DELFT ET TOURNAI
;ST au XVIe siècle que nous voyons l’art de la terre cuite, façonnée, décorée, émaillée, apparaître en Europe avec des formes neuves, caractérisant une époque de luxe fantaisiste, capricieux et aimable.
La Renaissance a éveillé un monde de choses que la torpeur du moyen âge laissait endormies dans l’âme humaine. Le besoin de réagir contre cette tristesse qui maintenait l’art dans une austérité pleine de grandeur, mais vide de charme, se traduit avec toute la fougue, toute l’intensité des réactions violentes ; alors se révèlent ces industries artistiques auxquelles notre siècle curieux et appréciateur a donné la place qu’elles méritent en estimant très haut les produits qui nous en restent.
Au XVIe siècle, s’opéra la détente des esprits : sous l'influence d’idées nouvelles ou renouvelées de l'antiquité, on commença à voir dans la vie d’ici-bas autre chose qu’une simple préparation à la vie éternelle. Le génie humain, qui s’était voué presque entièrement au monde surnaturel, s’aperçut qu’il était temps de s’occuper aussi de ce brave monde de chair et d’os, auquel nous avons à la fois l’heur et le désagrément d’appartenir.
Tout l'effort artistique de l'humanité consacré aux expressions religieuses, à la gloire de Dieu, de la Vierge et des saints, aux béatitudes célestes et aux horreurs de l'enfer, c’était beau, peut-être, mais vraiment abusif. L’homme faisait en cela — sauf mon respect des choses saintes, qui est profond — un métier de dupe, Il le reconnut dès qu’on lui permit de voir clair dans les affaires célestes et dans les siennes propres, et il se mit à travailler aussi pour lui-même, à l’instar de ces
estimable» payens qui avaient eu l’esprit de se faire un ciel à l’image de la terre, seul moyen de donner à l’humanité quelque satisfaction.
Tout s’éclaire, s’égaie, revêt des couleurs joyeuses et des formes séduisantes ; l’art devient profane non seulement en adoptant des expressions terrestres, en dehors de toute religion, mais encore en donnant aux choses religieuses même une physionomie et une allure qui n’ont plus rien de mystique ; on abandonne l’idéal sévère qui a enfanté les œuvres de l’âge précédent ; on se met en quête de l’utile et de l’agréable, du joli, de tout ce qui flatte les penchants et les désirs ; le besoin de jouissance et de luxe monte comme une marée, s’insinue partout, se traduit de mille manières; l’homme s’ingénie à créer des objets nouveaux, réjouissants à l’œil. Et le souci de la matière résistante qui rend les œuvres impérissables fait place à des préoccupations beaucoup plus en rapport avec la brièveté de la vie.
Ce mouvement énorme, caractéristique, cette poussée universelle venue d’un
bouleversement complet dans les idées, garde encore à l’origine un peu de la raideur austère d’autrefois. Mais l’épanouissement ne se fait pas attendre, et le XVIIIe siècle finit par nous donner le dernier mot de la grâce et de l’amabilité.
Parmi les industries aimables et gracieuses, où la fragilité humaine est si bien prise en considération et qui semblent créées exclusivement pour réjouir leur époque, la céramique tient un rang des plus distingués.
Art secondaire, je le veux bien, mais curieux au premier chef. Et puis, il se rattache à une évolution de l’esprit humain si intéressante que son grade dans la
X' cy, x iai« cil aicucc uc lyciu, 4
Collection de M. Evsnepoel hiérarchie artistique n’a qu’une impor-
tance relative.
Sa forme supérieure, malgré les découvertes plus récentes, restera toujours la faïence, cette combinaison d’argiles opaques, émaillées, ingénieusement façonnées et décorées, de caractères et de styles si variés, et portant si bien la marque du génie particulier de ses artisans.
Des deux types principaux, fournis par l’Italie et la Hollande, l’Exposition belge ne pouvait guère donner que le second ; la Belgique n’avait pas grand chose à exhiber comme faïence italienne ; mais ce petit pays, sans posséder les merveilleuses collections publiques et particulières que l’on trouve ailleurs, a nécessairement recueilli, par sa situation même, une foule de ces charmantes épaves que l’industrie hollandaise des deux siècles derniers jeta sur le marché européen.
Des gens de goût, s’attachant à ces produits délicats , y ont pu réunir des collections spéciales, d’un intérêt exceptionnel : telles la collection Evenepoel, qui tient le premier rang, les collections Fétis, Maskens, etc.
