‹ L'art ancien à l'Exposition nationale belgeChapitre 21 sur 46 · MOBILIER · texte numérisé non relu

MOBILIER

RE l'histoire d'une ancienne industrie artistique, sans constater tout d'abord la prépondérance exercée par les Orientaux en Occident, est chose impossible.

N'est-ce pas en effet dans l'ancienne Byzance que le vieil art romain, alors en décadence, se régénéra au contact de l'art arabe? N’est-ce pas de cette alliance que naquit la formule Byzantine dont l’influence s’exerça presque jusqu'à la fin du moyen âge?

C’est sous Charlemagne que les produits orientaux commencent à pénétrer en Italie, en Germanie et dans la Gaule. Jusque là, les « Maçons » — appellation qui s’appliquait à tous les métiers constructeurs — et les artisans tels qu’orfèvres, ferronniers, imagiers, etc., avaient tiré le meilleur parti possible des vestiges du style romain, depuis longtemps en pleine décrépitude.

Au Xe siècle les mœurs se civilisent, le goût du luxe se propage. Les grands vassaux et les seigneurs tributaires sentant leur pouvoir s’affermir, embellissent leurs habitations. Les châteaux cessent d’être, comme au siècle précédent, un ensemble de constructions entourées d'une enceinte où le chevalier vivait de façon presque barbare en compagnie d’hommes d’armes — en réalité plutôt ses compagnons de rapines que ses vassaux, — sans cesse sur le qui vive, sans cesse convoitant le domaine voisin ou prenant des précautions pour défendre le sien. A ce moment cependant le mobilier des plus opulentes demeures est encore très primitif.

Les immenses salles, dont se composait le plus souvent le principal corps de

logis, étaient divisées à l’aide de tentures et meublées avec une extrême simplicité. Si le maître n’habitait plus absolument en commun avec ses serviteurs, il n’avait pas encore grand souci de ses aises.

Viollet-le-Duc dit à ce propos, dans les notes complémentaires de son Dictionnaire du mobilier : « Ce n’est guère qu’au XIIe siècle que le château commence à perdre » l’aspect d’un camp retranché ou d’une villa entourée d’un retranchement pour » prendre les dispositions qui conviennent à une demeure permanente et destinée » à des propriétaires déjà habitués au bien-être, au luxe même, cherchant à » s’entourer de toutes les commodités de la vie. Il serait fort inutile d’essayer de

FUj. 2. — Retable en chêne sculpté ; Coll, de M. Malfait

» donner un aperçu de la vie du château avant cette époque : les documents font » défaut; puis, par ce qui reste des habitations des Xe et XIe siècles (fragments » rares d’ailleurs), on doit supposer que la vie s’y passait à peu près comme elle » se passe dans un camp fortifié. Excepté le donjon, qui présentait une demeure » bâtie d'une manière durable, et qui ne contenait qu’une ou deux salles à chaque « étage, le reste de ces enceintes défendues n’était qu’une sorte de hameau ou » village où l’on se logeait comme on pouvait. Ici une écurie, là une salle de » festin, plus loin des cuisines, puis des hangars pour serrer les fourrages et les » engins. Le long des murailles, des appentis pour les garnisons qui, en temps » ordinaire, habitaient les tours. »

La richesse d’alors était toute relative ; les vassaux payant les redevances en

nature ou en corvées, l’argent était fort rare; il était donc difficile, même au seigneur possédant de grandes propriétés territoriales, d’acquérir les objets de prix importés par les Vénitiens qui s’étaient rendus maîtres du commerce de l’époque.

C’est, au reste, du retour des croisades que date le goût des belles choses, des meubles précieux, des bijoux, des tentures, en un mot de tout ce qui constituait le faste oriental que les chevaliers avaient tant admiré pendant leur séjour à Constantinople.

Peu à peu l’intérieur des palais et des châteaux se transforme et s'enrichit ; l’habitude de porter de somptueux vêtements, d’acquérir de belles armes, des tapis persans, de la vaisselle d'or et d’argent, ou des verres vénitiens pour orner les dressoirs, se répand et devient bientôt générale.

