DE BRUXELLES ET D'AUTRES VILLES
N malaisé à traiter est ce sujet tout nouveau, où les difficultés apparaissent d'autant plus nombreuses qu’on l'étudie davantage. Ceux qui s’en sont occupés les premiers ont éclairci les points principaux et signalé les productions les plus importantes et les mieux caractérisées ; mais, insensiblement, on a découvert de nouveaux centres de production, constaté des imitations et des contrefaçons, prouvé que bien des essais, bien des tentatives ont eu lieu, et qu'il faut se défier de mainte attribution faite à la légère et à la suite d'un examen peu approfondi.
Le système que l’on adopte actuellement conduit à des résultats plus lents peut-être, mais aussi moins incertains. On fouille les archives, on recherche les documents, on essaie, avec leur aide, de classer et de comparer les spécimens recueillis et conservés. Cest la marche que je vais m’efforcer de suivre, en donnant, autant que possible, un résumé de ce que l’on sait sur la fabrication de la faïence et de la porcelaine dans certaines localités autres que Delft et Tournai . Parmi ces localités assez nombreuses, on peut citer notamment Bruxelles, Gand, Bruges, Namur, Andenne, Luxembourg, Liège, Huy.
On confondra expressément la porcelaine et la faïence, car, disons-le avant de commencer, les documents flamands désignent presque toujours cette dernière sous le nom de porcelaine. C'est là une source de méprises dont il faut tenir compte. De
plus les efforts tentés pour produire de la faïence, c’est à dire de la poterie fine de terre cuite, recouverte d’une couche d’émail, soit blanche, soit colorée, ont presque partout conduit à des essais dans le but de confectionner aussi des objets ayant avec la faïence une grande analogie, mais se distinguant par une pâte fine et blanche, ne se laissant pas entamer par l’acier, translucide, et susceptible de recevoir une couverte brillante, solide et dure; je veux parler de la véritable porcelaine.
A en juger par les nombreux produits dans lesquels on reconnaît la manière de Bruxelles, bien caractérisée par certains échantillons signés, cette villeapossédé depuis près de deux siècles une fabrication importante et soignée, dont l’histoire, toutefois, reste à écrire. On ne sait trop quand elle commença. Seulement deux documents attestent quelle prit une certaine extension vers le milieu du XVIIe siècle et que l’on s’efforça alors d’imiter ce qui se faisait à la même époque à Delft avec beaucoup de succès, avec un grand éclat.
Presque en même temps, deux particuliers sollicitèrent du gouvernement espagnol
Fig. 1. — Faïence de Bruxelles; Collection de M. A. Evenepoel
et du magistrat de Bruxelles des encouragements, afin de pouvoir disputer à l’étranger le marché du pays. Le premier, Jacques Van Haute, prétendit avoir introduit en | Belgique, à l’exemple de ce qui se pratiquait en Hollande, la fabrication de la | porcelaine contrefaite , c’est à dire, à n’en pas douter, de la faïence se modelant sur ce qui s’exécutait en Chine. 11 amena avec lui plusieurs familles d’artisans et obtint du gouvernement un octroi exclusif et de la ville de Bruxelles une allocation de 40 florins par an, afin de payer son huyshuere ou loyer ; bientôt, d’après lui, des étrangers essayèrent d’entraver ses efforts, des jaloux débauchèrent ses ouvriers, et, d’autre part, on voulut l’attirer en Flandre, en lui offrant de grands avantages. Afin d’améliorer son établissement et après avoir dépensé plus de 8,000 florins, il annonça l’intention d’appeler un renfort d’artisans et de faire bâtir de nouveaux moulins et de nouveaux fours. Pour atteindre ce but, il lui fallait dépenser encore 2,000 florins. Il en demanda 1,200 a la ville, qui lui en accorda 5oo le 28 mars 1654.
Il avait pour rival un nommé Jean Symonet, qui fabriquait à Amiens de la « pourcelain, » d’après des procédés que ses parents lui avaient transmis. On lui promettait dans cette ville, dit-il dans sa requête au magistrat de Bruxelles, de nouveaux
Fontaine enfaiençe de Bruxelles Co/tr^n'o/t </,> At." A £i>r»epr>fi-t .