Certes, l’industrie modeste des vieux plateelbackers de Delft et d’Arnhem n’est guère comparable à celle des maîtres-faïenciers italiens . Ceux-ci touchent de plus
près à l'art pur. L'Italie apparaît toujours avec un caractère de grandeur et de magnificence, propre à la terre classique. L’art du potier y acquiert la grande allure décorative, à la façon des bronzes florentins, des peintures vénitiennes , de toutes les choses pompeuses, richement colorées, nobles de forme et pures de lignes.
Nos bons bourgeois des Pays-Bas ont su créer, avec les mêmes éléments, sans forcer leur propre naturel, et par une mise en oeuvre à la fois savante, ingénieuse et naïve, un petit art familier, logique, bien à sa place , éclos sans artifice et portant son cachet d’origine comme les paysages de Van der Meer, les bateaux aux larges flancs arrondis , aux teintes de goudron clair piqué de vert tendre et de cuivre étincelant, les canaux d'Amsterdam, les tulipes de Haarlem et les moulins de Dordrecht. Cela suffirait seul à justifier l’estime qu’on leur accorde aujourd’hui et à les venger de tous les dédains.
Les adversaires des engouements actuels ont pour eux un grand mot : tout ce qui n'est pas art pur est affaire de mode. Soit ! Reste à définir exactement « l’art pur », à préciser ses limites. Cette proposition générale a le défaut de tous les axiomes qui établissent une règle immuable :
elle est bête comme le doctrinarisme lui-même et reste exposée à tous les coups de pied que les circonstances particulières s’aviseront de lui administrer en passant.
La fièvre collectionnante a eu ici, sans doute, des symptômes particulièrement violents, et la manie des faïences a peut-être dépassé toutes les autres en exagération. Mais nous touchons au burlesque, couches sociales où tous les phénomènes deviennent risibles. La critique n’a pas plus à tenir compte de cette aberration que des autres sottises humaines, étant donné que toutes les évolutions de l’esprit sont doublées de manifestations ridicules : c’est le côté comique des choses de ce monde, celui qui est du domaine de la caricature. L’ignorance et la vanité bourgeoises s’attachent aujourd’hui, la mode aidant, aux objets qu’elles proscrivaient hier, se pâmant d’admiration devant les mêmes vieilles faïences qu’elles avaient mises au rebut, jadis, pour les remplacer par les objets du luxe courant. Il n’y a pas lieu de s’arrêter à des accidents de cette espèce, de tenir compte de tels documents non avenus pour l’histoire de l’art.
Le besoin de luxe dont j’ai parlé se fit sentir brusquement à Delft, avec une énergie qui s’explique par des circonstances extraordinaires : cette petite cité qui sommeillait honnêtement, comme ses pareilles, au bord des eaux-calmes, parmi les grands pâturages verdoyants, sous un ciel placide, eut un réveil singulier, le jour où elle devint le siège d’une cour. Guillaume d’Orange en faisant d'elle la capitale
Fig. 3. — Plaque en faïence de Delft;
Collection de M. Evenepoel
en parlant d’une maladie qui a pénétré dans des
des Provinces Unies change ses conditions d'existence. Il n’en faut pas davantage: le brocanteur Médicis n’a point fait autre chose à Florence et l’on sait ce qu’il en advint.
Seulement, à Delft, il y eut tout de suite un malheur : l’affaire marchait depuis une dizaine d’années à peine, lorsqu’un coup de pistolet inopportun vint tout gâter, et supprimer la cour en tuant le prince. Cette canaille de Balthazar Gérard fut doublement criminel, en assassinant un grand homme et en arrêtant un bel élan; on le lui lit bien voir. Mais ce n’est pas notre sujet : je voulais simplement faire observer que l’industrie des faïenciers de Delft doit avoir pris naissance à la cour du Taciturne, favorisée, comme d’autres industries artistiques, par une invasion subite de bien-être, de richesse et de goût.
L’horrible forfait de Balthazar Gérard, en supprimant la cause immédiate de cette
fortune extraordinaire, n’eut cependant point pour effet d’anéantir le mouvement qu’elle avait fait naître, car nous voyons, bientôt après, [l’industrie faïencière grandir et arriver à un état de prospérité incroyable.
Il n’y a pas longtemps que l’on possède des documents certains et un peu étendus sur ce sujet intéressant. h' histoire de la faïence de Delft de M. Henry Havard, publiée en 1878, a corrigé maintes erreurs et apporté une foule de données nouvelles, relatives à l’origine et à la fabrication.
Jusque là, les écrits spéciaux n’avaient guère donné à la faïence de Delft la place qui lui revient; en outre ils étaient incomplets et pleins de détails erronés.