Tout concourt d'ailleurs au développement du luxe; d’une part, la politique assure

Fi'j. 3. — Retable en bois sculpté et doré (xve siècle) ; Coll, de M. le comte Van der Straeten-Poxthoz

définitivement aux détenteurs la possession des vastes domaines jusqu’alors tenus en fiefs à titre provisoire ou temporaire ; d’autre part, la puissance des rois s’affermit ; ceux-ci deviennent les distributeurs des privilèges, charges et honneurs, ce qui a pour conséquence d’attirer dans les cités nombre de grands vassaux dont les habitations sont luxueusement meublées. De son côté le clergé, considérablement enrichi, prêche d’exemple; certains monastères rivalisent de splendeur avec les cours.

Les Juifs établis en Europe facilitaient d’ailleurs la réalisation des fantaisies les plus ruineuses en prêtant de grosses sommes aux propriétaires de territoires à qui l’argent faisait défaut.

Il est donc fort compréhensible, qu’après avoir contracté des habitudes de comfort dans les villes, les seigneurs aient pensé à orner l’intérieur de leurs châteaux avec plus de somptuosité qu’aux siècles précédents.

Déjà, après la prise de Constantinople, de nombreux artisans étaient allés

étudier sur place les principes décoratifs dont ils avaient apprécié la valeur, en admirant les objets rapportés par les croisés au retour de leur voyage en Terre Sainte.

C’est par cette raison que les premières tentatives faites, même au nord de l’Europe, ont un caractère oriental si prononcé. Avant de créer, on copia et, l’apprentissage parachevé, il resta comme de vagues réminiscences byzantines, trahissant

Fig. 4. — Triptyque en bois sculpté; Collection de Mme la comtesse d’Assche

pendant longtemps encore leur origine, c’est à dire une ornementation qui avait tout d’abord excité l’enthousiasme et l’émulation des artisans.

Nous l’avons dit, et nous le répétons, c’est à Venise, que l’on doit le développement de la plupart des industries artistiques, pendant le moyen âge.

La Reine de l’Adriatique était, au XIIe siècle, en même temps que la métropole du commerce, une ville industrielle et manufacturière; elle exportait en Orient autant qu’elle importait. Il résulta de cet immense mouvement, de cette prodigieuse accumulation de marchandises diverses dans ses ports, une activité unique en Europe.

donna naturellement naissance fabriqua pour Venise mais

on

Cet accroissement de richesse et de puissance à une foule d'industries locales. Non seulement aussi pour exporter en Occident ; dès le XIIIe siècle on peut constater l'existence de juges, d'inspecteurs, de fonctionnaires veillant à la fabrication et au trafic. Placé entre l'Orient et l’Occident, l'art vénitien subit également la double influence de ces deux styles si différents. Toutefois la formule se modifie à mesure qu'elle s’éloigne de ce centre important ; en Allemagne, en France, dans les Flandres, l'industrie s’affranchit, le style se dégage et se caractérise nettement. Les Flandres sont alors en pleine prospérité, et là, comme à Venise, la richesse publique aide à l’éclosion des arts.

L'histoire de nos industries locales est racontée de telle façon dans les autres chapitres de ce livre, qu'il devient inutile d’insister longuement sur ce point; nous nous bornons à constater que, plus tard, sous la domination Bourguignonne, les artisans flamands rivalisaient de talent avec ceux des plus grandes puissances du continent ; sous ce rapport la splendeur du pays est restée proverbiale. Bientôt l’imitation orientale est abandonnée, la main d’œuvre se perfectionne,

la forme s’originalise. La flore du pays fournit aux artistes des motifs décoratifs ; les architectes empruntent au sol les matériaux nécessaires à la construction.

Ce n'est toutefois qu'au XVIe siècle que la véritable voie est trouvée ; en même temps que la Renaissance italienne et la Renaissance française, la Renaissance flamande, pourtant bien distincte de celles-ci, s’affirme définitivement ; l'art grandit et devient alors l'expression du caractère national.

On y devine la rudesse et la verve satirique des habitants, leur culte pour toutes les choses de la nature, culte qui n’a rien de commun avec la croyance un peu craintive et profondément mystique des Italiens. Ce n’est pas non plus la grâce des Français, c’est une formule puissante et délicate à la fois, qui prouve l’entente parfaite d’une ornementation appropriée au climat et aux mœurs.

Pas plus en Belgique que chez les nations voisines, les pièces du mobilier antérieur au XVe siècle ne se sont conservées. On est donc réduit, pour en faire l'histoire, soit aux conjectures, soit à consulter les peintures des manuscrits; et encore les renseignements qu’on y puise sont-ils insuffisants.