Irap. A. Durand -Paris
avantages pour se livrer à la fabrication « à la manière de Hollande, » mais il préféra se fixer dans les Pays-Bas, où un octroi lui fut dépêché par le conseil de Brabant le 18 septembre 1 65 3 . Affriandé sans doute par les faveurs accordées à Van Haute, il s’adressa aussi à la ville et sollicita un subside de 1,000 florins. Sa tentative n'obtint pas de succès, on ne lui octroya que les autres avantages qu’il avait réclamés : l’admission dans la bourgeoisie, l’exemption des accises sur le vin et la bière, une allocation annuelle de 40 florins pour son loyer ; d’autre part, il fut astreint à enseigner sa profession, comme il l’avait offert, aux enfants qui lui seraient désignés par les trésoriers et les receveurs. Cette résolution du magistrat est du i5 février 1 6 5 5 .
Il est resté peu de produits de cette époque. Le seul que l’on puisse citer avec certitude est un plat de M. Evenepoel, offrant au centre des armoiries et où on lit, sur le marly : Adum d. SERVATIUS MIDDEGAELS S. T. B. F. DD. MICHAELIS ET GUDILAE CANONICUS BRUXELL1S A0 1 67 3 (Servais Middegaels, bachelier en théologie, chanoine de l'église Saints Michel et Gudule, de Bruxelles, en 1673). On rencontre très souvent à Bruxelles et aux environs, dans les maisons anciennes, des carrelages garnissant les murs des cabinets et qui sont décorés de petits sujets en camaïeu bleu ; ces sujets, qui sont quelquefois d’un grand fini, représentent d’ordinaire des scènes champêtres, des navires, des animaux, etc.
Ils sont traités dans le genre de Delft, mais on les trouve avec tant d’abondance à Bruxelles qu’il est difficile d’admettre qu'on les ait tous importés de l’étranger ; d’ailleurs, les types et les costumes ont souvent un caractère plus flamand que hollandais.
Un nouvel établissement, qui a subsisté
pendant très longtemps, fut fondé, d’après un rapport officiel datant de l’an 1764, en 1680; ce qui est certain, c’est qu’il fut organisé sur de nouvelles bases au commencement du XVIIIe siècle par Corneille Mombaerts et Thierri Witsenbergh. Ces fabricants s'installèrent entre la Porte du Rivage et le bâtiment dit du Chien Vert, dans l’ouvrage fortifié portant le nom de demi-lune du Vertugadin, à l’endroit où se trouve le Grand Bassin et l’Entrepôt. La ville ne se borna pas à concéder le terrain nécessaire ; elle montra l’intérêt qu’elle portait à la fabrique en déléguant le premier bourgmestre, Roger-Walter Van der Noot, baron de Carloo, pour y poser la première pierre du four, le 12 mai 1705. Par un octroi en date du 18 juillet de la même année, le gouvernement accorda aux directeurs une avance de 8000 florins, remboursable par huitièmes; promit de leur faire construire un moulin et de leur assigner un terrain pour y déposer leurs matières premières, les exempta, eux et six de leurs ouvriers, des impôts sur les quatre espèces de consommation, des vingtièmes, de l'obligation de monter la garde ; affranchit leurs bateaux et leurs chariots des droits perçus sur la circulation, autres que les droits de chaussée ; déclara que les matériaux étrangers en destination de la fabrique ne payeraient pas de droit d’entrée, que ses produits ne devraient pas de droit de sortie, que les porcelaines de Delft seraient interdites ou
Fig. 2. — Faïence de Bruxelles ; Collection de M. F. Fétis
3yo
frappées de droits élevés, que l’entrée dans la bourgeoisie serait accordée gratuitement à Witsenbergh et à ses descendants, que lui et Mombaerts pourraient librement vendre ce qu’ils auraient fabriqué. En 1705 et 1706 la ville donna 973 florins pour bâtir près de l’usine une grange, qui était de bois, et, en 1707, elle contribua, pour 3o6 fl. dans l’édification du moulin à fa'ience (poselynen molgn).