Un livre d’un usage courant à cette heure encore, les Merveilles de la Céramique de M. Jacquemart, non seulement ne dit rien des origines, mais ne cite même pas les noms des plus grands artistes, De Kooge et Frijtom. Pour lui, « le véritable céramiste hollandais, c’est Terhimpel ». Or, ce Terhimpel a un défaut capital, qui est de n’avoir jamais existé. Un autre personnage apocryphe, Suter Van den Even, dont on trouve les initiales sur certaines pièces de la fabrique Samuel Eenhoorn, est présenté comme « un céramiste distingué du XVIIe siècle. » Des deux grands peintres de la décadence, Verhaast et Vizeer, dont nous parlerons plus loin, le premier n’est pas mentionné, le second obtient cette note : « Piet Vizeer, qui a peint en 1769 une plaque représentant un coq, est encore un artiste à nommer. » Les dernières recherches ont porté le chiffre de quarante céramistes environ, cités dans cet ouvrage, à sept cent soixante-trois. Beaucoup de marques de fabrique ont été retrouvées également (on en compte près de deux cent cinquante) ou restituées à leurs propriétaires, avec les enseignes des faïenceries qui, au commencement du XVIIIe siècle, étaient au nombre d’une trentaine portant les noms
Fig. 4. — Plat en faïence de Delft; Collection de M. Evenepoel
fameux du Paon, de la Rose, du Cerf, de la Fortune, du Pot de Métal, de la Bouteille de Porcelaine, de la Tête de Maure, des Trois Cloches , de VA Grec, de l'Etoile, de la Griffe, du Romain, de la Lampette , de la double Burette, des Trois Bouteilles, de la Hache, etc.
Deux catastrophes survenues dans le courant du XVIIe siècle : l'incendie de l'hôtel-de-ville en 1 6 1 8 et l’explosion des poudres en 1654, d'autres accidents, les pertes occasionnées par la négligence et l’incurie, ont rendu extrêmement difficile la tâche de l'historien en détruisant la plupart des témoignages qui devaient servir de base au travail.
Mais une recherche minutieuse et un examen approfondi ont réussi à jeter quelque lumière dans ces annales ténébreuses. Ainsi, les commencements de la fabrication et les noms des premiers faïenciers ont pu être déterminés d’une façon presque certaine.
Il est à peu près hors de doute aujourd’hui que la faïence delftoise commença avec
Fig, 5. — Porte-bouquet décoré sur fond noir, en faïence de Delft ; Collection de M. Evenepoel
le XVIIe siècle , ou plutôt marqua les derniers jours du XVIe.
On peut même presque fixer la date : 1600.
Quatre années auparavant (1596), la liste de tous les métiers autorisés dans l’enceinte de la ville avaient été publiée : il n’y est pas question de faïenciers. En 1611, se fonde la Gilde de St. Luc, comprenant toutes les professions où la peinture joue un rôle ; l’acte constitutif de la corporation mentionne les plateelbackers. Ce qui prouve que ceux-ci , depuis 1596, ont non seulement réussi à s'implanter à Delft, mais encore à y tenir un
/r.yôt/is
certain rang.
Le nom qui apparaît d’abord n’est plus ce Glaes Janssens Wytmans, l’inventeur de « toutes sortes de porcelaines décorées et non décorées, à peu près conformes au porcelaines qui viennent des lointains pays » :
— ce sont les termes d’un privilège de 1614, accordé par les Etats- Généraux, soi - disant premier document subsistant où l'industrie céramique soit mentionnée à Delft, et qui servit longtemps de point de départ et de certificat d’origine.
Le nom à inscrire en
Fig. 6. — Portrait du Prince Henri de Nassau et de la tête de CCS fastes est Princesse Amélie de Solms, son éjiouse, celui d’Herman Pie-
en faïence de Delft; Collection de M. Evenepoel. 77“ j ’
tersz. La liste des maîtres artisans de la Gilde de St. Luc, publiée en 1 6 1 3 , fait suivre ce nom de sept autres : Pauwels Bouseth, Cornélis Rochusz Van der Hoek, Egbert Huygens, Michiel Noutz, Thomas Jansz, Abraham Davitsz et Symon Thonisz, qui forment la première corporation des plateelbackers de Delft.
La même critique serrée qui a débrouillé — ou peu s'en faut — les origines de
l'industrie delftoise, l'a successifs, sa décadence.
Fiij. 7.— Broc en faïence de Bruxelles; Coll, de M.Evenepoel
de cette époque villageoises avec
suivie dans sa marche, en indiquant ses développements bref ses diverses périodes depuis l’établissement de la Gilde, en 1 6 1 1 , jusqu’à la fermeture, en i85o, de l’usine de la Griffe , la dernière des trente faïenceries qui avaient donné à la ville de Delft la plus haute renommée.
