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VITRAUX PEINTS

ELON l’ordre chronologique, on a réuni devant les fenêtres des pavillons et celles semi-circulaires du bâtiment réservé à l’Exposition de l’art ancien , un certain nombre de verres peints.

Pour connaître l'art dans toute sa splendeur, il aurait fallu rassembler en entier les principaux grands vitraux des différentes époques, mais là on se heurtait à des difficultés matérielles. Démonter les grandes verrières de nos monuments religieux eût été impraticable, ensuite où aurait-on pu trouver des galeries assez spacieuses pour pouvoir les exposer? Quoiqu’il en soit, on a réuni des fractions plus ou moins importantes de vitraux du XIIe siècle jusque vers la fin du XVIIIe.

On s’est efforcé de rassembler principalement des vitraux d’origine belge, ce qui a permis de suivre les progrès et les transformations de l’art dans notre pays aux différentes époques. La présente notice n’est donc pas l’histoire générale de la peinture sur verre ; on s’est attaché seulement à présenter le développement de cet art en Belgique.

FUj. 1. Verre teinté, xvne s Coll, de M. le baron A. de Fierlant

L’ensemble des vitraux de l’exhibition de l’art ancien a néanmoins son importance relative, et constitue une intéressante exposition tout inédite.

L’art de la vitrification se perd dans la nuit des temps, car on peut admettre avec certitude que les peuples primitifs, en voyant s’enduire d'une sorte de vernis, au contact du feu, les briques plus ou moins siliceuses de leur foyer, ont recueilli les gouttelettes qui s’en détachaient. Cette matière n’a pas dû tarder à être reconnue capable d’être employée à confectionner de petits vases destinés à divers usages. Il y a plus : ces matières fondues contenant certainement des oxydes métalliques se sont présentées naturellement sous différentes nuances. Le verre de couleur a donc été remarqué tout d’abord, le verre blanc pur n’ayant pu être obtenu que lorsque la fabrication fut devenue positive.

Il faut attendre les Romains, sous Néron, pour citer la fabrication du verre proprement dite. Il est inutile de rapporter les diverses allégations qui ont été émises relative-

Fig. 2. — Vitraux (xvie siècle); Collection de M. Eus. Lippens

ment à l’antiquité de la matière vitreuse. Elle était connue dans l’Ethiopie, l’Egypte, la Perse, l’Inde, en Grèce, en Chine (on rapporte que le verre y était en usage deux mille ans avant notre ère), etc.

Il est aussi établi, par des travaux récents, qu’en Belgique on connaissait le verre avant la domination des Romains ; ceux-ci ont porté très loin l’art de la vitrification, ils fabriquèrent force objets : ustensiles de table, vases précieux, lacrymatoires de toutes^ nuances; car la coloration leur était parfaitement connue, l’imitationdes pierres précieuses, déjà complète à cette époque, en est la preuve. Ce n’est que vers notre ère que les Romains ont pensé à utiliser le verre en plaques pour en garnir leurs petites fenêtres, en remplacement de feuilles de mica peu solides et qui ne donnaient qu’un jour douteux.

Des verres à vitre ont été exhumés à Pompéi ; c’est à dater de ce moment que l’on peut enfin parler du VERRE A VITRE.

On trouve ensuite des documents certains qui confirment l’origine des vitres proprement dites. Vers la fin du IVe siècle, c’est d’abord saint Jérôme, l'auteur le plus

ancien qui parle de vitres dans ses œuvres. Puis, au VIe siècle, saint Grégoire de Tours raconte que des soldats, voulant saccager l’église de saint Julien de Brioude et trouvant la porte fermée, cassèrent le vitrage d’une fenêtre pour pénétrer dans le temple. Ün cite aussi saint Benoît, abbé du monastère de Wirmouth en Northumberland, au VIIe siècle, qui vint en France chercher des ouvriers pour construire une église et des verriers pour clore en vitres son église et son cloître.

Fig. Z — Vitraux (xvne siècle); Collection deM. Ch. Licot

On a également la certitude que les verres de couleurs ont existé avant l’ère chrétienne. Dans les premiers temps, quand on commençait à employer le verre pour garnir les fenêtres, le verre coloré a dû s’imposer ; la mosaïque se présenta naturellement et donna déjà de beaux effets de coloration. Plus tard on forma des arrangements de rinceaux, on y ajouta des figures et l’art complet des vitraux peints fut conquis.

