TOURNAY COLL
DE
Mme P. MO RR EN
les cités hollandaises de posse'der des faïenceries, entre autres Rotterdam, illustré par Aalmis, peintre du premier mérite, sorti de Delft, où il s’était formé, à la fabrique de l'Etoile, sous la direction du maître Cornélis de Berg: la collection Loudon, de la Haye, possède un plateau décoré en camaïeu bleu, portant la marque de Y Étoile avec les initiales de Cornélis de Berg, le millésisme 1 7 3 1 et la signature J. Aalmis.
Une fabrique particulièrement remarquable, rivale de celles de Delft au XVIIIe siècle, est la faïencerie d’Arnhem dont MM. Evenepoel et Fétis possèdent un certain nombre de jolies pièces. Elle fut créée en 1755. C’était l’époque où la concurrence s’organisait de toute part et où l’industrie delftoise avait fort à faire non seulement pour maintenir sa supériorité, mais encore pour conserver ses ouvriers qu’on embauchait moyennant des augmentations de salaire. La fabrique d’Arnhem n’eut que peu d’années d’existence. Elle produisit une foule de pièces du style rocaille dont il reste de très gracieux spécimens. Une plaque de la collection Evenepoel représente des personnages Watteau groupés; à droite, un bout de canal, avec un bateau ; au delà, une rangée de maisons. Le haut est occupé par une banderolle surmontée d’un coq et portant l’inscription : Arnhemse Fabrique. Le tout, dans un joli cadre rococo (fig. 18). Les pièces d’Arnhem portent généralement la marque du coq.
Voici un autre genre de céramique : la porcelaine de Tournai.
L’Exposition de 1880 lui devait une place d’honneur, non seulement comme
Fig. 22. — Groupe en biscuit de Tournai ; Collection de M. Camille Van Camp.
produit belge, mais surtout à cause de son rare mérite, qu’augmente encore, aux yeux des amateurs, la durée limitée de l’industrie tournaisienne.
Ici, un seul nom résume tout: Peterynck. Cet homme créa la porcelaine de Tournai et lui donna tout son perfectionnement. Ce qui lui survit n’est plus qu’une liquidation.
François-Joseph Peterynck, lillois, fils d’artisan, était soldat au temps où le maréchal de Saxe fit cette brillante campagne commencée à Fontenoi, qui mit un instant les Pays-Bas autrichiens à la merci de la France. Il tint garnison à Ath, en qualité
d'officier du génie. Des connaissances chimiques étendues, une activité extraordinaire, un caractère entreprenant et aventureux lui firent abondonner le métier des armes.
Jusqu’alors, Tournai fabriquait des faïences. Le traité d’Aix-la-chapelle de 1748 vint biffer les conquêtes de Maurice de Saxe, remettre les choses en l’état et rendre Tournai, avec le reste, à l’Autriche. François-Joseph Fauquez, propriétaire de deux faïenceries, l’une à Tournai, l’autre à Saint-Amand, opta pour la France et céda la première usine à Peterynck. Celui-ci la reprit conjointement avec François Carpentier, son concitoyen, et la fabrication continua. Mais Peterynck avait d’autres visées; la
gloire de Sèvres l’obsédait ; il rêvait d’introduire la pâte tendre dans les Pays-Bas. Le rêveur étant doublé d’un homme d’action, le rêve se réalisa.
En 1751, Peterynck rachetait la part de son associé, et, resté seul, libre, comme on dit, d’aller de l’avant, obtenait un privilège de trente années, « pour l’exploitation d’une manufacture de porcelaine, faïence, grès d’Angleterre et brun de Rouen ». C'était risquer une grosse affaire ; mais l’homme avait l’énergie, l’opiniâtreté, la passion de l’artiste, qui ont raison de tout.
Il sut tirer des subsides de la ville et de l’Etat, obtenir des concessions de terrains et de bâtiments, et se fit de Cobenzl, le ministre éclairé qui avait entrepris l’œuvre de régénération dans les provinces, un protecteur puissant.