Cet intervalle de deux siècles et demi comprend trois périodes, qui marquent le progrès, l’efflorescence et le déclin, séparées l’une de l’autre par des transformations importantes.
De 1600 à i65o, l’art est dans l’enfance; on parle d’artisans, point encore d'artistes. Il y a des tâtonnements curieux, d’étranges complications, une fougue désordonnée. C’est l’art qui se cherche, jette ses gourmes, se livre à toutes les extravagances en attendant que le goût s'épure et que la formule définitive soit trouvée.
La collection Evenepoel nous a montré divers produits entre autres deux plaques en camaïeu bleu, figurant des kermesses le mouvement, la confusion, les épisodes variés, les attitudes peu discrètes qui caractérisent ce genre de compositions hollandaises ou flamandes, à l’époque où l’on mettait dans la représentation de pareilles scènes la même liberté que dans l’action. L’une de ces plaques est datée, l’autre point ; mais elles sont évidemment du même temps. La première porte le millésime 1640.
Un grand plat de la collection Slaes, de Bruxelles, représentant un choc de cavalerie extrêmement confus, surchargé de personnages, avec des complications d’arabesques et d’amours formant la guirlande du marli, porte le millésime i63q et les initiales de Gerrit Hermansz, fils d’Herman Pietersz, admis à la maîtrise dans la gilde de St. -Luc, en 1614.
Au milieu du siècle, la grande étape est franchie ; la faïence de Delft devient réellement artistique, ses maîtres-fabricants et ses maîtrespeintres — plateelbackers et plateelschilders — sortent de l’obscurité où le commun des martyrs poursuit le labeur quotidien ; ils atteignent la zone lumineuse ; la Renommée les prend ; Delft commence à inscrire sur son livre d’or les illustrations de la faïencerie ; au premier rang ; De Keizer, De Kooge, Frijtom; puis Adrien Pynacker, Lambert Eenhoorn, Kam, Guillaume Kleftijus, 1 Louis Fictoor, Augustin Reygens, Quirin Kleijnoven, Jacob Wemmersz, Jean Kulick, etc.
Les céramistes forment des lignées respectées, fondent des maisons fameuses où les traditions se perpétuent, et, à côté des noms d’artistes illustres, viennent les
Fig. 8. — Buste en faïence de Delft Collection deM.MASKEXS
noms de fabricants ce'lèbres comme les Mes, les De Milde, les Pynackers, les Kams, les Cosijn, les Kessel, les Cleffius, etc. Cette période brillante, qui donne tout son épanouissement vers 1 66 5 , nous conduit au seuil du XVIIIe siècle.
Abraham de Kooge est sans nul doute l’artiste le plus puissant qu’ait produit la céramique hollandaise. Il avait un grand style, une touche large, un dessin correct , l’ampleur , l’élégance et la force, une science profonde des demi-teintes, et, dans la forme comme dans la décoration (car, en sa double qualité de plateelbacker et de plateelschilder, toute une série d’œuvres superbes lui appartiennent, façon et décor), ce je ne sais quoi de noble, de distingué, d’original, qui révèle l’artiste de race. Cette grande figure domine la belle époque de la faïence delftoise, c’est
à dire la seconde moitié du Fig. 10. — Broc en faïence de Delft ; XVIIe siècle. Dès I 6 32, De Kooge Collection de M. Evenepoel apparaît comme peintreà l’huile; en 1648, il est devenu peintre faïencier; bientôt après il unit les deux maîtrises et ses œuvres magnifiques — plaques à paysages et à portraits, plats, assiettes, objets divers d’une fantaisie charmante, d’un goût parfait, — font la gloire de l’industrie delftoise et en marquent l’apogée.
Frédéric Van Frijtom, son émule, apparaît un peu plus tard, en 1 65 8. Il a moins de puissance et plus de légèreté, moins de largeur et plus de finesse. Ses grandes plaques de paysages en camaïeu bleu, ses assiettes exquises décorées de même (le musée de La Haye montre la
A côté de ces maîtres qui maintiennent l’art batave de la grande époque dans sa voie, lui conservent son caractère local, d’autres, avec la même supériorité, élargissent son domaine par de superbes imitations étrangères. A ce moment la céramique orientale commence à exercer en Europe une influence considérable. La Hollande s’était engouée de la porcelaine du Japon, qui coûtait fort cher. L’idée
Fig. 11. — Traîneau porte-pipes en faïence de Delft; Collection de M. Evenepoel
plus importante de ces plaques et la collection Evenepoel en possède une série, qui avec celles d’ Abraham de Kooge lui donnent un prix inestimable) présentent un des phénomènes les plus étonnants de science, de délicatesse et de grâce. Van Frijtom est le paysagiste par excellence.
