alexandre Tapisserie appartenant à M. Braquenié
Le peintre est en outre sorti du domaine de la vérité en nous montrant le char d’Alexandre traîné par des lions, que guide un jeune enfant.
Bien qu'exécutée avec beaucoup de soin, avec une douceur et une harmonie de tons particulière, comme tout ce que produisit Pierre Van den Hecke, cette tapisserie n'a pas la belle allure de la série exécutée chez son père pour Le Brun. Celui-ci exerça dans la seconde moitié du XVIIe siècle une grande influence. Chargé par le roi Louis XIV de diriger les travaux de tout genre qui s'exécutaient aux Gobelins, ce peintre sut encore trouver le temps de dessiner une foule de cartons, que l’on exécutait en tapisseries, non-seulement à Paris, mais encore à Bruxelles. C’est de lui que sont les cartons de la Vie de Clovis, en huit pièces, qui ornent trois des salles de l’hôtel-de-ville de la capitale de la Belgique et où on remarque le dessin plein de distinction qui caractérise les oeuvres du peintre favori de Louis XIV. Cette tenture a
été récemment restaurée avec le plus grand soin et sur l'une des pièces on a découvert, dans un galon en lambeaux, le nom d’un fabricant du nom de Vander Borght, chez qui elle a été exécutée.
Pendant cette période les sujets religieux sont de plus en plus abandonnés. C’est à peine si l’on peut signaler comme tels deux pièces de l'Histoire de Jacob , où l’on voit : d’une part, Laban cherchant ses idoles dans la tente de sa fille Rachel et, d'autre part, la Bénédiction de Jacob ; elles appartiennent à M. Braquenié et portent le nom de Jacques Van Zeunen, fabricant qui fut privilégié par la ville de Bruxelles en 1644. Les scènes mythologiques conservaient plus de faveur, grâce aux études classiques alors si fort en honneur. A ce genre appartiennent X Histoire de Latone , de la collection Erlanger, avec bordures à mascarons, fleurs et fruits ; l'Histoire d' Hercule, de laquelle fait partie la lutte d’Hercule et d’Anthée, qui porte un monogramme non encore déchiffré, et un sacrifice à ce héros, où on voit la marque de Daniel Abeloos, qui fut privilégié en 166 3; Une déesse à cheval ayant auprès d'elle Mercure, tapisserie tissée d’argent, dont les bordures latérales sont formées de colonnes auxquelles sont adossés des satyres et des bacchantes, tenant des fruits que de petits faunes veulent saisir.
A l'histoire grecque a été empruntée la tenture dite l'Histoire de Troie et dont font partie les pièces intitulées l’Enlèvement d’Hélène, le Cheval de Troie et la Fuite d'Enée. La signature I ( Iaspar ou Gaspar) Van der Bruggen montre qu’il s’agit ici de produits d’un fabricant de Bruxelles qui fut privilégié en 1642 et occupa, en 1669, les fonctions de conseiller communal. De nombreux épisodes de l’histoire romaine ont été exécutés chez Marc De Vos, qui commença à travailler comme maître en 1 6 5 5 ou 1 6 5 6 et fut privilégié en 1 6 6 3 ; à cette série appartiennent X Enlèvement des Sabines, un Combat livré par les Romains, les Sabines arrêtant le combat, le Retour des Romains dans leurs foyers, Clélie et ses compagnes traversant le Tibre, à la vue de l’armée de Porsenna et en présence de l’armée romaine, qui applaudit à leur courage; Un roi recevant un message , César dans sa tente, César à qui des dénonciateurs s'adressent. Toute autre que la manière de De Vos, qui semble avoir servi de modèle jusqu’à un certain point à celle de Pierre Van den Hecke, est la manière d’un fabricant signant H. R. (un Henri Raet ou Raes?), auteur d’un Festin de Pyrrhus après la bataille d'Asculum, qui travaillait dans un genre plus sévère. La belle bordure de cette pièce offre, sur les côtés, des amours symbolisant la musique, l’automne, les mers et les moissons, se jouant au milieu de fruits, de fleurs et d’attributs guerriers.