Ce luxe d’avantages, cet étalage de mesures protectionnistes, où on reconnaît l'influence des idées dont Colbert s’était constitué le défenseur et qui dominèrent aux Pays-Bas après que le duc d’Anjou, Philippe V, eut hérité des immenses domaines des descendants de Philippe II, n’exercèrent qu’une influence momentanée. En 1706, les Provinces unies et l’Angleterre s’emparèrent de nos provinces et en changèrent de fait le régime économique. La faïencerie de Bruxelles ressentit le contre-coup de ces événements. Witsenbergh se retira clandestinement ; Mombaerts demeura ; mais, confirmé dans une partie de ces privilèges, en 1708, par un octroi du 20 septembre et une résolution du magistrat du 28 septembre, il resta sur la brèche.
On a conservé de cette époque une pièce qui offre beaucoup d’intérêt. C’est une
Fig. 3. — Faïence de Bruxelles ; Collection de M. A. Evenepoel
assiette faisant partie de l’exposition rétrospective de Louvain de l’année 1881. L’intérieur nous montre saint Michel terrassant le démon et on lit, à l’extérieur, l’inscription WB (initiales du mot Witsenbergh) — BRUSSEL GEBAKE (cuit) — 1705 — MB (initiales de Mombaerts). Outre que c’est là un échantillon authentique du mode de fabrication adopté par les deux associés, il faut voir, dans cette représentation du patron de Bruxelles, une allusion à l’appui prêté par la ville à la fondation ou à la réorganisation de la faïencerie.
En 1724, Philippe, le fils unique de Mombaerts, lui succéda et, grâce à l’appui de quelques membres de l’aristocratie, donna un nouvel élan à sa fabrication. La ville lui assura, le 14 août 1731, les avantages qu’elle avait jadis accordés à son père: l’exemption d’accise sur une pièce de vin, sur 12 aimes ou tonnes de double bière et sur 40 aimes de petite bière, et celle du service de la garde bourgeoise ; en attendant quelle lui eût procuré un emplacement pour ses matières premières, elle lui assigna, le 22 décembre 1732, une indemnité annuelle de 40 florins; puis, après lui avoir, le 14 décembre 1737, abandonné l’usage d’une partie du chemin de ronde entre le Canal et la Porte de Laeken, en face du chantier existant alors, elle lui maintint, le 3 octobre 1739, cette allocation. Le gouvernement l’exempta des droits de sortie et de tonlieu le 20 octobre 1732. La conquête des Pays-Bas autrichiens par les
Français du temps de Louis XV doit avoir dépouillé Mombaerts de toutes faveurs municipales, car elles lui furent rendues en partie : l’exemption d’accise pour l'aime de vin le 24 octobre 1746, les 40 florins par an le 14 juillet 1750. Mais il ne tarda pas à les posséder de nouveau et elles furent confirmées à sa veuve, le 20 février 1755. Si l’on en croit une assertion d’un rapport du magistrat de Bruxelles, le débit des produits de Mombaerts était très considérable et aurait doublé, et même triplé, si la fabrication avait répondu à la demande.
Philippe Mombaerts n’eut qu'une fille, qui épousa le mercier Jacques Artoisenet et mourut après avoir procréé deux fils, nommés Joseph-Philippe et Philippe-Joseph. Artoisenet s'étant remarié et ayant eu de son second mariage deux enfants, une rupture complète se déclara entre lui et Mombaerts. Il se livra à la fabrication de ce qu'il appelait des « porcelaines fayencées » et réussit, puisque, quatre ans après, il occupait constamment une trentaine d’ouvriers. Lorsqu'il s’adressa au gouvernement, en iySq, pour obtenir le renouvellement en sa faveur de l’octroi accordé à Corneille Mombaerts et Witsenbergh en 1705, il eut à se défendre contre les imputations de Philippe Mombaerts, à qui le magistrat communiqua sa requête. Son ex-beau-père se répandit en doléances, sembla regretter de ne pas s'être retiré en Hollande et dans le pays de Liège, d'où on lui avait adressé, disait-il, de belles offres, et se plaignit qu'Artoisenet eût embauché plusieurs de ses ouvriers (2 avril 1754). L’inculpé se défendit avec fermeté et modération; le magistrat reconnut que ses fours étaient bien établis et leurs produits beaux, bien conditionnés et plus recherchés que ceux de Mombaerts.