Fig. 9. — Vase en faïence de Delft; Collection de M. Evenepoel
d'imiter, à l'aide de la faïence, un produit à la mode et hors de prix, vint donc naturellement aux fabricants indigènes. A une époque de de'cadence, on eût probablement obtenu des résultats lamentables ; mais l’idée germa au bon moment, elle fut exécutée avec un rare bonheur, par des artistes qui surent greffer leur 'propre originalité sur le goût japonais, et appliquer leur savoir-faire à rendre et à modifier les conceptions du génie oriental.
Celui qui ouvrit la voie fut Albrecht Cornelis De Keyser, et, du premier coup, il arriva à contrefaire si parfaitement la porcelaine japonaise, que ses faïences, comme finesse, élégance, légèreté, sont remarquables même à côté des originaux.
Fi'j. 12. — Assiette en porcelaine (lu Japon ; Coll, de Mme Leroy
Grâce à lui, l'imitation orientale atteint une haute perfection ; ses continuateurs, les Pynackers, suivant un excellent modèle , lui donnent tout l'éclat dont elle est susceptible. Le second des deux frères Pynacker, Adrien, maître de la corporation de St-Luc en i6g3, s'est fait dans cette spécialité un renom extraordinaire.
Le XVIIIe siècle amène une nouvelle transformation déjà indiquée aux dernières années du XVIIe. Sous l’influence de causes multiples, nous marchons à la décadence, mais une décadence pleine de grâce et d'attrait.
Car l’esprit du XVIIIe siècle est si charmant, il donne si beau jeu à la faculté dominante des Hollandais : l'ingéniosité; il fait la part si large à la fantaisie dans ce qu’elle a de plus délicat et de moins vulgaire, que l’on n’a presque pas le courage d’en vouloir à
ce bon temps des robes à paniers,
Des bichons, des manchons, des abbés, des rocailles,
de nous avoir chassé tout doucement le grand art pour mettre l’art joli à sa place.
Les artistes hors ligne surgissent encore et livrent à la circulation des séries de délicieux produits qui> font l’ornement des collections actuelles, conjointement avec les belles œuvres des vieux céramistes.
Fig. 13. — Grande garniture en faïence de Delft, décor à sujets. en camaïeu bleu ; Collection de M. Fernand Maskens
La transition, du XVIIe siècle au XVIIIe, est marquée de la façon la plus brillante par Adrien Pynacker, dont je viens de parler, Lambartus Van Eehoorn et Louis Fictoor, auteurs de ces magnifiques garnitures de potiches, cornets, bouteilles, de grandes dimensions, côtelées, décorées au grand feu, en bleu ou polychromes, à dessins cachemire, rouen ou japoné, estimées aujourd’hui des prix fabuleux. 11 faut encore citer, à cette
Fig. 14. — Encrier en faïence de Delft; Collection de M. Evenepoel
époque, Théodore Witsenburgh, qui a laissé, entre autres produits remarquables, des plaques représentant des paysages avec figures, aux encadrements façonnés en relief.
L’art quitte les hautes régions, descend de l’empyrée, d'aristocratique se fait populaire et bourgeois. L’idée commerciale grandit; la fabrication change de caractère et d’allure sous l’influence de cette idée nouvelle ; on cherche à s'enrichir par la
Fig. 15. — Soupière en faïence de Delft; Collection de M. Evenepoel
production à outrance, on invente des procédés plus rapides et plus sommaires qui permettent d’établir des prix à la portée de toutes les bourses.
Toutefois, nous voyons encore çà et là quelques fabricants de vieille roche, soucieux de la dignité professionnelle, rester fidèles aux anciennes traditions. Et ce sentiment se retrouve jusqu’à la fin de la céramique delftoise, il n’y a guère plus d’une trentaine d'années, alors que les trois dernières faïenceries, les Trois Cloches , la Griffe et la
Rose, réunies en une sous la direction Van Putten, fabriquaient des produits d'une industrie agonisante comparables à ceux des meilleures époques.
De plus, à côté de la fabrication courante qui livre au minotaure du commerce de quoi satisfaire ses vastes appétits, les faïenceries conservent une fabrication de luxe, dont les pièces, beaucoup plus soignées, sont confiées aux ouvriers de choix, aux décorateurs les plus habiles.
Les hommes supérieurs n’ont jamais manqué aux arts déclinants. Delft, au XVIIIe siècle, a eu les Verhaagen et les Vizeer, les Verhaast et les Dextras, — les premiers, dignes continuateurs de leurs illustres devanciers; les seconds, chercheurs de nouveautés.