Les temps restaient difficiles. Le règne tourmenté de Joseph II, la révolution brabançonne, enlin la catastrophe où sombra l'ancien régime, devaient rendre superflus tous les efforts tentés pour le maintien d’une industrie de luxe, dont la réussite exigeait avant tout la paix et la prospérité publique.
L'entreprise de Peterynck ne put tenir contre tant d'éléments conjurés. Elle tomba, mais non sans avoir tenu un demi-siècle et brillé d'un vif éclat. Un accident singulier lui donna le coup mortel : l'entreprise, mal tournée, du fameux service de table du duc d'Orléans.
Philippe-Egalité ayant commandé à Tournai un service complet, avec décor d'oiseaux et bordure bleu et or, Peterynck y mit tout le soin qu’on pouvait attendre d'un homme épris de son art, jaloux de sa réputation. Le service, décoré par Joseph Mayer, alors premier peintre de la manufacture, fut exécuté en 1790. Il coûtait cent mille francs.
La figure 3o en donne un spécimen. La manufacture avait fait tous les frais sans toucher un écu.
Mais l'heure de la grande déconfiture avait sonné :
Moutons poudrés et blancs, poètes familiers.
Vieux Sèvres et biscuits, charmantes antiquailles,
Amours dodus, pompons de rubans printaniers,
Meubles en bois de rose et caprices d’écailles,
Le peuple a tout brisé dans sa juste fureur...
Fig. 25. — Brûle-parfums en porcelaine île Tournai ; Collection de l'hûtel d’Ursel.
Exécrable moment pour commander des services en pâte tendre. Philippe-Egalité eut tout autre chose
à faire qu'à prendre livraison de celui-ci, lequel resta pour compte au fabricant, tandis que le destinataire allait s’asseoir, après tant d’autres convives illustres, au fameux festin de Polonius, celui où l’on ne mange pas, mais où on est mangé, ce qui rend les services de table inutiles.
Peterynck mourut en l’an VII (1798). Quelque temps avant sa mort, ayant marié sa fille Amélie à Maximilien de Bettignies, il leur remit l’établissement.
En 1780 il avait fait renouveler pour 2 5 ans son privilège de 3o années, qui datait de 1751, et, en 1787, la ville de Tournai lui vendit encore, pour 60 florins, un ancien corps de garde en lui concédant, de plus, la jouissance d’une propriété communale, la petite caserne de cavalerie, près du Pont des Trous.
Amélie Peterynck avait hérité de l’énergie et de l’activité Fl,J' 26‘ ~ Moutardier
v < en porcelaine de Tournai ;
paternelles. Devenue veuve, elle poursuivit avec zele le dégrève- Co]1 deM . j.-b. VanDries ment de la maison, et elle serait parvenue à tout liquider, sans
la guerre continentale de i8o5, qui fit payer à l’industrie et au commerce la gloire d’Austerlitz. Il fallut entrer en arrangement avec les créanciers. La malheureuse veuve parvint néanmoins à les désintéresser dans les délais fixés. Mais le beau temps était fini ; l’usine continua à livrer les produits courants. Aujourd’hui, la maison Boch l’a reprise.
L’établissement de Peterynck atteignit sa plus haute prospérité en 1774 : il avait quatre cents ouvriers et le chiffre d’affaires, cette année là, fut de 175,000 florins. Mais les frais étaient si énormes que, à l’heure même de cette fortune, Peterynck réclamait l’assistance de l’Etat, comme le témoigne Hoverlant, chroniqueur tournaisien de l’époque :
« 3o mars 1774. — Les Consaux, par lettre du 3o mars 1774, adressée sur demande » d’avis au Conseil des finances, sur la requête de François-Joseph Peterynck, natif » de Lille, (rue Sainte-Catherine, d’un charpentier), fabricant de porcelaine à Tournai, » tendante à obtenir remise de sept mille florins restant des dix mille florins que » Sa Majesté a eu la bonté de lui avancer pour l’établissement de la susdite fabrique.