Une tapisserie de Mgr. le prince de Chimai, représentant un Personnage en costume d' empereur romain , qui perce un lion de son épée, nous montre un beau spécimen de la fabrication du commencement du XVIIe siècle. Elle est digne de l'inscription un peu ambitieuse qu’on y lit : « l’aiguille l’a emporté sur le pinceau », et porte, sur le galon de côté, la marque que l’on croit être celle de Jacques Geubels. De cette époque date aussi le Sacre de Charlemagne, grande composition signée par Jean Raes. D’une époque un peu postérieure datent : les Chasses de Zénobie, tapisserie confectionnée par Guillaume Peemans, qui fut privilégié en 1 66 5 ; deux pièces où l’on voit des Rois de Suède à cheval, signées Jean Raes le Jeune ; une tenture à grandes figures , où on peut lire, au moins sur une pièce, les initiales de Guillaume (Van Leefdael, doyen du métier en 1669. Une tapisserie qui mérite une attention particulière, c’est celle où l’on voit une représentation allégorique de X Arithmétique. Elle
Tapisserie de Bruxelles (xvic sièclel ; Appartient à Sa Majesté le roi d'Espagne
fait partie d'une se'rie de sept pièces provenant d’un hôtel de Lille et appartient à sir John Savile Luniley, ministre d'Angleterre à Bruxelles. Les dessins ont été donnés par le peintre Schut et reproduits par lui-même en gravure.
Les détails qui précèdent nous montrent un art et une industrie arrivés à une période de développement complet. Une féconde variété y règne, témoignage d'une vitalité sans pareille. Comme au XVIe siècle, on essaie, on innove. Le travail obtenu n'est pas le résultat d'une volonté puissante, agissant dans toute sa plénitude et conformément aux idées qui s'imposent à tous, c’est le produit de la fantaisie d’artistes et de fabricants marchant dans la voie que chacun d’eux préfère. Sans doute, la manière de Rubens exerce une influence prédominante, mais d’autres noms se distinguent à côté du sien : ceux de Jordaens, de Sallaert, de Schut, du paysagiste De Vaddere, de Van Kessel, de Téniers ; des hommes restés peu connus, comme Daniel Leyniers, Michel Sweerts, etc., prennent une large part à la marche de la fabrication, en s'attachant de préférence à dessiner des cartons.
L'érection de la fabrique des Gobelins, que Louis XIV entoura d’une extrême sollicitude, porta un coup mortel à la fabrication bruxelloise. Elle commença à végéter, tandis que les tentures parisiennes, celles de Beauvais et, à un degré moins élevé, les produits d’Aubusson, s’emparaient d’une grande place sur le marché. Frappées de droits considérables dans plusieurs pays et ne trouvant même plus d’appui dans notre école de peinture, dont la décadence s’accusait de plus en plus, elle se vit enfin réduite à imiter une manière étrangère. En perdant tout à fait les qualités qui lui étaient propres et qui la faisaient estimer, elle fut délaissée par la mode, qui s’engoua du papier à meubler. Toutefois , il est important de le constater , le goût pour les tapisseries resta longtemps vivace en Belgique et, jusque dans ces dernières années, pendant lesquelles les spéculateurs étrangers en achetèrent beaucoup, dont on n'appréciait plus la valeur artistique, il s’en trouvait de quelque importance dans presque tous les hôtels et dans la plupart des châteaux.
Un genre surtout avait pris faveur au XVIIe siècle et conserva une longue vogue. Je veux parler des Ténières , ainsi appelées d’après le peintre auquel on en emprunta surtout les motifs. Quelques années après la mort de Rubens, son maître et son ami, vers l’année 1648, David Téniers quitta Anvers et se fixa à Bruxelles, où il résida presque toujours, jusqu'à sa mort, arrivée en 1690, sauf qu’il séjourna souvent à Perck, près de Vilvorde, où il acquit un petit castel nommé de Drie forens, les Trois tours , qui figure sur plus d’un de ses tableaux et existe encore en partie. A Bruxelles il se fit bâtir une belle habitation dans la rue appelée Rue des Juifs et aujourd’hui Rue Villa Hermosa. Ce peintre est de tous les artistes belges celui qui joua le rôle le plus considérable pendant la seconde moitié du XVIIe siècle; c’est lui qui eut aussi le talent le plus original et le moins contestable et dont le pinceau fut le plus fécond. Malgré l'anathème lancé contre ses oeuvres par Louis XIV, elles se sont répandues
partout, et les Musées, comme les galeries particulières, se les disputent. Ses contemporains l’avaient en haute estime et à Bruxelles, il jouit d’une exemption partielle d’accises en qualité de « peintre de la chambre » du gouverneur général. Il ne faut pas confondre ses productions avec celles d’un peintre que l’on doit avec bien plus de raison qualifier de Téniers « le jeune ».