Jean Verhaagen — ou Van der Haagen — florissait dans la première moitié du XVIIIe siècle; Piet Vizeer lui est postérieur de quelques années. « Bien qu’ils se soient proposé le même objectif », — dit M. Havard, dans son Histoire de la fdience de Delft, — « il n’y a cependant rien de commun entre eux, si ce n’est le but. Ils ne sont pas contemporains ; ils ont chacun leur individualité bien distincte ; leurs moyens sont différents et leurs produits aussi, et alors que Piet Vizeer semble vouloir s’inspirer des chefs-d'œuvre polychromes de Lambartus Van Eehoorn, Verhaagen, et c'est là sa gloire, s’efforce de marcher sur les traces d'Abraham de Kooge... C’est lui qui osa, en pleine Régence, retourner aux œuvres archaïques des Goltzius. Une douzaine d'assiettes (elles appartiennent à la collection Loudon, de Lahaye) sont encore là pour attester le talent qu'il déploya dans cette tentative généreuse, et leur exécution est si magistrale qu’on s’explique qu’il n’ait pas désespéré de réussir dans une aussi difficile entreprise. »
Piet Vizeer fut un peintre céramiste de premier ordre, peut-être le plus parfait
que l’école hollandaise de toutes les époques ait produit. Il se plaisait à décorer des carreaux et des plaques, à la manière de Van Eehoorn.
Gysbert Verhaast, son émule comme coloriste et aussi l’un des plus admirables artistes dont la faïencerie delftoise ait à se glorifier, est un novateur; il peignait sur plaques de faïence de véritables tableaux, avec une perfection telle qu’on a pu les attribuer vraisemblablement au célèbre peintre Jean Vermeer, dit Van der Meer de Delft; car les pièces que l’on connaissait n’étaient pas signées; dès que la signature parut, les doutes tombèrent, la lumière se fit et Verhaast obtint la grande place qu’il méritait.
Zacharie Dextra et son frère Jean, dit le Jeune, florissants, le premier vers 1720, le second une quarantaine d'années plus tard, sont connus spécialement pour leurs imitations de la porcelaine de Saxe, d'une réussite étonnante.
Fiij.lü, — Saucière avec son plateau en faïence de Delft; Collection de M. Evenepoel
La fantaisie, dans cette dernière période, atteint des proportions excessives ; les objets façonnés au moyen de la terre se multiplient singulièrement ; l’ingéniosité hollandaise essaie de donner toutes les formes imaginables à cette matière fragile, et d’appliquer la faïence à des centaines d’objets d’un usage familier : coffrets, buires, beurriers, compotiers, salières, huiliers, boîtes à thés, porte-bouquets, porte-pipes, tabatières, chaufferettes, drageoirs, bonbonnières, écritoires, crachoirs, bols, cages d’oiseaux, bustes, consoles, tirelires, cendriers, sabots, pièces figurant des fruits et des animaux divers, encadrements de glaces et de plaques, poêles, guéridons, pupitres, brosses et autres ustensiles de toilette. Le résultat le plus extravagant de cette
recherche est le fameux violon de faïence, que les amateurs ont poursuivi comme une sorte de merle blanc. La monographie du violon de faïence est faite à cette heure (je ne parle pas du livre auquel Champfleury a donné ce titre), et les pièces authentiques de ce modèle bizarre sont connues, décrites, classées. On en compte quatre : le violon du musée céramique de Rouen — qui est bien à sa place, et celui du musée d’instruments du Conservatoire de Paris, — qui n’est pas du tout à la sienne; celui de la collection Loudon, à La Haye, enfin celui qui a été exposé à Bruxelles, et fait partie de la collection Evenepoel. Il est décoré en camaïeu bleu, peint sur le cru ; la face représentant la table d’harmonie porte deux groupes de personnages, dans un cadre de draperies : en haut des musiciens assis, jouant de divers instruments à cordes ; en bas, cinq personnages debout. Les costumes sont de la fin du XVIIe siècle. Quatre amours ailés, tenant des palmes et autres accessoires, avec décor en style rouennais, ornent la face postérieure. Le manche est couvert d’arabesques et une guirlande de fleurs et d’oiseaux court sur les bords.
La manie des collectionneurs a fait imiter, de notre temps, ces produits curieux de l’ancienne industrie hollandaise, et ce siècle, habile à tout faire et à tout contrefaire, a fabriqué un certain nombre de faux violons en vieux Delft, pour l’exploitation des amateurs naïfs.
