MAINTENIR POUR LOYAUTÉ
Le règne de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui réunit la plupart de nos provinces sous son sceptre (1419-1467), fut une des époques les plus prospères pour l’orfèvrerie belge.
Grâce au luxe qu’il déployait à sa cour, l’art de l’orfèvrerie
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Fig. 47. — Croix d'argent; (face).
Collection de M. Desmottes
du XIVe siècle, d’un ruban de soie chargé ou, comme disent
prit un développement considérable en Belgique. Toutes nos villes possédaient, à cette époque, des ateliers d’orfèvres qui s’acquirent une grande réputation ; Gand fut toutefois le centre principal de cette brillante industrie. Comme preuve du talent des orfèvres gantois de la fin du XVe siècle, il nous suffira de citer les quatre beaux écussons, en argent, exposés l’année dernière à Bruxelles (n° 1398 de la classe A du Catalogue ) et qui sont l'œuvre de l’orfèvre Corneille de Bonte, reçu maître dans son art en l’année 1472.
Fiy. 48. — Boucle en argent doré,(xv' siècle); Coll, de M. Poswick
Coll. Vermeerscïi
Avant de finir il nous reste à parler des diptyques et des couvertures de livres
liturgiques. Tantôt en ivoire, objets appartiennent autant à On connaît la forme et l'usage des diptyques profanes de l'antiquité. « Ces diptvques, dit Labarte, remontent à une haute antiquité. Dans l'origine ils étaient formés de deux petites tablettes de bois ou d'ivoire se repliant l'une sur l'autre et dont l'intérieur présentait une tablette renfoncée enduite de cire sur laquelle on écrivait. De là le nom de <hnr »■/*.
et de pugillares qu'on leur donna, le premier à cause de leur double pli, le second en considération de leur petitesse, qui permettait de les renfermer dans la main. Ces tablettes étaient entourées de fils de lin sur lesquels on coulait de la cire que l'on imprimait d'un cachet. Elles servirent dès lors
aux missives secrètes Les
diptyques reçurent bientôt une destination plus intéressante.
tantôt en métal, ou en ivoire et métal réunis, ces la sculpture en ivoire qu'à l’orfèvrerie.
élévation, envoyaient à leurs amis ainsi qu’aux personnages d'un haut rang dont ils avaient obtenu les suffrages, et aux gouverneurs des provinces, des diptyques d’ivoire dont les parties extérieures étaient sculptées en bas-relief. On y traçait ordinairement l'image du consul revêtu de tous les ornements de sa dignité, et tenant d'une main la mappa
circensis, rouleau d’étoffe qu’il jetait dans l’arène pour donner le signal des jeux, et de l’autre le scipio ou sceptre consulaire qui était surmonté des figures des empereurs régnants ; on y voyait suivre assez souvent, dans le bas du tableau, une représentation des jeux du cirque dont le consul avait gratifié le peuple lors de son installation.
Les noms du consul et ses titres se trouvaient ordinairement ins- Au temps des empereurs, les fùj-W Croix. d'argent: (rev.) Crits au haut des tableaux. » consuls et les questeurs, pour Collection de m. Desmottes Histoire des arts industriels, consacrer le souvenir de leur I, p. 195.
Dès son origine, l'Eglise eut des diptyques. C’étaient des tablettes ou des catalogues, sur lesquels on inscrivait certains noms pour en conserver le souvenir, et les lire, du moins en partie, dans les réunions des fidèles. Il y avait plusieurs classes de diptyques: ceux des baptisés , où l’on inscrivait les néophytes ; ceux des vivants , qui recevaient les noms du pape régnant, des évêques, des prêtres, des empereurs, des rois, des princes et des bienfaiteurs de l’Église; ceux des saints , dans lesquels on mentionnait les personnes ayant illustré l’Église par le martyre ou une grande sainteté de vie ; enfin ceux des défunts pour les recommander aux prières de la communauté. Les noms étaient inscrits sur les deux faces intérieures du diptyque : d’un côté les vivants, de 1 autre les morts. Mais, comme ces faces ne pouvaient contenir qu'un nombre très restreint de noms, on inséra, pour remédier à cet inconvénient, des feuillets de parchemin entre les deux tablettes.
Les tablettes des diptyques les plus anciens ont ordinairement en longueur le double ou même le triple de leur largeur ; plus tard, leur forme se rapproche du carré.