Au XIIIe et au XIVe siècle d’ailleurs, l’art n’intervient dans la confection des meubles que par le dessin de l’ensemble et l’habileté de la main-d’œuvre.

Le huchier construisait la huche ou le coffre de forme simple, commode et

Fig. 5. — Statuette équestre en chêne ; Coll, de M. F. Lescart.

Fig. 6. — Statuette en chêne ; Collection de M. Eug. Van Herck

Fig. 7. — Hérault sonnant de la trompette, chêne sculpté (xv® s.) ; Coll, de M. E. Van Heeck

rationnelle ; le ferronnier ajoutait à sa solidité par d’élégantes ferrures et quelquefois l’imagier la rehaussait de couleurs brillantes ; le sculpteur n’intervient sérieusement

dans la décoration qu’à partir du XIVe siècle.

Jusqu’alors le mobilier est d’une simplicité presque barbare. La huche, le bahut ou buffet en sont, ainsi que le lit et la chaïere, ou chaise du maître du logis, les pièces importantes. Il est vrai que leur forme et leur dimension varient à l’infini. C’est la huche qui contient le trousseau de la jeune fille qui se marie ; c’est aussi dans la huche que sont enfermés les habits des jours de fête, le linge fin, les objets de quelque valeur ; recouverte d’un coussin ou d’un tapis, elle tient parfois lieu de banc.

Plus tard la crédence et le dressoir complètent l’ameublement. Sur le dressoir étaient placées, soit les pièces d’orfèvrerie, soit les poteries vernissées qu’on voulait mettre en évidence ; le nombre des degrés du dressoir était fixé suivant le rang des personnes. La crédence, primitivement simple table destinée à faire l’essai — son nom l’indique, — devient peu à peu une élégante armoire à hauteur d’appui , souvent à pans et à tablette inférieure ; nous en donnons un exemple (fig. 16). Un dais surmonte les cha'ieres, fort simples dans le principe ; le dossier des chaises seigneuriales est orné du blason ou de la couronne du châtelain. Plusieurs chapitres suffiraient à peine à mentionner les chaises pliantes, tout aussi compliquées que les fauteuils mécaniques actuels, les chaises à pivot, les chaises caquetoires, dont le nom quelque peu brutal est remplacé aujourd’hui par celui de « causeuses. »

Ainsi que le constate M. Jules Helbig, l’auteur de l’excellente notice sur le mobilier, publiée dans le catalogue de l’Exposition : « Il n’est guère parvenu à nous, de cette » époque, que quelques meubles d’église et quelques fragments » intéressants, dont l’état de conservation permet d’apprécier » les procédés de fabrication alors employés. Les dépendances » des Églises ont conservé, en de rares endroits, quelques-unes » de ces vastes huches (ou coffres) destinées à serrer les » reliquaires et les archives , et qui sont antérieures au » XVe siècle. » Plus loin l’érudit écrivain ajoute : « Si les » meubles du XIIIe et du XIVe siècle sont rares en Belgique, » en revanche, on y trouve encore un grand nombre de pièces » du mobilier du XVe siècle. Malgré bien des causes de destruction, parmi lesquelles » il faut compter en première ligne les caprices du goût, beaucoup des meubles » de cette époque, armoires, coffres, dressoirs et bancs, ont été conservés plus ou » moins intacts. Cela tient sans doute à la solidité des matériaux employés, le

Fig. 8. — Statuette en bois polychromé et doré ; Collection de M. F. Springue.

> bois de chêne et le fer forgé ; mais leur conservation doit être attribuée plus » particulièrement à la simplicité de la forme et à la logique de la structure du meuble. Le bois équarri et bien sec est employé sans qu’il soit fait violence à sa nature. Quelle que soit la forme du meuble et sa destination, il se compose de robustes pièces d'encadrement, auquel le huchier a soin de laisser toute sa » force, et de panneaux plus ou moins enrichis de sculptures, mais qui, bien » maintenus dans le cadre du meuble, n'ont à subir aucune fatigue, ni à redouter

Fij. 9. — Statuette en chêne sculpté, fin du xve siècle ; Collection de M. Jules Frésart

» aucune atteinte. L'ornementation de ces meubles consiste généralement dans la » sculpture des panneaux, presque toujours décorés de ces « feuilles de parchemin » » dont la forme est variée à l’infini par le génie de l’ouvrier, ainsi que dans » les serrures ou les ferrures souvent étamées, parfois dorées, et qui toujours » restent apparentes et sont exécutées avec le plus grand soin.