Je veux parier d’un fils et d’un homonyme du célèbre David Téniers, David III, se qualifiant lui-même de Junior ou le Jeune, parce qu’il travailla pendant la vie de son père, le grand David Téniers ou Téniers II, et qui mourut en 1 6 8 5 , à Bruxelles, où il habitait rue Haute, près de l’impasse dit de la Porte Rouge. C’est avec le surnom de Le Jeune qu’il fut admis, le 28 juillet 1675, dans la corporation des peintres de Bruxelles. On doit donc lui attribuer les tableaux signées David Teniers iunior et les tapisseries portant la même suscription et qui existent, les unes à Paris, les autres à l’hôtel d’Arenberg, à Bruxelles. On en voyait une à l’Exposition, offrant une armoirie timbrée d’une couronne ducale et, plus bas, le Temps enchaîné par l’Amour. Le fond représente un tapis à fleurs et une guirlande que des Amours soutiennent par les coins. Elle est doublement signée : d’un côté D. TENIERS JUN. PINX. 1684; de l’autre G. VAN LEEFDAEL FECIT. Le célèbre Téniers, étant né en 1610, ne pouvait se qualifier de junior à l’âge de 74 ans, alors que son père était mort depuis plus de 3o ans; la tapisserie a donc été dessinée par son fils.
Il est essentiel de remarquer que Bruxelles comptait depuis longtemps des paysagistes s’appliquant à travailler pour les fabricants de tapisseries. Tels étaient, au XVIe siècle, Les Tons et Josse Van Liere. Dans la suite, Louis De Vadder, Achtschellinck, Van Uden, Artois continuèrent cette tradition. Ce ne fut donc pas Téniers qui créa le genre auquel il a donné son nom, mais on se plut à traiter le paysage dans sa manière et en le peuplant des sujets affectionnés par le célèbre peintre. Dans les œuvres de ses devanciers, l’homme joue un rôle fort secondaire ; chez lui, au contraire, les personnages forment le sujet principal et le paysage ne constitue plus qu’un accessoire. Téniers, le premier, a peint le paysan.
Il existe en Europe une grande quantité de Ténières, c’est à dire de tapisseries représentant des paysanneries. Le Musée royal de Bruxelles en possède une belle série, provenant de l’hôtel de la cour des comptes, rue des Petits-Carmes. Pierre Van den Hecke en exécuta beaucoup et dans le nombre, cette Pêcherie sur les bords de la jner (fig. 8), appartenant à M. Gosselin, remarquable par la douceur sans égale de la coloration, Van den Hecke est l’un des fabricants qui ont le mieux maintenu la réputation des fabricants de sa ville natale. On voyait de lui, à l’exposition, quelques sujets mythologiques ou quelques scènes de la vie d’Alexandre, où les mêmes qualités se laissent entrevoir.
Les dernières familles qui soutinrent la réputation de Bruxelles comme centre de la fabrication des tapisseries, furent les Leyniers et les Vander Borght. Les Leyniers apparaissent comme fabricants dès le XVIe siècle et se rattachent alors aux Orley par le mariage d’Antoine Leyniers avec Josine, fille de Gomar et nièce du célèbre Bernard Van Orley. On peut lui attribuer, avec une grande certitude, la belle tenture l 'Histoire de Rojnulus, appartenant à M. Léon Gauchez et où on remarque un monogramme formé des initiales A. L.