FUj. 17. — Aiguière avec son plateau, décor en camaïeu bleu; Collection de M. Evenepoel
Les goûts du XVIIIe siècle introduisirent encore certaines pratiques dignes de remarque : ainsi l’esprit satirique, à un moment donné, envahit la faïencerie, passa des écrits, des livres, des gazettes, sur les plats, sur les pots, sur les vases, sur les carreaux. On fit des plaisanteries à propos des travers et des ridicules; le peintre céramiste, cet être placide et sans malice, qui jusque là faisait son petit art, naïvement et sans penser à mal, devient moqueur, sarcastique; les circonstances
modifient ce tempérament paisible, aiguillonnent cet esprit sommeillant. De là toute une série de caricatures et de compositions plaisantes, dont la première période ne fournit pas d'exemples. Ou plutôt, je me trompe : le plateelschilder hollandais n'a pas varié ; il est resté l'artiste naïf qu’il était d’abord, et suivant la mode il s’est borné à copier les sujets contemporains, sérieux et frivoles, sans y mettre d’intention.
De même le patriotisme , cette chose ardente, a dû se traduire fort innocemment dans la céramique de Delft. Il serait difficile d'admettre que cette industrie si paisible eût épousé avec une violence extraordinaire les querelles de partis, ou mis un bien grand enthousiasme à célébrer la gloire de la patrie. Aussi, les faïences dites « patriotiques » sont assez rares en Hollande et généralement très inférieures. Vers la fin du siècle, aux approches de la révolution française, nous voyons les peintres sur émail cru ou cuit exprimer, à grand feu ou au moufle, quelques sentiments orangistes
Fig. 18. — Plaque décorée en camaïeu bleu, faïence d’Arnhem; Collection de M. Evenepoel
et patriotes. Auparavant, il y a peu d’exemples de cette spécialité et l’on ne connaît guère des premiers temps de la fabrication que deux carreaux en camaïeu, avec sujet allégorique, le portrait de Maurice de Nassau, sa devise et la date de la mort du Taciturne. Plus tard, la gloire de l’amiral Tromp est consacrée par une plaque, d'ailleurs ridicule, où l’amiral est représenté, un trident à la main, sur le char de Neptune fendant les ondes, traîné par deux chevaux marins et entouré de tritons soufflant dans leurs conques. Quelques sujets du même genre décorent divers objets. Mais tout cela n’a qu’une valeur très secondaire.
Il faut encore mentionner, à côté des simples décorations indigènes ou étrangères, des sujets fantaisistes, des copies de tableaux ou de gravures, des paysages composés, des armoiries et des sujets patriotiques , les vues de villes et les souvenirs des grands évènements ou des catastrophes- fameuses. Les vues d’Amsterdam, de Rotterdam, de Gouda, de Middelbourg, de Scheveningen, de Dordrecht, de Haarlem, etc., quoique assez rares, se rencontrent dans les collections. Chose étrange, on connaît
une seule vue de Delft, et encore sans importance : la porte de La Haye, représentée sur un plat de la collection Liesville, à Paris.
En fait d’évènements mémorables, la collection Evenepoel possède deux plaques de Hugo Brouwer, célèbre faïencier de la fin du XVIIIe siècle, représentant l’une l’inondation de Scheveningen en 1775, l’autre la rupture de la digue de l’Yssel,
en 1776. La première porte cette légende : « Ge\icht van den hogen vloed in den N. N. W. storm voor Scheveningen, den i5den Novemb.
1775; » La seconde : « Ge^icht van de overstrooming in doorbraak van den Ysseldyk buijten Gouda, 's naghts tusschen den 2isten en 22sten nov. 1775. » A la même collection appartient un plat représentant l’explosion du magasin de poudre, à Delft, le 12 octobre
J’ai à mentionner une dernière mode du XVIIIe siècle : la faïence dite « à musique » — avec ou sans paroles, ou simplement à couplets sans notations musicales. On fabriqua ainsi une grande quantité de plats et d’assiettes, avec paroles en hollandais et en français. Les chansons grivoises ont eu une grande vogue ; on mettait une chanson entière sur une douzaine d’assiettes, chacune ayant son couplet. Un céramiste de la première moitié du siècle, Jean Pennis, dit le Vieux, se fit une véritable spécialité des assiettes à musique. La collection Evenepoel en possède six , portant un cahier de musique ouvert, surmonté d'une couronne; au bas, un trophée d’instruments.
La tourmente révolutionnaire emporta la faïencerie, ou peu s’en fallut, avec bien d’autres choses; ce qui resta, surnageant à grand’peine, finit par sombrer, après un prolongement d’existence précaire. Cette industrie de luxe, essentiellement pacifique, n’avait plus de raison d'être aux époques troublées; le régime des bouleversements politiques et sociaux devait lui être des plus funestes et elle semble exiger, comme première condition d’existence, que le monde soit bien dans ses gonds. A Delft, l’institution tenait à un ordre de choses
Fig. 19. — Beurrier avec son couvercle et son plateau en faïence d’Arnhem , Collection de M. Evenepoei,
fatalement condamné à disparaître : elle était fondée sur le privilège ; l’abolition du privilège devait la tuer.