» Le mobilier construit conformément à ce système demeura en faveur dans les » différentes provinces du pays jusque vers le milieu du XVIe siècle ; mais, avec » les envahissements de la Renaissance italienne dans le domaine des beaux-arts, une » transformation complète s’opéra dans le style de l’ameublement. »

Avant de suivre les différentes transformations subies par le mobilier du XVe au XVIIIe siècle, qu’il nous soit permis de dire quelques mots au sujet des retables reproduits dans les premières pages de ce chapitre. Rappelons, tout d’abord, pour mémoire, qu’on désigne sous ce nom le panneau ou la table posée verticalement

Fig. 10. — Sainte Barbe, statue en bois; Appartient à la Société archéologique de Namur.

derrière l'autel. On nomme aussi « retable » le petit gradin qui dans les autels modernes porte les chandeliers.

Les plus anciens retables sont généralement en métal, en marbre et en pierre. L’exposition de l’art ancien au pays liégeois nous a permis d’admirer «la vierge de Dom Rupert » haut-relief, du XIe siècle environ, qui, dans l’origine, a problablement servi de retable d’autel. Cette sculpture était autrefois peinte et dorée, car on a retrouvé, en enlevant la couche de badigeon dont la pierre a été enduite au siècle dernier, un semis de paillettes d’or et d'argent d’une certaine épaisseur. Ce haut-relief est taillé dans le grès houiller du pays. Le beau retable en argent de l’abbaye de Lobbes est également du XIe siècle.

Le sacre d un évêque, groupe en cliène sculpté et polychrome ; appartenu a la Cathédrale de Bruges

’W ibald. abbé de Stavelot et de Corbie, fit exécuter, en 1 1 5 8, pour l’autel majeur de son église à Stavelot, un retable en or massif représentant la Passion et la Résurrection du Sauveur ; à la même époque 1 abbaye de St-Hubert possédait aussi un retable en métal d une extrême richesse. Pendant toute la période romane on employa communément les métaux précieux à la fabrication des retables, aussi ne les faisait-on guère figurer sur les autels qu'aux jours de grandes solennités.

Ceux que nous reproduisons dans ce chapitre sont de bois ; le plus ancien date du X\ e siècle, et, fait partie de la collection de M. Malfait ; c’est un retable composé de six scènes religieuses. Les groupes sculptés représentent les principaux épisodes de la

Fig . 11- — Simon le Cyrénéen, bois sculpté, xv? siècle; Fig. 12. — Vierge avec l’enfant. Jésus ; bois sculpté xve s .

Collection de M E. Van Herck.

vie de la sainte Vierge : le mariage de la sainte Vierge, la Purification, l'Adoration des bergers, les Rois mages, la Mort et l’Ensevelissement de la sainte Vierge; un motif architectonique encadre le tout. Les personnages, d’un beau caractère, sont en outre exécutés avec une finesse remarquable, les rinceaux qui relient les groupes témoignent d’une merveilleuse habileté, (fig 2.) L’auteur de ce retable est resté inconnu, mais il est permis de supposer que c’est Jean Borremans, artiste bruxellois, qui exécuta en 1493 le beau retable de St-Georges, actuellement au Musée Royal d’antiquités; on connaît aussi de ce célèbre sculpteur le retable de l’église Sainte-Waudru à Herenthals.

M. le comte Joseph Van der Straeten-Ponthoz est possesseur du second retable représenté fig. 3. Quoique plus récente d’un siècle environ, cette pièce est fort belle

Fig. 13. — Clé de poutre, chêne sculpté; Evêché de Bruges

aussi ; elle est composée de huit groupes en bois sculpté et doré, et de volets formant six panneaux peints sur les deux faces. Les groupes sculptés de gauche sont : l’Annonciation, la Nativité et Sainte Véronique essuyant la face de Notre Seigneur. Le groupe du milieu figure, en haut, le Christ mourant sur la croix

entre deux larrons, et, en bas, l’Evanouissement de la Vierge; ceux de droite : la Circoncision, les Rois mages et la Résurrection. Les volets peints représentent, ouverts, ceux de gauche : le Baiser de Judas, le Christ devant Pilate, le Christ montré au peuple ; ceux de droite : l’Ascension, la Descente du Saint-Esprit et Notre Seigneur aux limbes. Lorsqu’ils sont fermés, on y voit, dans la partie supérieure les têtes de saint Pierre et de la servante qui provoqua le reniement du chef des apôtres ; de Judas et de trois autres personnages entourés des instruments de la Passion. Dans la partie inférieure, les volets fermés représentent, au centre : la Messe de Saint Grégoire ; à droite : la Cène et à gauche : l’Offrande de Melchissédech.