Au XIe siècle, il est enfin possible de constater et d’analyser les premiers efforts de nos anciens maîtres peintres verriers.

Au XIIe siècle l’art est déjà très avancé; néanmoins les procédés sont encore des plus simples : les couleurs sont le rouge, le bleu, le jaune, le vert et le violet. Toutes ces couleurs sont dans la masse du verre qui était fabriqué à boudinés. En Angleterre, on nomme cette fabrication crown glass.

Vers la fin du siècle le verre rouge est doublé, il s’obtient dans la fabrication, pour des raisons chimiques, par une lame de verre blanc doublée d’une mince lamelle de verre rouge. Cette indication est importante à signaler pour la suite de cette notice.

Le peintre n’employait alors qu’une seule couleur, le brun, émail formé de silicate de plomb (cristal), coloré par des oxydes métalliques.

Cet émail appliqué au pinceau pour former les traits et demi-teintes, est passé au feu du moufle ; étant essentiellement de même nature que le verre, il se vitrifie par l’action du feu et adhère au verre d’une manière indélébile.

Il n’existe plus en Belgique de verrières des deux siècles précités, mais on sait, par des auteurs, que les monuments de ces époques ont possédé de nombreux vitraux peints.

On a pu remarquer à l’Exposition de l’art ancien un fragment du XIIe siècle, semblable aux vitraux donnés par l’abbé Suger à l’abbaye de Saint-Denis, près Paris, et qui fournit un échantillon du procédé au complet. C’est un spécimen très rare et précieux du XIIe siècle.

Au XIIIe siècle, ce sont absolument les mêmes procédés techniques que les précédents. Mais l'art a suivi les progrès de son siècle; les grandes figures apparaissent, les médaillons légendaires prennent un sérieux développement. Le principe fondamental de la peinture sur verre, qui consiste à suivre et à compléter l’architecture monumentale, est d’une application parfaite.

Les beaux édifices religieux du centre de la France nous montrent de grandes et splendides verrières qu’il faut admirer. En Belgique, les vitraux de cette époque ont tous disparu ; on ne connaît que des fragments Fig. 4. — Verre, façon Venise; recueillis à la cathédrale de Tournai et des grisailles pro-

provenance liégeoise xvik sieele , yenant des ocul[ du triforium du chœur de l’église Sainte- Coll. deM. Eug Poswick. »

Gudule, à Bruxelles.

Ces fragments figuraient à l’Exposition.

Au XIVe siècle, dans ses compositions, l’artiste devient plus indépendant : le dessin et le modelé font de grands progrès ; pour faire valoir ces qualités le verrier diminue l’intensité des couleurs; mais s’il y gagne en modelé, il y perd quant à l’aspect des verrières. A distance, la peinture devient très pâle et ne donne qu’un effet de grisaille souvent exagéré.

Les procédés sont les mêmes jusque vers le milieu du siècle. Nous arrivons alors à une découverte des plus importantes, c’est le procédé du jaune par Yargent, devenu depuis lors, et sans discontinuer jusqu’à nos jours, d’un emploi des plus fréquents. Ce procédé consiste dans l’application au pinceau du chlorure d’argent (mélangé d’un ocre

quelconque), sur le verre à la place où l'on désire la coloration en jaune. Passé au feu du moufle, l'argent a la propriété de teindre le verre en beau jaune, de toutes nuances.

Jusqu'alors, ainsi qu’il a été dit, les couleurs étant toutes dans la masse du verre, on n'avait donc qu'une seule teinte par morceau, tandis que par le nouveau procédé il devenait possible d'employer du blanc et du jaune sur la même pièce.

En Belgique , il ne reste que peu de vitraux du XIVe siècle. On conserve un panneau à l’église du Grand-Béguinage, à Louvain, datant de 1304, et un vitrail complet de la An de ce siècle à Sichem, dans la province de Brabant.

A l'Exposition, on pouvait examiner le panneau de l'église de Louvain, précitée, et dans un des pavillons se trouvaient des fragments de scènes de l'ancien et du nouveau Testament. Ces peintures ont été exécutées avec une finesse remarquable, les figures sont faites en grisaille sur fond de couleur et donnent complètement le type du XIVe siècle.

Le XVe siècle continue à marcher dans une voie d’indépendance, les compositions tendent à devenir des tableaux.