C'est pourquoi Artoisenet obtint, le g novembre de la même année, les exemptions ordinaires d’accises, tant pour lui que pour six de ses ouvriers, à la condition que chacun de ceux-ci tiendrait ménage ; il eut aussi une allocation de loyer, portée à 80 florins. En 1765, Artoisenet sollicita pour sa faiencerie le titre d impériale et royale; mais, peu de temps après, il mourut, et ce fut sa veuve qui hérita de ses exemptions, le i5 novembre 1768. L’affranchissement des droits de sortie et de tonlieu lui avait été concédé le 17 août 1754.
Il est à remarquer quà côté de cette fabrique, celle des Mombaerts continua à exister, administrée par les tuteurs des enfants du premier lit d’Artoisenet, à qui elle fut léguée par leur aïeule maternelle , la veuve de Philippe Mombaerts. On la signale parfois, mais ce doit être une méprise, comme appartenant aux hoirs ou aux enfants de Philippe Mombaerts, celui-ci n’ayant eu qu'une fille, morte avant lui. Cette faïencerie fut privilégiée par le magistrat, le 8 juillet 1757, et c’est à elle et non à celle de Jacques Artoisenet que s’applique cette réclame insérée dans le Journal du Commerce (de Bruxelles), du mois de juin 1761 : « P. Mombaers, » manufacturier de fayance de Son Altesse Royale, fabrique à Bruxelles toutes sortes » de fayance, consistant en plats d'épargne, terrines ovales et rondes, terrines en
\rr1
FUj. 4. — Faïence de Bruxelles ;
Collection de M. A. Evenepoel
» forme de choux, melons, artichauts, asperges, pigeons, dindons, coqs, poules, » anguilles, pots à beurre, saucières, cafetières, fontaines, bassins, moutardiers, » poivriers, saladiers petits et grands, saliers, pots à fleurs, plats ovales et ronds, » assiettes, paniers à fruits ovales et ronds, de toute sorte de couleurs, service de table » tout complet, grands et petits lustres à hui et à dix becs, le tout à l’épreuve du feu. »
Voilà bien le cachet spécial de la vieille faïence bruxelloise. Elle se distingue surtout par la reproduction variée et richement coloriée de végétaux et d’animaux. Parmi les objets que l’on reproduit ici, citons d’abord un plat, une soupière, une aiguière. Le plat est ovale et à fond bleu-pâle ; trois grenouilles entourées de coquilles, s’étalent dans un ilôt central, autour duquel nagent quatre poissons; sur la bordure on remarque des plantes, des coquilles, des lézards, des papillons et d’autres animaux (fig. 7). La soupière et son plat sont également ovales et présentent un décor polychrome de branches fleuries et d’insectes (fig. 5). L’aiguière a un décor rocaille en camaïeu volet.
Ces représentations étonnent par l’esprit d’ingéniosité dont elles témoignent. Tantôt c’est un âne formant huilier, dont le bât supporte des burettes décorées de fleurs et
de branchages de plusieurs couleurs (fig. 6); tantôt une poule couveuse décorée en bistre et en jaune, avec crête et pattes en jaune orange, et posée sur un plat décoré en jaune, à bords ornés de fleurs et de fruit, en relief (fig. 1). Ailleurs on remarque des oiseaux de tout genre et surtout des oiseaux domestiques, des tortues, des poissons, des hures, des légumes, des fruits (fig. 2, 3 et 4). Evidemment les objets de ce genre proviennent pour la plupart de la même usine ; c’est une seule idée qui a présidé à leur confection et qui s’est manifestée sous mille formes, dans mille applications différentes. On rencontre parfois des pièces portant le nom de Philippe Mombaerts. Dans ce nombre sont, dans la collection Fétis, une grande soupière polychrome, avec décor dans le genre Rouen et l’inscription ï BRUSSEL, LE i5 NOUVAMBER 1746, P. MOMBAERTS, et, dans la collection de M. Fernand Maskens un damier, avec décors en camaïeu bleu, signé au revers: PH1L1PPUS MOMBAERTS TOT BRUXELLE. 1709 ( sic ; le troisième chiffre est altéré).