Les volets ne sont pas dans un parfait état de conservation, il n’en est heureusement point de même des groupes sculptés qui sont pour ainsi dire intacts. Rien ne peut être comparé à la prodigieuse exécution de ce chef-d’œuvre, rien de dramatique et de naïf à la fois comme l'arrangement de ces différentes scènes.

Notre gravure hors texte est la reproduction d’un beau groupe en chêne sculpté et polychromé, du XVe siècle. Deux évêques tiennent la mitre au dessus de la tête d’un troisième qu’ils sacrent; celui-ci est assis et joint les mains ; à droite et à gauche, un servant porte la crosse des évêques qui officient; au bas deux prêtres et un enfant de chœur sont en prière ; en haut deux servants allument des cierges et deux enfants de chœur chantent.

Le petit triptyque appartenant à madame la comtesse d’Assche (fig. 4) est de la fin du XVe siècle ; la structure de ce minuscule objet fait pressentir la transformation que va amener le siècle suivant ; déjà le plein cintre remplace l’ogive et cependant le décor des pinacles est encore de style gothique très pur. La scène principale est l’Adoration des trois mages dont les noms se trouvent sur le soubassement, IASPER, MELSS10R, BALT1SAN (sic). Les volets sont ornés, à l’intérieur, de bas-reliefs représentant, à droite : l’Annonciation, le Voyage vers Bethléem et la Nativité, avec ces mots : ET TU BETLEEM IUD. A gauche : la Présentation de Notre Seigneur au temple, la Fuite en Egypte et l’Enfant Jésus au milieu des docteurs avec cette inscription : F1L1 QU1D FF.CIST1 NOB. Le triptyque repose sur trois lions couchés, d’un dessin charmant ; un soubassement mouluré supporte le tout.

Trois pinacles surmontent la partie supérieure; le Saint Esprit et deux anges y sont accolés.

Fig . 14. — Clé de poutre, aux armes de la familleVan Eeckhout; Evêché de Bruges

Au XVe siècle l'art du sculpteur sur bois arrive à son apogée ; certes, les artistes de la Renaissance ont fait, à leur tour, preuve d’une extrême habileté et d'une entente parfaite de la décoration, mais si nombreuses et si remarquables soient les œuvres qu'ils ont laissées, leur talent ne fait point oublier celui de leurs prédécesseurs.

Combien de charmantes figurines sont dues au ciseau de ces maîtres pour

Fig. 15. — Drageoir en bois sculpté et polychromé, (la hotte, le panier et l’escarcelle sont en argent) ;

Collection de M. Spruyt

la plupart inconnus aujourd'hui ; quelle iconographie que celle-là : portiques, chapiteaux, meubles et jusqu’aux plus infimes objets usuels, tout porte l’empreinte de leur génie. Avec quelle grâce sont drapées ces petites statuettes de femmes, quel sentiment de foi naïve se devine dans l’arrangement des scènes religieuses qui composent les grands retables que nous venons de décrire ! Toutefois le caractère goguegnard des flamands ne perd pas ses droits et s’affirme en toute occasion : la clé de poutre (fig. 1 3) provenant de l’évêché de Bruges représente sans aucun doute la tête d’un abbé grondeur ou d’un chanoine d’humeur acariâtre dont l’artiste aura voulu se venger plaisamment.

Revenons au mobilier civil, transformé, enrichi de meubles dont les formes nouvelles répondent aux exigences des mœurs qui se civilisent et s’affinent. Le

Fig 16. — Crédence (xve siècle); Collection de M. Van Zuylen

XVIe siècle est, au reste, la grande période pendant laquelle l’art du sculpteur se substitue définitivement à la polychromie. Le chêne, principalement employé dans notre pays, se couvre d’ornements et de personnages. L’école bourguignonne offre toutes ces perfections ; depuis Philippe le Bon, qui prodigua les encouragements aux artistes de son époque, le progrès n’a cessé de s’accentuer : coffres, crédences.

cabinets, armoires, tables, lits, sièges sont décorés avec un goût merveilleux. Il est. toutefois, impossible de confondre les ouvrages flamands avec les ouvrages français. Ici, le décor est puissant, plantureux même et se rapproche davantage de la manière allemande; les guirlandes qui entourent les fûts ou les chapiteaux des colonnes ; la saillie des consoles et jusqu’à la structure des cariatides, tout indique une robustesse qui n’exclut cependant point la grâce.