Aux premiers siècles, les chrétiens se servirent souvent des riches diptyques consulaires pour y inscrire et renfermer leurs catalogues sacrés ; ils firent cependant, déjà à cette époque, exécuter pour leur usage des tablettes ornées de symboles exclusivement chrétiens. On peut donc, sous le rapport de l'origine, distinguer deux espèces de diptyques sacrés : les diptyques consulaires convertis en ecclésiastiques, et les diptyques purement ecclésiastiques. On conservait autrefois deux de ces diptyques à Liège : l’un à la collégiale de Saint-Martin, l’autre à la cathédrale de
Saint-Lambert. Le premier, de l'année 44g, représente le consul Flavius Astyrius assis sur la chaise curule, ayant un lecteur de chaque côté. Le premier feuillet de ce diptyque est perdu, le second est conservé dans le musée de Darmstadt. Le diptyque de Saint-Lambert, connu sous le nom de diptyque de Liège , est de Flavius Anastasius, devenu consul d'Orient en 517. Le consul y figure avec les attributs et les accessoires énumérés ci-dessus. Le premier feuillet a passé dans la Kwist Kammer de Berlin, et a pu être admiré à l’exposition de l’art ancien du pays de Liège organisée cette année ; la direction du musée d’antiquités de Berlin a eu la gracieuseté de prêter cet objet pour toute la durée de l’exposition.
Les diptyques purement ecclésiastiques étaient le plus souvent en ivoire, quelquefois aussi en métal. Ils avaient leurs faces extérieures ornées de sculptures ou de ciselures représentant le Christ et la sainte Vierge, des scènes empruntées à l’histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, ou des symboles chrétiens.
A l’exposition de Bruxelles figuraient les deux diptyques anciens en ivoire que nous reproduisons en gravure. Le premier, (fig. 5 o) , qui malheureusement ne conserve plus qu’un seul feuillet , date probablement du VIe siècle. On y voit un évangéliste bénissant d’une main et tenant un livre de l’autre. Cette image semble n’être qu’une copie médiocre d’un des évangélistes qui ornent le devant du siège dans la célèbre cathedra de Saint-Maximin à Ravenne. Au revers, notre feuillet porte, à l’encre, les noms des huit évêques qui gouvernèrent 1 église de Liège de 840 à 956. Le deuxième diptyque exposé au champ de manœuvre est celui de la cathédrale de Tournai (fig. 54). Sur le premier feuillet le Christ est représenté de trois manières : i° attaché à la croix et entouré de quelques-unes des représentations symboliques en usage dans la scène du crucifiement au moyen âge ; 20 sous le symbole de l’Agneau divin placé dans une auréole circulaire portée par deux anges, 3° glorieux dans une auréole elliptique. Sur l’autre feuillet on voit saint Nicaise avec son diacre saint Florent et son lecteur saint Jocond.
Lorsque l’usage de lire les diptyques pendant les offices fut tombé en désuétude, on utilisa les tablettes sculptées et ciselées pour la couverture des évangéliaires et d’autres livres sacrés. C'est pour cette raison qu’on donne souvent le nom de diptyque à
tj.
Fin. 50. — Feuillet à diptyque ivoire (vue siècle); Eglise de Tongres
d'anciennes couvertures d'évangéliaire, lors même qu'elles ne proviennent pas d'un diptyque proprement dit, mais ont été sculptées spécialement pour la reliure d'un livre.
Les livres des Evangiles étaient ornés, à l'extérieur, avec une grande richesse; l’or, l'argent, les émaux et les pierres précieuses se prodiguaient sur leurs couvertures et, pendant longtemps, on eut l'habitude de les renfermer dans des cassettes ou coffrets richement travaillés. Saint Grégoire de Tours raconte qu’au VIe siècle le roi Childebcrt revenant de l'Espagne rapporta parmi d'autres trésors, vingt boîtes à évangéliaire, le
tout en or pur et décoré de pierreries.
Les couvertures d'évangéliaire peuvent être divisées en deux classes : celles composées de lames métalliques et celles en ivoire ciselé.
Parmi les premières, il y en avait de simples, sans figures, et même quelquefois dépourvues de toute ornementation artistique ; les autres, au contraire , encadrées dans des bordures richement travaillées, étaient ornées de verroterie cloisonnée, d’émaux et de ciselures en relief.