Les procédés sont les mêmes que précédemment, ils s’enrichissent cependant d'un nouvel élément. Il a été dit à propos des procédés du XIIe siècle, que le rouge était fabriqué en lamelles sur verre blanc ; donc il semble naturel de penser, qu’en enlevant la mince couche de rouge on retrouvera le blanc et que par conséquent on aura à volonté deux teintes sur la même pièce ; le rouge et le blanc.

Il a fallu trois siècles pour tirer parti de cette idée, on n'en trouve l'application qu’au XVe siècle. L’enlevage de cette couche de verre rouge s’est fait dans le principe avec une difficulté inouïe jusqu’au moment où l’on se servit du touret du graveur. Ce rouge en lamelles donna également l’idée de doubler ainsi toutes les couleurs : des bleus sur des violets, des verts sur des bleus, etc ; on obtint alors une infinité de tons rompus fort utiles. Mais, le procédé fut poussé à l'excès, on compte parfois jusqu’à six lamelles, c’est à dire que la pièce de verre n’est pour ainsi Fig. 5. —Verre, façon Venise (xvne S) ; dire composée que de lamelles superposées. Collection de M. John Pinson

Le nombre des verrières du XVe siècle en Belgique est restreint, les principales se trouvent à la cathédrale de Tournai, dans les absides du transept et datent de la fin du dit siècle, ce sont des scènes variées qui donnent une idée des usages et des costumes de toutes les classes au XVe siècle. A l’église de Saint- Gommaire, à Lierre, on peut admirer entre autres, un couronnement de la Vierge. L’église de Saint-Sulpice, de Diest, contient également de belles verrières. A l’Exposition figurait un sujet représentant le baptême de Serenus , puis deux grandes figures, saint Piat et saint Eleuthère, provenant de la cathédrale de Tournai.

Au XVIe siècle, on est en pleine indépendance, la peinture a pris de l’essor, l’artiste ne se préoccupe plus de l’édifice, les tableaux passent à travers les meneaux des grandes fenêtres. Est-ce un progrès? il est permis d’en douter. La peinture sur verre ne doit pas renier son origine, elle est appelée à compléter les belles lignes de l'architecture et

non à en briser l’unité'. De plus, ces grands vitraux sont aussi souvent profanes que religieux ; tendance regrettable lorsqu’il s’agit de la décoration d’une église ; pourtant il faut convenir que ces grands tableaux, richement et savamment exécutés, ont un grand mérite. C’est en Belgique, à cette époque, que sont faites les plus belles verrières; celles de Sainte-Gudule, à Bruxelles, et celles de l’église paroissiale de Hoogstraeten, province d’Anvers, qui sont des œuvres sans rivales, permettent de le constater. De ce moment l’art prend chez nous un développement considérable, beaucoup de nos églises possèdent de remarquables verrières de la Renaissance.

Jusqu’au milieu du XVIe siècle, les procédés restent les mêmes que précédemment; on possédait les verres teints dans la masse, les verres doublés, le jaune d’argent

et un émail brun pour la peinture. Dès la seconde moitié de ce siècle, on voit apparaître un rouge de fer , qui, combiné avec le brun, produit certains effets nouveaux et utiles, surtout pour les chairs. Cette découverte est le prélude de l’invention des émaux de toutes couleurs, invention qui donne aux vitraux une nouvelle physionomie et dont l’application est complète au siècle suivant. Peu après on colore le fondant (silicate de plomb) avec des oxydes métalliques, tout comme la pâte du verre. Ainsi coloré en rouge, bleu, vert, etc., le silicate de plomb est employé au pinceau ou coulé à la surface du verre, et passé au moufle. Le XVIIe siècle perfectionne cette invention des couleurs d’émaux appliqués sur verre blanc.

Les Suisses sont très habiles en ce genre.

Les émaux de toutes couleurs donnent donc à l’artiste une palette complète, il n’est plus astreint à découper chaque pièce, et il se borne, dans les grandes verrières, à couper les panneaux par des plombs en carrés réguliers.

Depuis le XIIIe siècle, les peintres verriers avaient toujours été poussés par le désir de se rapprocher du grand art de la peinture en tableaux, pensant ainsi réaliser un progrès.

Au XVIIe siècle, ils se crurent arrivés, ce fut cependant un grand tort. En s’affranchissant des premiers principes si sévères, ils perdirent tout accent ; la représentation des grandes scènes devint confuse, et le soi-disant progrès conduisit l’art des vitraux à une rapide décadence.