Au XVIIe siècle Daniel Leyniers est regardé comme le premier teinturier en laines. A cette époque, comme on le voit dans un rapport adressé par l’archevêque de Consa, nonce apostolique à Bruxelles, au cardinal Barberini, vers l’an i63o, on ne teignait la
soie qu'ci Anvers, et ceux qui s'occupaient de cette industrie tenaient leurs procédés soigneusement cachés, à tel point que l’archevêque ne put rien apprendre à ce sujet. L un des neveux de Daniel, Nicolas, renonça à la fabrication des tapisseries, pour se livrer entièrement à l'art de la teinture, y réussit parfaitement et inventa un moyen de tenir constamment les cuves prêtes. Grâce aux conseils d’industriels étrangers, il fut le premier qui, à Bruxelles, parvint à teindre en bleu, opération, qui, auparavant, ne se faisait qu’à Anvers. Gaspar, son fils, s'acquit une telle réputation, qu’on le considérait
Fig. 8. - — Pêcherie sur les bords de la mer Tapisserie appartenant à M. Gosselin
comme le premier teinturier des Pays-Bas et que le gouverneur général des Pays-Bas, comte de Monterey, l’autorisa, par un acte du 2 5 octobre 1672, à prendre le titre de « teinturier pour la fabrique de tapisseries de Son Excellence » . A cette époque, l’appareillage des couleurs devenait de plus en plus correct et l’on approchait plus que jamais du coloris des tableaux, principalement pour les paysages, dont les lointains réclament des moitiés et des quarts de teintes. Mais ces progrès dans la fabrication aboutirent à créer entre les mains des Leyniers une sorte de monopole, dont on ne tarda pas à se plaindre. Une déclaration des membres du conseil d’état chargés du
gouvernement des Pays-Bas, en date du ier octobre 1710, annula toutes les conventions qui avaient été conclues dans le but de restreindre la liberté de la teinturerie et de rendre une seule personne “ le maître et arbitre du prix de la teinture ». Cette mesure était évidemment dirigée contre le fils de Gaspar, Urbain, qui avait alors succédé à son père, mort le 20 septembre 1703. Lorsque, l’année suivante, Jean Brinck se présenta pour entrer dans le métier des teinturiers, il eut à lutter contre une opposition formidable, due à la famille d’Urbain et dont il ne put triompher que grâce à l’appui de l’administration municipale. En dépit de ces luttes, la teinturerie bruxelloise resta très remarquable et prêta jusqu’à la fin son concours à l’industrie des tapisseries.
Elle ne resta pas étrangère, on peut en être convaincu, au renom que les Leyniers conservèrent comme tapissiers. En 1648, l’archiduc Léopold-Guillaume, gouverneur général des Pays-Bas, eut l’idée d’ouvrir un concours entre les meilleurs fabricants des Pays-Bas pour l’exécution de tentures représentant les Dou\e mois de l année, d’après Téniers. Quatre tapissiers se disputèrent la palme qui, « au jugement des plus savants peintres et fabricants de tentures, » fut, à l’unanimité, adjugée à Evrard Leyniers, autre neveu de Daniel, le célèbre teinturier. L’un de ses fils. Jean, ne fut pas moins renommé, car il travailla beaucoup pour Monsieur (le duc d’Orléans, frère du roi Louis XIV), et exécuta pour lui, notamment, l 'Histoire de Méléagre, d’après les dessins de Le Brun. C’était Jean Valdor, graveur liégeois habitant Paris, qui .lui faisait parvenir les cartons dessinés par les artistes français.
La réputation de la famille fut surtout maintenue par les descendants de Gaspar, le frère aîné d’Everard. Les trois pièces qui furent exécutées par Urbain Leyniers, mort le 18 mars 1747, et son associé et parent Rydams, pour la grande salle des Etats de Brabant, aujourd’hui du conseil communal, à l’hôtel-de ville de Bruxelles, sont d'une exécution et d’une conservation admirables. Elles représentent X Avènement de Philippe de Bourgogne, /’ Abdication de Charles-Quint, et X Inauguration de Charles VI. On y reconnaît facilement les produits d’une industrie qui dispose de ressources de premier ordre et travaille dans des conditions de durée et de solidité peu ordinaires. Les tapisseries retrouvées dans les greniers du palais de Liège, grâce à l’initiative intelligente de M. de Luesemans, gouverneur de la province, sont de la même qualité. Abandonnées pendant de longues années, maniées sans précaution, elles se sont retrouvées fraîches et intactes, et ornent maintenant la salle principale du palais.