A un autre genre se rattachent des produits presque toujours de couleur blanche; têtes d’enfants, poêles, groupes de personnages mythologiques (fig. 9 et 10). Ici nous voyons poindre un art plus raffiné, qui cherche à être classique, tout en subissant l’influence du goût maniéré de l’époque. Ne pourrait-on pas supposer qu’Artoisenet, débutant à l’époque où le style rococo ou pompadour prenait de plus en plus de l’empire, aura voulu effacer ses rivaux en s’écartant de leur manière de travailler. Pour cette cour de Charles de Lorraine, où Cobenzl, le prince de Ligne et tant d’autres se mettaient au service des idées nouvelles en tout genre, il fallait, si on voulait réussir, adopter un genre différent de celui qui avait plu jusqu’alors.
En 1764, les deux fabriques bruxelloises fleurissaient côte à côte. Celle des représentants de Mombaerts comptait trente-six ouvriers, occupés : dix à peindre la
Fi'j. 5. — Faïence de Bruxelles ; Collection de M. F. Fétis
faïence, huit à la façonner, douze à pétrir et préparer la matière, quatre à broyer cette dernière et deux à diriger leurs camarades; celle d’Artoisenet en employait trente, dont huit peintres, dix façonneurs, huit pétrisseurs et préparateurs, deux broveurs et deux chefs-ouvriers. Dans la première on faisait une grande et une movenne fournée, toutes les trois semaines, et, dans la seconde, une fournée tous les vingt jours ; la production annuelle valait en moyenne : chez les Mombaerts 26,000 florins, chez les Artoisenet de 24 à 26,000 florins.
La fabrique Artoisenet appartenait encore à cette famille du temps de l’empire français. Elle devint ensuite la propriété de M. Morren- Artoisenet, à qui les Etatsdéputés de la province du Brabant méridional accordèrent, le 16 novembre 1824, l'autorisation de reconstruire son four, dans la maison rue de Laeken (jadis section 4, n° 571). Il s’est donc écoulé près d'un siècle et demi depuis la fondation de l'usine des Mombaerts jusqu’en l’année i83o, où Morren-Artoisenet exposa à Bruxelles différents objets et notamment des fours en faïence.
La famille Morren a conservé le goût des curiosités de ce genre et en possède encore une collection choisie.
Quant à la fabrique Mombaerts elle devint sans doute celle qui se trouvait il y a 80 ans, rue de la Montagne (jadis section 7, n° 32 1).
Dans sa Statistique du département de la Dp le (p. 1 38 , le préfet Douclet-Pontécoulant en parle avec éloges, ainsi que de sa rivale : « Leurs » progrès, dit-il, vont toujours croissant. La » faïence y est belle, d'un excellent usage et » d'un prix accessible à toutes les classes de » la société, mais ce qui la distingue plus parti- » culièrement, c’est la qualité de la couverte,
» qu'aucun degré de chaleur, aucun frottement » ne parvient à détacher. » D’après un rapport
du maire de Bruxelles au préfet, du 14 brumaire an XI, cette faïence était belle, d’un bon usage et très recherchée.
Fi<j. 6. — Faïence de Bruxelles; Collection de M. A. Evenepoel
A-t-on fabriqué de la porcelaine à Bruxelles au XVIIIe siècle ? A cette question on peut répondre avec assurance : oui et à partir de 1764. Dans les Pays-Bas, Pétrinck, de Lille , avait déjà commencé à produire de cette porcelaine tendre de Tournay, qui a eu longtemps une vogue si méritée. Dans la capitale de nos provinces ce fut un bourgeois de Bruxelles, nommé Van Gierdeghom ou Gieregom, qui établit le premier une manufacture où on travaillait de la porcelaine fine en même temps
que de la faïence. En 1764 on était encore occupé à construire ses fours et l’on ne pouvait rien augurer du résultat de ses essais, mais il ne fut probablement pas très brillant , car Gierdeghom vendit sa fabrique à un mercier, appelé Pierre Wouters, de la famille, sans doute, de ceux qui s’établirent peu de temps après à Andenne. A la demande de Wouters et afin qu’il put augmenter l'importance de ses ateliers, le magistrat lui accorda, le 21 avril 1772, l’exemption de la garde bourgeosie et celle de l’accise sur les boissons jusqu’à concurrence de 12 aimes de bière forte et de 24 aimes de bière faible on braspenninck hier. Wouters, d’après cet acte, faisait de la porcelaine et du ghelysewerck ou faïence.