Au commencement de ce siècle naquit à Leeuwarden (1527) un artiste qui devait exercer une réelle influence sur l’art décoratif. Nous voulons parler de

Fig. 17. — Miroir en bois sculpté (1576); Collection de M. le baron Alphonse de Rothschild

Vredeman de Vries qui étudia d’abord la peinture à Amsterdam, sous la direction de Gueretsen, et vint ensuite à Anvers où il acquit beaucoup de réputation par des perspectives représentant des jardins et des intérieurs d’appartements. Vredeman de Vries exécuta de nombreux travaux décoratifs et notamment des arcs de triomphe pour l’entrée solennelle de Charles-Quint. Il existe de lui une quantité considérable de dessins et un livre d’architecture en 5o planches, qu’il publia dans les premières années du XVIIe siècle. On peut affirmer que de Vries fut un des plus puissants inspirateurs de son temps ; ses combinaisons ornemanesques, touffues, capricieuses, originales et qui se distinguaient par une extrême abondance de détails, furent reproduites à foison, aussi bien par les architectes que par les fabricants de meubles.

Le petit miroir appartenant à M. le baron Alphonse de Rothschild (fig. 17) peut donner une ide'e très exacte de ce qu’était cette ornementation complexe.

Au centre du revers que montre notre dessin, se trouve une niche cintrée dans laquelle est un Bacchus ; dans un cartouche, au dessous, sont inscrits les mots : PRO. I. DAT DEN GECKEN LUSTET DAT DOODET SE; — au centre, Judith coupant la tête d’Holopherne, bas-relief au revers de la glace ; et, dans la partie inférieure un cartouche où se trouvent ces mots : PRO. 1. ENDE DER SOTTEN GHELVCK ZAL DIE BEDERVEN.

Fig. 18. — Montant à colonnes, marbre noir, provient de l’ancienne cathédrale de St- Lambert à Liège (xvie siècle);

Collection de M. Renard-Soubre

Dans la partie supérieure de la face principale est une niche cintrée dans laquelle se trouve une figure allégorique de la Prudence, PRUDENTIA. La date 1 576 est inscrite sur le cintre ; au dessus de cette figure un cartouche contenant ces mots ; LUCAM 17, — MEMORES ESTOTE VXORIS LOT. Au centre une petite glace ronde et au dessous, dans une excavation ovale, un crâne. A droite et à gauche, dans les cuirs découpés, un génie.

Pendant que Vredeman de Vries était dans toute sa gloire à Anvers, un autre peintre, Lambert Lombard, l'ami d'Erard de la Marck, imprimait aux arts liégeois une bienfai-

santé impulsion. Né en 1 5o6, il fut d'abord l’élève de Beer Arnold et de Jean Gossart puis il alla à Middelbourg prendre les conseils de Mabuse. C’est dans cette ville que Lombard étudia la littérature grecque et latine, études qui éveillèrent son enthousiasme pour l'art grec. Envoyé à Rome par l’évêque de Liège, Erard de la Mark, il parcourut en admirateur l'Italie, alors toute peuplée de grands artistes. Au retour de ce voyage Lambert Lombard fut favorablement accueilli par le nouvel évêque et fonda une école artistique d'ou sont sortis H. Goltzius et F. Floris. Mais ce n’est point seulement comme peintre qu’il exerça une grande influence sur ses concitoyens; ayant fait connaître, le premier, le style de la Renaissance, Lombard peut être considéré à bon droit comme le restaurateur des arts décoratifs au pays de Liège.

Fig. 19. — Lit, armoire et boiserie, chêne sculpté, (xvie siècle); Collection de M. Slingeneyer

L'industrie des marqueteurs occupe une place trop considérable dans l’histoire du mobilier pour qu'il n’en soit pas fait mention. Dès le XIIIe siècle les premiers marqueteurs apparaissent en Italie, mais c’est seulement deux cents ans plus tard quelle acquiert une certaine importance, grâce aux frères Giuliano et Benedetto da Majano qui, les premiers, employèrent du bois de diverses couleurs.