L’une des pièces de cette série, Thétys essuyant les larmes d'Achille, a seule pu être exposée, les autres ayant leur place marquée dans la décoration du palais de Liège. Comme la tenture de la salle principale de l'hôtel-de-ville de Bruxelles, celle de Liège est l’œuvre d’Urbain Leyniers, dont elle porte la signature; mais ce digne héritier d’un nom renommé eut à lutter contre l’indifférence de ses contemporains, et son fils Daniel, voyant l’ancienne passion pour les tentures historiées décroître encore, se décida enfin, pendant l’hiver de 1767 à 1768, à fermer ses ateliers. Ses ouvriers, se trouvant sans ressources, s’adressèrent aux magistrats communaux pour obtenir un secours; on jugea, avec raison, qu’il n’était pas possible d’abandonner les malheureux représentants d’une industrie qui avait jeté tant d’éclat sur Bruxelles et, en attendant qu’ils eussent trouvé d’autres moyens d’existence, on leur accorda, à plusieurs reprises, un secours hebdomadaire, en argent. Le comte de Cobenzl, le généreux protecteur des lettres et des arts, avait approuvé cette décision et aurait voulu trouver une combinaison pour utiliser les aptitudes de ces artisans, qui, paraît-il, entrèrent pour la plupart dans les ateliers des Vander Borght.
Ce tut le ier octobre 1676, que Jacques Vander Borght succe'da à sa tante, Elisabeth Leemans. dans la jouissance des avantages accordés par la ville aux principaux fabricants. Il eut pour contemporain un homonyme, distingué par le surnom de A- Castro et qui reçut des commandes importantes des gouverneurs généraux, des maréchaux de France et d’autres personnages de premier rang. On lui offrit même, mais sans succès, 200 pistoles par an s’il voulait se fixer en France. Lui et Gaspar Vander Borght, dit A-Castro, étaient les fournisseurs habituels de l’électeur de Bavière, Maximilien-Emmanuel. De concert avec d’autres fabricants de Bruxelles : De Clerck, Cobus et De Vos, Jacques exécuta une tenture très coûteuse, représentant les Victoires de Guillaume III, roi d Angleterre, qui furent envoyées à ce monarque par le peintre Jean Lottin. Gaspar prit pour femme Anne Van den Hecke, fille de Jean-François, dont j ai eu plusieurs fois occasion de parler, et en eut un fils qui porta les prénoms de son aïeul maternel, fut fabricant et marchand de draps, et se vit condamné à lexil, le i3 septembre 17x8, pour des motifs assez futiles, lors de l’exécution d’Anneessens.
Deux fils d’un autre Gaspar Van der Borght devinrent fabricants de tapisseries : Jean-François, en 1726, et Pierre, en 1742. Pierre Vander Boi'ght a signé l’une des pièces appartenant à sir Savile Lumley, ministre d’Angleterre, pièce qui représente Une Causerie amoureuse (fi g. 9) ; de lui aussi sont sans doute les autres pièces de la série, appartenant à cet amateur distingué, ami dévoué des arts qu'il cultive lui-mëme avec passion. Ce sont toutes des Ténières, d’une belle qualité. Il semble aussi que l’on doive attribuer à un fabricant de la même famille les Tapisseries à sujets militaires que la Banque de Belgique possède et parmi lesquelles on l'emarque une bataille navale, que l’on croit être celle de la Hogue.
C’est encore aux Vander Borght que l'on doit les huit pièces de la Vie du Christ , exécutées en 1731 pour l’église Saint-Donatien, de Bruges, et actuellement conservées dans la cathédrale de cette ville, Saint-Sauveur. Elles y sont exposées les jours de fête dans le chœur, et les cartons de Jean Van Oi'ley, qui leur ont servi de modèles, sont placés dans le restant de l'église. François Vander Borght a exécuté deux des tapisseries qui se placent les jours de fêtes dans le chœur de l’église Sainte-Gudule, de Bruxelles. Elles représentent le Poignardement des hosties par les Juifs et les hosties remises à larchiprêtre de Bruxelles , en 1 5 8 5 . Nicolas Luyckx en fit don à l’église, en 1770, à l'occasion du jubilé de 400 ans du sacrilège attribué aux Juifs de Bruxelles. En 1785, le fils de François, Jacques, en exécuta pour le chapitre de Sainte-Gudule quatre autres : Catherine recevant des Juifs les hosties pour les porter à Cologne ; les Juifs conduits à la Steenpoorte pour y être incarcérés ; le clergé transportant processionnellement les hosties à Sainte-Gudule, et une guérison miraculeuse s accomplissant devant le Saint-Sacrement, qui est adoré par les anges. Ces six pièces ont été payées cent louis (2000 francs chacune), et faites d'après les dessins du peintre De Haese, le dernier artiste de l’école flamande qui ait fourni des cartons pour tapisseries.