» Les Consaux estiment qu’il mérite cette » faveur, par les grands avantages que » cette fabrique procure à Tournai. »
Dès 1757, Marie-Thérèse avait anobli l’industriel, qui porta « de gueules aux deux épées croisées d’argent, à poignées d’or , cantonnées de quatre croisillons d’argent ».
Ces armes, désormais, lui servirent de marque de fabrique. Auparavant il marquait d’une tour, empruntée à l’écusson de la ville de Tournai. On trouve les deux marques en or sur les pièces de premier choix, en bleu sur les autres.
Parfois elles sont accompagnées des initiales du peintre ou du modeleur, en creux dans la pâte. Les pièces communes ne portent généralement pour marque que des lettres de série.
La fabrique de Tournai eut des peintres distingués ; au premier rang, Duvivier (1763 à 1771), qui recevait de l’Etat une pension annuelle de deux cents florins. La Mussellerie puis Mayer lui succédèrent. Claude Borne, célèbre artiste lillois qui travailla d’abord à Rouen, ensuite à Sinceny, fut employé également chez Peterynck.
Les principaux modeleurs, auteurs de ces beaux groupes en blanc, avec ou sans couverte, ornements des collections actuelles, furent Gillis de Valenciennes et Nicolas Lecreux.
Peterynck fut non seulement créateur, chef d’industrie et inventeur (on lui doit les superbes décors de couleurs variées, à rehauts d’or et d'argent ciselés au burin, qui ornent le vieux Tournai), il mania encore le pinceau et décora lui-même certaines pièces — malheureusement fort rares : il y peignait, en couleurs naturelles, avec un vrai talent de miniaturiste, des fleurs, des personnages, des oiseaux, des paysages.
Les premiers essais furent naturellement défectueux ; mais il y eut un progrès rapide et l’on finit par obtenir une pâte d’une blancheur et d’une pureté rivalisant avec
Fig 27. — Pot à crème en porcelaine de Tournai ; Collection de M. Amédée Faider.
celle de Sèvres. L'esprit chercheur et le goût artistique de Peterynck enfantèrent des
Fig. 28. — Déjeuner d’accouchée, porcelaine de Tournai , Collection de M.le comte A. de Jonghe
œuvres superbes, tout en variant les formes et les décors. Le Saxe primitif servit d’abord de modèle (voir le joli groupe polychrome, avec brule-parfum a)ouie, dore.
décoré d'une guirlande de fleurs en relief, appartenant à 1 hôtel d Ursel (fig. 2 5,). Puis, la porcelaine orientale apporte son influence, les colorations pâles de la première époque s'avivent ; les sujets deviennent chinois ou japonais ; toutefois, la forme reste saxonne. La troisième fabrication se rapproche du Sèvres : fonds bleu
de roi, dorures, réserves de paysages charmants, de scènes pastorales, d'élégants bouquets, d’oiseaux merveilleux, etc. etc.
La pièce reproduite en chromo-lithographie, qui accompagne cette notice, vase ajouré, forme brûle - parfum, fond bleu rehaussé d'or, à réserves de sujets polychromes, fait partie de la collection de Mme Paul Morren.
La Belgique a conservé beaucoup de spécimens de cette belle industrie tournaisienne, où les groupes en porcelaine blanche (fig. 23 et 24) et en biscuit (fig. 22) tiennent un rang si distingué.
On trouve des peintures étrangères sur blanc de Tournai ; l’exposition d’art ancien nous a montré une cafetière et une assiette de ce genre (collection de Mme Morren) décorées à La Haye et portant la marque de la Cigogne. Cela prouve que les produits tournaisiens étaient recherchés comme on recherche maintenant le blanc de Sèvres, livré au commerce pour la décoration des pièces de toute provenance.
Léon DOM MARTI N.
Fi/j'20. — Sucrier en porcelaine de Tournai ; Collection de M. Gustave Stinglhamber
Fij. 30. — Plat d’un service en porcelaine de Tournai, dit “ du duc d’Orléans « ; Collection de M. Fétis