C’est ici qu’il faut parler des essais de Tervueren, que l’on peut à peine distinguer de ceux tentés à Bruxelles, car on n’ignore pas que les peintres et les simples ouvriers attachés à l’atelier de Tervueren, empruntés probablement à la ville voisine, y revenaient
Fig. 7. — Faïence de Bruxelles; Collection de M. F. Fétis
le plus souvent possible et y passaient presque tout l’hiver. Car que faire dans un bourg isolé ? C’est en 1 767 que l’on rencontre la première mention de l’atelier installé par le prince Charles de Lorraine dans le parc de Tervueren, atelier qu’il dirigeait en personne, dont les produits n’étaient pas livrés au commerce et dont il n'est jamais question dans les documents officiels. Après la mort du prince, le matériel fut publiquement vendu à Tervueren, le 23 avril 1781.
Le petit nombre de produits connus de cette fabrique ressemblent aux terres émaillées de la Lorraine, où le prince avait recruté, entre autres, son peintre Koetzel . Elles en diffèrent néanmoins, ajoute M. Frédéric Fétis, à qui j’emprunte cette indication, par des formes plus sévères, une coloration moins gaie et l’emploi de données décoratives qui étaient en vogue en Belgique à la fin du siècle dernier, par exemple les guirlandes de fleurs en haut relief, relevées à leurs extrémités. Le Musée d’antiquités de Bruxelles possède un magnifique réservoir de fontaine en forme d’urne, aux armes de la maison de Lorraine ; à l’intérieur du pied se trouvent deux
marques en noir, l'une est formée des lettres C. P. ( Carolus princeps ) et 1 autre de trois croissants alignés entre deux traits parallèles.
On a douté qu’à Tervueren on ait fait de la porcelaine, bien que le Catalogue des effets précieux du prince, dressé pour la vente qui eut lieu à Bruxelles le 2 1 mai 1781, contienne un chapitre intitulé: Porcelaine de Tervueren. Or, à cette époque, on distinguait nettement, en français, la porcelaine de la faïence, et, comme on en produisait à Bruxelles depuis 1764, la tentative du prince n'avait rien d’extraordinaire. Au surplus, la disparition de ce Mécène de la céramique provoqua la fondation d'une société qui établit ses ateliers à Monplaisir, au hameau de Helmet, près de Schaerbeek, et qui utilisa sans doute les matières premières, les appareils et le
^.f/pipoy.
personnel dont le prince s’était servi.
On voit chez M. Evenepoel une jatte du genre Saxe, décorée d’un bouquet de fleurs. Son origine est attestée par l’inscription : DE MONPLAISIR A BRUXELLES, ayant en son milieu un grand B, surmonté d’une couronne. Très souvent ce B, assez semblable et couronné de même, caractérise d’autres objets : bols, aiguières, plats, tasses, etc, où l’on remarque souvent un décor de fleurs ou un paysage. Quant à l'écuelle avec le B en bleu , que l'on dit provenir de la vente du prince Charles, ne pourrait-on pas y voir un produit de la fabrique soit de Gierdeghom,soit de Wouters,qui aurait obtenu du gouverneur général des Pays-Bas le titre de son fournisseur privilégié . La fabrication de Monplaisir jouit d’une certaine renommée, mais ne dura que peu d’années, les troubles de la révolution brabançonne ayant détourné les esprits de ce qui se rattachait aux beaux-arts et à l’industrie. En 1791, le notaire De Co-
martin acheta cette manufacture, la fit démolir et ordonna d’en vendre le terrain et les matériaux.