Les derniers Vander Boi’ght, délaissant complètement les genres qui avaient été préférés en Belgique, en vinrent à produire des tapisseries, splendides encore comme exécution, mais n'ayant plus rien de ce qui distinguait les vieilles tentures. La fabrique de l’église des Saints Michel et Gudule a exhibé deux des six pièces citées plus haut. Une Guérison miraculeuse et les Hosties transportées en procession. Certes on ne pouvait rien admirer de mieux réussi comme fabrication, mais sur ces tentures
on aurait en vain cherché les magnifiques bordures qui firent jadis la gloire de Bruxelles ; un simple encadrement en tenait lieu. En remplacement de scènes multiples et animées, on y voyait un seul sujet, traité avec gravité et froideur. Le tableau sur laine et soie avait remplacé l’antique tapisserie, et la vieille industrie des Flandres, industrie si variée et si pittoresque, était déjà morte lorsque le dernier atelier de Bruxelles se ferma en 1794. Jacques Vander Borght avait expiré sans avoir réussi à obtenir du magistrat de Bruxelles et du gouvernement autrichien les mesures qu’il croyait indispensables pour le soutien de son industrie; la conquête du pays par les Français allait faire tomber dans un oubli complet ses travaux et ses efforts, à tel point qu’on s’habitua à qualifier de Gobelins ou d’Audenardes les splendides tapisseries décorant les édifices de Bruxelles.
Cette industrie, dont j’ai essayé d’esquisser l’histoire, disparut de la Belgique à l'époque où elle brillait encore de tout son éclat. La cause en est bien simple. La mode avait changé ; les fabricants n’étant plus stimulés par la faveur du public, se dégoûtaient et se décourageaient, Au surplus, il en était de même partout et la production ne se maintenait plus que dans les ateliers exceptionnels, comme celui des Gobelins, où elle était alimentée par les largesses du souverain.
Mais, à part cette cause générale, il en existait en Belgique d’autres qui ne permettaient pas à la fabrication de conserver le premier rang. La principale était le déclin de l'école de peinture qui, depuis l'an 1700 environ, subissait de plus en plus l’influence de l’école française et perdait son originalité. Les motifs gracieux et riants affectionnés par nos voisins du midi, partout bien accueillis et partout admirés, éclipsaient facilement les autres sujets: les uns religieux, les autres historiques, exécutés d'ailleurs sans cette maestria , qui éclate dans les anciennes tentures. On se fatiguait de ces dernières, on se fatigua aussi des Ténières , on voulait du nouveau et on le recherchait de préférence. Quand les fabricants de notre pays ne produisirent plus que des imitations d’un art étranger, quand ils renoncèrent à ces exquises bordures auxquelles ils avaient dû de si éclatants triomphes, on dédaigna leurs produits.
La Belgique, d’ailleurs, avait vu ses frontières et ses débouchés se resserrer continuellement. Depuis longtemps, l’Angleterre et la France lui faisaient avec persévérance une guerre de tarifs impitoyable. Lorsque le traité d’Utrecht eut transféré la possession de nos provinces des mains des rois d’Espagne entre celles des empereurs d’Autriche, le marché de l'Espagne et de ses colonies nous fut fermé et, en 1720, Philippe V fonda à Madrid une fabrique, dont il confia la direction à un Anversois, Jacques Vander Goten, et qui prolongea son existence jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. L’électeur de Bavière, Maximilien- Emmanuel, agit de même et rétablit, vers 1718, ces ateliers de Munich, où des Bruxellois avaient déjà travaillé pour ses ancêtres. A Rome enfin, ce théâtre des plus beaux triomphes de nos hauts-liciers, une concurrence fut organisée contre leurs successeurs, dans l’hospice Saint-Michel, transformé, en 1702, en une fabrique de tapisseries.