La Belgique possède une certaine quantité de vitraux de cette époque. On doit citer en première ligne les verrières de la chapelle de la Vierge, à l’église Sainte-Gudule, à Bruxelles, puis celles de l’église Saint-Jacques, à Anvers, qui sont

Fig. 6. — Verre gravé au diamant par le chanoine Schuman, de la cathédrale d’Anvers ; Coll, de M. John Pinson

fort belles.

Le XVIIe siècle et le précédent ont produit une quantité innombrable de médaillons en grisaille et en émaux colorés ; ils étaient surtout destinés à garnir les habitations particulières.

Le XVIe et le XVIIe siècle étaient abondamment représentés à l’Exposition, on y comptait environ 270 pièces très intéressantes. Parmi les plus remarquables il faut citer un panneau

du vitrail de l'église Saint-Jacques, à Louvain, représentant Jean de Mérode, ( i 5 5 o) ; une suite de quatorze grandes verrières du commencement du XVIIe siècle, représentant des scènes de la vie de saint Norbert et provenant de l’abbaye de Parc, près de Louvain. Ces vitraux à verres teints dans la masse et à émaux très réussis, ont été peints à Louvain par J. DE CAUMONT.

Le XVIIIe siècle a vu s’éteindre la peinture sur verre.

Le style des églises de cette époque se prêtait mal à recevoir des vitraux. On préféra ménager de grandes lumières pour faire valoir les tableaux placés au dessus des autels ou accrochés aux murs. Malgré la gloire des sept siècles écoulés les vitraux n’étaient plus en honneur. Ces belles verrières que l'action du temps avait noircies n’étaient considérées que comme des oeuvres barbares et gênantes. Aussi les fabriques de verres peints ne recevant plus de demandes, se fermèrent peu à peu.

Les artistes attirés dans une autre voie négligèrent et laissèrent tomber cet art, qui avait eu une si grande splendeur.

L'Exposition a réuni, du siècle dernier, quelques types qui n'étaient pas sans importance ; une pièce porte la date

de I 724. Firj- 7> — Verre émaillé (1602) ;

T . . A . provenance anversoise;

Les noms de nos anciens maîtres peintres verriers sont Coll. de M. Léopold EE Wael restés inconnus; surtout dans les premiers siècles, leurs

oeuvres n'étant jamais signées. Cependant une charte de 863 a conservé deux noms de verriers : Ragenut et Balderic.

A dater du XVIe siècle, on a pu recueillir, par les comptes des fabriques d'église, beaucoup de noms de praticiens émérites.

La peinture sur verre étant à peu près abandonnée, depuis la fin du siècle dernier, on a prétendu que le secret en était perdu ; ce qui n'est pas. Les procédés sont consignés dans différents traités, notamment ceux du moine Théophile, au XIIIe siècle, de Néri en i663, de Merret en 166g, de Kunckel en 167g, et de Pierre le Vieil en 1774. Ce dernier a publié une oeuvre importante sur la partie historique et les procédés techniques. Pierre le Vieil a renoué la chaîne interrompue et ses indications ont servi de guide aux rénovateurs de la peinture sur verre.

Depuis, les traités sur la matière sont fort nombreux et principalement à dater de 181 5.

Les premiers essais ont été très incertains ; bien qu’on possédât les procédés, leur application offrait de grandes difficultés. Ce qui a retardé l’épanouissement de l'art, c’est d’avoir voulu dès l’origine faire mieux que les anciens ; c'est à dire imiter les tableaux sur toile avec plus de perfection qu’au XVIIe siècle. La chimie avait fait des progrès dans la fabrication des émaux de toutes nuances; il fallut les utiliser! De plus les plombs furent jugés comme un obstacle à l’effet de la peinture et l’on peignit sur de grandes glaces. On construisit, à grands frais, des moufles de dimensions extraordinaires, et souvent après avoir travaillé cinq à six mois à

Fig . 8. — Gobelet évasé, façon Venise, provenance liégeoise ;

Coll, de M. Eug. Poswick

miniaturer le tableau, il se brisait à la cuisson ! On reconnut enfin que tous ces procédés n’étaient pas pratiques, et l'on comprit que le succès ne s’obtiendrait qu’en suivant les vieux errements.

Un grand principe des premiers maîtres qu’il ne faut pas perdre de vue, sans tomber pour cela dans l’excès d’imitation en suivant scrupuleusement la na’iveté des anciens, c’est que le vitrail est appelé à compléter le monument suivant son style ; on doit donc faire montre de connaissances archéologiques, mais ne pas délaisser les règles du dessin et du bon sens.

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