La fameuse Gilde de St. Luc, à laquelle, dès le principe, elle s’était trouvée aussi intimement liée que possible, suivit la destinée commune qui, au nom de la liberté et de l'égalité, supprima les maîtrises, les jurandes, les corporations, et mit par terre, d'un coup, le vieil édifice vermoulu du moyen âge. Déjà l’exploitation commerciale avait cruellement blessé l'art des anciens céramistes; ce dernier accident l’acheva.
Mais la force de l'habitude était si grande, les mœurs tenaient si fort sur la bonne terre batave, que, l’orage étant passé et la Hollande rendue à elle-même, on n’eut rien de plus pressé que de tenter une résuri-ection de la Gilde de St. Luc,
Douce folie ; ces choses là étaient mortes, et bien mortes ; on ne ressuscite pas les morts, on les galvanise tout au plus ; la légende de Lazare est une des supercheries les plus grossières que l'homme ait inventées pour faire passer ses dieux et leur rendre témoignage.
Aussi, la pauvre Gilde de St. Luc ne fut rétablie en 1 8 1 5 que pour s’éteindre doucement, comme une lampe où l'huile vient à manquer. Ceci arriva en l’année 1 8 3 3 : le doyen de la Gilde, Henri Van der Borst, s’en vint à l’hôtel-de-ville de Delft, déposer entre les mains du magistrat les archives, la caisse, tout l'avoir de la société, attendu que lui, Van der Borst, restait seul membre et se trouvait réduit à se présider lui-même. Depuis 1780, d'ailleurs, les actes officiels qu’on a pu retrouver ne mentionnent que six noms de personnages ayant exercé à Delft le métier de plateelbacker : Dirk Harlees, l'un des derniers maîtres de la Gilde, reçu en 1795, et qui dirigea la Bouteille de Porcelaine ; Piccardt, qui lui succéda en 1808; Tulk père et fils, celui-ci dernier survivant- des peintres faïenciers; Van der Mandel et Van den Bosch, de la Rose ; Sanderson et Bulaert, qui firent
tomber la céramique de Delft dans les bas fonds de la plus grossière fabrication anglaise; enfin J. Van Putten, qui la releva in extremis et lui permit d’exhaler proprement son dernier souffle.
Ce Dirk Harlees, dont je viens de citer le nom, possède le singulier privilège d’être le seul, de tous les maîtres faïenciers reçus dans la Gilde, depuis 1611, dont on ait gardé l’épreuve de maîtrise: un plat, un broc et une salière décorés aux armes de Saint Luc et déposés aujourd'hui dans les archives de la ville. Ces pièces d’épreuves devaient être fournies par tous les candidats, exécutées en loge, et conservées au local de la Gilde. La conservation, comme on voit, a eu des bornes, et ces respectables témoignages d'une longue prospérité ont dû être soumis à un pillage en règle, à une destruction systématique, pour qu’une épave unique nous soit restée.
Piccardt fut un type de céramiste tout particulier: le céramiste belliqueux; les
Fig. 20. — Cafetière décorée en camaïeu bleu, faïence 4’Arnhem; Collection de M. Evenepoel
passions politiques l’animaient ; ne trouvant dans son métier qu’une partie des satisfactions que son cœur réclamait, il y joignait le culte de Bellone, — comme on disait alors. C’était au temps des orangistes et des patriotes. Piccardt tenait pour Orange, et ferme. Il militait : ce fut le capitaine Piccardt. L’invasion française ayant mis ordre à ces querelles intestines en proclamant la République batave, Piccardt rentra forcément dans la vie civile. Mais ses produits portent la marque du partisan
Fiy. 21. — Terre cuite émaillée, imitation italienne ; Collection de M. Somzée
orangiste, et l’on y trouve fréquemment les portraits de Guillaume V et de la princesse Wilhemine. Piccardt fut le dernier maître de la fabrique la Bouteille de' porcelaine , reprise par ses filles et encore debout à l’heure qu’il est, — mais ayant substitué à l’industrie des faïences celle des briques réfractaires.
Delft n’a pas accaparé exclusivement la faïencerie hollandaise. Son incroyable prospérité devait tenter les autres villes. Il vint un moment où l’on essaya d'établir un peu partout des fabriques sur le modèle delftois. C’est au point que la commune se crut forcée d’inaugurer tout un système de mesures coercitives, afin de retenir à Delft les ouvriers céramistes, et d’arrêter la concurrence naissante. Cela n’empêcha pas
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