Tous ces établissements étaient autant de colonies des Gobelins, dont partout on admirait les procédés. L’Europe entière, l’Allemagne surtout, était engouée de l’art français. Mais partout aussi il n’existait qu’une activité factice, activité due, non à l’initiative des particuliers, mais au goût des souverains pour les tentures historiées. Il ne s’agissait pas de conquérir la clientèle du public; en établissant des fabriques de tapisseries, on ne voulait que conserver les procédés de fabrication, pour l’utilité et 1 agrément des hautes classes. Malgré tous les efforts, le déclin se manifestait dans
tous les pays. Les ateliers français, comme Lille, Beauvais, Anbusson, ne se soutenaient pas ou ne conservaient de la vitalité' que parce que l'on y produisait des travaux de
Fhj . 9. — Une Causerie amoureuse Tapisserie appartenant à Sir Sav. Lumlëy.
tapisserie d'un usage habituel et d'une importance secondaire, sans valeur comme objets d'art.
Dans les premières années du XVIIe siècle les fabricants de tapisserie, à Bruxelles, cessent de jouir, on ne sait pour quel motif, des sympathies qu'ils avaient longtemps inspirées. En 1703, on leur retire l’exemption annuelle de cent tonneaux de double
bière, accordée au métier par Albert et Isabelle; en 1708, on leur suscite des tracasseries à propos d’une somme de 25,000 florins qui leur avait été avancée. En 1732, au lieu de 35 à 40 environ, ils n’étaient plus que sept et ils avaient perdu leur ancienne exemption pour une pièce de vin, par an et pour chacun d’eux; mais, en remplacement, on leur accorda alors une indemnité de 12 florins, plus 40 florins pour le payement de leur loyer. Quelques mesures protectrices furent prises par le gouvernement autrichien et Marie-Thérèse se fit un devoir de commander souvent des tentures, mais tout fut inutile. La fabrique de Vander Borght, réduite à trois métiers, finit par ne plus compter que trois ouvriers et, lorsqu’elle se ferma, ses magasins regorgaient de matières premières et de marchandises fabriquées : on vendait péniblement ces dernières 2 florins carolus ou 27 livres 10 sous de France. Les ateliers des autres villes ne marchaient plus depuis longtemps. Dès 1733, il n’existait pas un seul ouvrier à Anvers, où l’on en avait compté jusque cent. Les ateliers de Gand s’arrêtèrent vers 1750 et, dans ceux de Jean-Baptiste Brandt, le dernier fabricant d’Audenarde, on cessa de travailler en 1772.
Il était réservé à la Belgique redevennue indépendante de voir se réorganiser des fabriques de tapisseries. Lors des épreuves qui frappèrent la Flandre, il y a une trentaine d’années, le comte des Cantons de Montblanc, baron d’Ingelmunster, s’associa à MM. Braquenié frères, de Tournai, qui ont une fabrique à Aubusson et une maison de commerce à Paris, (rue Vivienne). Ils établirent une fabrique à Ingelmunglgr, mais depuis ils se sont séparés. Le premier établissement existe toujours, mais uniquement sous le patronage de Mme la comtesse de Montblanc et de son fils, M. le baron Albéric, membre de la Chambre des représentants pour l’arrondissement de Roulers. Quant à MM. Braquenié, dont l’aîné est mort récemment, ils ont installé à Malines , rue de Stassart, une autre manufacture. C’est là qu’ont été exécutées, d'après les dessins de M. Geets, de Malines, et pour l’hôtel-de-ville de Bruxelles, huit pièces représentant symboliquement les serments et les métiers de cette ville. A l’exposition universelle de Paris, de 1878, on a exhibé à la fois deux de ces pièces: le Siège du château j d Ingelmunster , en i58o, tenture exécutée pour M. de Montblanc.
Ces efforts, tentés dans le but de relever l’une des plus belles industries de notre pays, ont déjà obtenu de grands succès ; secondés par une école de peinture, dont la vitalité est affirmée chaque jour par de nouveaux triomphes, ils annoncent peut-être la renaissance prochaine d’un art pour lequel les populations belges semblent avoir une aptitude particulière.
Alphonse Wauters.