Au XVIe siècle, Bartolommeo de Pola, Gabriello, Giovanni de Vérone, Raffaello de Brescia, Sebastiano de Rovigo, Damiano de Bergame, artistes formés dans des congrégations religieuses, sont les plus célèbres intarsiatori (marqueteurs).

C’est sans aucun doute à ces Frères que ce genre doit son nom de : Lavoro alla certosa , travail à la chartreuse et, par abréviation, certosino. (*)

Le certosino, proprement dit, est originaire de Venise et date du XIIIe siècle; ce n'est en somme qu'une imitation orientale. Les incrustations étaient de bois noir et blanc, parfois rehaussées d'ivoire, de nacre ou de plaques métalliques. Presque toujours, ces travaux décorent des objets de petite dimension.

(*) Jacquemart, Histoire du Mobilier.

D’Italie le goût de la marqueterie se répandit bientôt en Europe; partout on fit en ce genre de précieux ouvrages, mais nulle part il ne fut plus apprécié qu’en Hollande, où la mode des meubles à fleurs obtenues par incrustations de bois coloré, dura jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

L'Exposition élait riche en spécimens des XVIe et XVIIe siècles, cabinets, scribans, tables et guéridons, presque tous incrustés d’ivoire, d écaillé et d’os. Une des pièces les

Fig. 20. — Buffet à deux corps, chêne sculpté (xvie siècle); Collection de Mme Morren

plus remarquables, tirée de la collection de M, le comte F. Van der Straeten- Ponthoz, est représentée (fi g. 24). C’est un petit cabinet en bois de poirier, sculpté et teint. Sur l’un des volets est sculpté, avec un très réel talent, le portrait du comte Ernest de Suys , général d’artillerie , sur l’autre celui d’Ernestine d’Aspremont de Rechem.

Les tiroirs sont incrustés de bois teint; le dessin figure soit une ville assiégée, soit un paysage montagneux ; de petits personnages en haut-relief ajoutent à la vraisemblance de la perspective.

I jG («mage de la mer Rouge, par Molette, de I.iog Collection de M. J. .Deuieiu

Ce petit cabinet, si bien conçu, si bien exécuté, est une des dernières pièces de l'époque qu'il soit possible de louer sans réserve, car bientôt, en dépit du mérite des artistes de notre pays, la vogue s’accentue en faveur des ébénistes allemands et italiens: au meuble orné de guirlandes ou de rinceaux délicatement sculptés, on préfère le meuble couvert d'appliques de métal et de gemmes aux couleurs variées. Cest déjà la décadence ; le goût s’altère, la fin de la Renaissance est proche.

C est encore en Italie que ce décor prit naissance et se développa ; c’est là que tout d abord on substitua les matières précieuses à la pureté de l’ornementation ; les Florentins se distinguèrent particulièrement par leur zèle à transformer toutes les pièces du mobilier en véritables mosaïques. Le bois, jusqu'alors si finement travaillé, n’est plus employé que comme un simple bâti sur lequel sont enchâssées d'innombrables pierres colorées, telles que la cornaline, le jaspe, le lapis, etc... Kellerthaler , de Nuremberg, Hans Schwanhard, l'inventeur des moulures en bois ondulé, poussent à l'excès ce genre voyant, et, loin de leur nuire, cette exagération les sert à souhait; les meubles sortis de leurs ateliers sont aussitôt répandus dans toute l'Allemagne, et imités à profusion dans les pays voisins.

L'emploi des appliques et des inscrustations métalliques, également très apprécié en France, eut du moins pour avantage, de suggérer à André-Charles Boule, le procédé d’ornementation qui

Fig. 21 Grande louche en bois

sculpté et peint ; appartenait à le rendit célèbre. L’histoire de la corporation des colporteurs ce grand artiste est trop connue

Musée de Malines P0ur que noUS aYons 1 intention de la raconter de nouveau, cela

excéderait d'ailleurs notre programme; nous redirons, toutefois, en quelques lignes, ce qu’était le décor fameux qui porte encore son nom. Boule couvrait les grandes surfaces des meubles (ordinairement construits en ébène) d’applications d’écailles, entaillées à leur tour de rinceaux, d’arabesques, de draperies, d’animaux chimériques et de figures. Des filets d’étain et de cuivre emplissaient ces entailles et, suivant les exigences de l’effet, étaient recoupés au burin; des appliques en relief formaient, d’ordinaire, un encadrement au sujet principal.