Ce premier essai ne découragea pas d'autres fabricants. L’un d’eux, Chrétien Kühne, de Bruxelles, installa un atelier « de fine porcelaine et de biscuits » dans une villa située entre cette ville et Etterbeek, la même qui a joui, il y a quelques années, d’un regain de célébrité sous le nom de Cour de Toulouse. Un autre, Dominique-Joseph Ris, avec lequel travaillait un artiste du nom de Jean Barr, s’annonça comme étant en état de fournir de très belles et très solides porcelaines, peintes et dorées à l’instar de celles de Sèvres ; elles seraient, disait-il , de première qualité tant pour la peinture que pour la pâte et d’un prix inférieur à celui que demandaient les autres manufacturiers du pays.
Par un acte du 19 octobre 1787, qui devait être considéré comme nul si le travail cessait dans son usine , Kühne obtint du gouvernement autrichien une exemption complète des droits d’entrée, de convoi, de tonlieu, etc, pour les matières premières venant de l’étranger, à condition d’attester que le pays n’en produisait pas de semblable et d’indiquer chaque fois la quotité. De plus, il ne devait pas payer de tonlieu pour la houille et autres matières premières provenant du pays et servant à
Fvj. 8. — Faïence de Bruxelles ; Collection de M. F. Fétis
sa fabrication, ni de droits de sortie, de convoi, de tonlieu pour les objets exportés, soit hors du pays, soit hors des provinces autres que le Brabant. Il fut également affranchi de toute charge personnelle et notamment de l’obligation de monter la garde et de fournir le logement à des soldats, et cette faveur fut étendue à ceux de ses ouvriers qui ne faisaient pas partie des corps de métier. Défense fut faite, sous peine d’une amende de 100 écus, d’embaucher ses ouvriers. Kühne fut autorisé à ouvrir des carrières de sable : à titre gratuit dans les terrains appartenant au domaine, et, à condition de payer une indemnité, dans ceux des particuliers.
Ris sollicita des privilèges du même genre, mais je ne sais quel accueil on lui fit. Le magistrat, à qui sa requête fut envoyée le 26 août 1788 par les gouverneurs généraux, répondit le 18 octobre. A sa connaissance, y est-il dit, aucun autre fabricant de porcelaine et entre autres ceux qui étaient venus depuis peu s’établir dans les environs de la ville (allusion évidente à la société de Monplaisir et à Kühne), ne jouissait d’un octroi exclusif. Quant à la corporation des peintres et doreurs, elle ne prétendait nullement s’opposer aux projets de Ris.
Sa manufacture n’a pas laissé de traces, que je sache. Celle de Kühne et Cie
Collection de M. A. Evenepoel
existait encore une vingtaine d’années plus tard , mais ses succès étaient alors interrompus par les différends qui avaient surgi entre les associés. Elle était (d’après la Statistique du département de la Dyle, p. 1 3q) moins remarquable par l’élégance et la finesse de la pâte que par l’élégance des formes, la beauté des dessins et la solidité des couleurs. Je serais tenté d’attribuer à Kühne quelques faïences : figures grotesques, terrines, beurriers, etc., marqués d’un K. ou de K. I., et de plus parfois, d’une fourche; quant à Ris, il pourrait être le fabricant des objets où l’on voit un R, que l’on considère comme rappelant Philippe Reus, l’artiste modeleur de Mombaerts.
Un autre industriel, sur lequel les renseignements manquent, mais dont l’activité dut être grande, n’est connu que par sa signature, qui se lit sur plusieurs belles pièces, en certains cas accompagnée de son adresse. Je veux parler de Louis Cretté, qui, en 1791, habitait rue d’Arenberg. Mme Léon Suys possède de lui un service de 5 5o pièces, avec décor d’oiseaux et marly doré, et Mme Pigeolet une partie de service, en vingt-huit pièces, avec décor de coquelicots et de bluets. Un instant effacée, pendant la période de guerres et de conquêtes dont la Belgique fut le théâtre, la fabrication de la porcelaine reprit, à Bruxelles, lorsque cette ville se releva avec le rang de résidence royale. Le contact de nos populations avec l’étranger, devenu plus fréquent, leur avait