Jacquemart donne, à propos du travail de superposition imaginé par Boule, d’intéressants détails, que nous sommes heureux de mettre sous les yeux de nos lecteurs: « Pour donner au travail d’incrustation toute l’exactitude désirable, l'artiste » eut la pensée de superposer deux lames de semblable étendue et de même

FUj. 22. — Terme d’escalier; Collection de M. L. De Meuter

» épaisseur, l’une en métal, l'autre en écaille, et, après avoir tracé son dessin,

» de les découper d’un même trait de scie; il obtenait ainsi quatre épreuves de

n la composition, deux de fond où le dessin s’exprimait par des vides, deux

» d’ornements, qui placés dans les vides du fond opposé, s’y inséraient exactement

» et sans solution appréciable. Il devait ressortir de cette pratique deux meubles » à la fois: l’un, qualifié de première partie , était à fond d’écaille avec applications » métalliques ; l’autre, dit de seconde partie , se trouvait plaqué de métal avec » arabesques d’écaille. Or, la contre-partie ayant encore plus d’éclat que le type.

Fig. 24. — Cabinet en poirier sculpté et teinté ^x. vue siècle) ; Collection de M. le comte J. Vax der Straetex-Ponthoz

» on combina les meubles par effets croisés, comme on peut le voir dans la galerie » d’Apollon où les consoles sont des deux genres. »

Ce sont là des raffinements qui prouvent certes une grande habileté; mais l'immense réputation du maître est justifiée par bien d’autres aptitudes. Non content d’être un incomparable ébéniste, Boule fut le plus grand décorateur de son temps.

Le XVIIIe siècle est remarquable par la profusion des cuivres dorés et ciselés avec art employés à la décoration du mobilier. Le chiffonnier, la commode, les meubles d’en-

coignure affectent des formes capricieuses, contournées comme à plaisir et sont recouverts d'appliques à figures ou dites : « chicorées » ; le métal habilement fouillé est, au reste.

Fig. 25. — Meuble sculpté, école liégeoise, (xvmc siècle) ; Collection rte M. E. Poswick

en harmonie avec ce style fantaisiste et souvent gracieux. La marqueterie, ou l'assemblage du bois artificiellement coloré, les plaques de porcelaine décorées d'amours

joufflus, d'attributs idylliques, de bergerades, s’allient communément au bronze, et forment un ensemble qui ne manque ni d’élégance, ni de caractère.

La France donne alors le ton auquel se soumettent à leur tour l’Allemagne et -l’Italie, aussi bien que la Belgique.

Il serait cependant injuste de croire que, subissant l’influence de la mode, les fabricants de notre pays aient servilement copié les modèles français ; ce serait vouer à l’oubli des noms tels que ceux de l’architecte Neufforge, du décorateur Salembier et de l’orfèvre Beghin, artistes de mérite qui, tout en adoptant le style en faveur, ont su acquérir une réputation dont le souvenir est ineffaçable.

A peu près à la même époque une école se fonda dans l’ancienne principauté de

Fig. 2(3. — Cabinet en écaille avec appliques eu cuivre repoussé et doré ; Coll, de M. le comte Ch. d’Oultremont

Liège; il semble que la patrie de Lambert Lombard ait été appelée à régénérer l’art de la sculpture sur bois. Le talent des ouvriers liégeois établit rapidement la célébrité de cette brillante école; les deux meubles que nous donnons, l’un fig. 25, l’autre en planche hors texte, permettent d’apprécier ces maîtres sculpteurs. Le décor rocaille découpé comme une fine dentelle, les attributs coquets, les ornements légers qui encadrent les glaces sont traités avec une incomparable délicatesse. Le ciseau de l’ouvrier semble se jouer des difficultés ; il fouille le chêne et lui donne tour à tour l’aspect de la pâte tendre et du métal ciselé ; par malheur, entraîné par une prodigieuse habileté, ses élégantes mignardises dépassent souvent le but. On devine qu’il a manqué à ces praticiens sans rivaux, plus soucieux de la perfection de la main-d’œuvre que de la pureté du style, une direction éclairée pour faire de cette école liégeoise le berceau d’une nouvelle renaissance des arts décoratifs en Belgique.

Camille DE RODDAZ.

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