Les couvertures d'ivoire des premiers siècles ont été conservées jusqu'à nos jours en bien plus grand nombre que celles en métal précieux. Cependant, on n'est pas en droit de conclure de ques, les couvertures
ce fait qu’autrefois aussi les premières étaient plus répandues que les secondes ; car la plupart des couvertures d’or et d’argent ont été jetées au creuset pour employer à d'autres usages le métal provenant de leur fusion.
Les sujets figurés sur les couvertures d’évangéliaire en ivoire et en métal ont été, pendant longtemps, les mêmes que ceux des diptyques. C’étaient des symboles ou, plus souvent encore, des scènes empruntées au Nouveau Testament, et principalement à l’histoire de la vie et de la passion de Notre- Seigneur. Lorsque l’image du Sauveur occupe Fais supérieur, on trouve régulièrement celle de la sainte Vierge sur Fais inférieur.
De même que les tablettes des diptyd’évangéliaire étaient, dans le principe, deux ou trois fois plus hautes que larges ; celles qui se rapprochaient du carré étaient rares, et ordinairement en métal. Ce n’est que depuis le commencement de la période romane que cette dernière forme a prévalu.
Jusqu’au IXe siècle les couvertures d'ivoire furent très fréquentes, et peut-être même plus répandues que celles en métal ou en émail. Du IXe au XIIe siècle, l'ivoire est souvent encadré dans une bordure métallique ; enfin, pendant la période ogivale on abandonne généralement l’ivoire et le métal seul, enrichi, surtout au XIIIe siècle, d’émaux et de pierreries, couvre les plats des livres liturgiques.
Fig. 51. • — Pyxide Collection de M. Desmottes
L'ivoire de Tongres (fig. 52) nous offre un beau spécimen de couverture de livre liturgique, formée d’une plaque d'ivoire, encadrée dans une bordure. La plaque date du IXe, et l’enca-
F'kj. 52. — Couverture d'évangéliaire Eglise de ToDgres
drementdu XlVesiècle.
Sur la plaque on voit le Christ en croix , imberbe et attaché par quatre clous. Au-dessus de la tête du Christ deux anges soutiennent une couronne ; plus haut se trouve une main sortant des nuages, symbole de Dieu le Père. Les angles supérieurs sont remplis à la droite du Christ, par le Soleil, sous les traits d'un homme à tête rayonnante et tenant une torche, et à la gauche, par la Lune , sous la forme d’une femme tenant également une torche et ayant la tête ornée d’un croissant. A la droite de la croix une femme, personnifiant l’Eglise, tient d’une main une branche à trois feuilles, image de la très sainte Trinité , et de l'autre une bannière flottante à longue hampe.
A gauche une autre femme, la Synagogue, s’éloigne, une palme à la main, tournant la tête comme pour injurier le Christ. La sainte Vierge et saint Jean occupent leur place ordinaire. Au pied de la croix, la résurcouvertures métalliques de la période ogivale est celle de l’évangéliaire de l’ancien prieuré d’Oignies, exécutée par le frère Hugo, et dont nous avons parlé ci-dessus. Une autre couverture également remarquable , bien inférieure cependant sous le
Fig. 53. — Couverture d’évangéliaire Eglise de Tongres
rection des morts.
Dans les angles inférieurs de la plaque :
à droite, la personnification de la Terre, femme demi-nue allaitant un serpent enroulé autour du bras droit et tenant un rameau dans la main gauche ; à gauche celle de l'Océan, homme barbu, la tête surmontée de deux serpents disposés en forme de croisant ; il porte dans la main droite un poisson, et épanche une urne de la gauche.
Cette manière de représenter la scène du crucifiement avec les accessoires que nous offre l’ivoire de Tongres, fut très usitée du IXe au XIIe siècle. Ces accessoires, dont les uns sont historiques , les autres purement allégoriques , peuvent s’interpréter : La nature angélique, céleste et terrestre, assistant au sacrifice de l’Homme- Dieu sur la croix, et en recueillant les effets salutaires, la Synagogue réprouvée, l’Église formée, le genre humain réparé et recevant le gage de la résurrection de la chair.
Une des plus riches et des plus remarquables
rapport du travail artistique, fait partie du trésor de Tongres. Elle est en argent et date de la îin du XIVe ou du commencement du XVe siècle; nous la reproduisons dans notre (fig. 53). Les plaques sont travaillées au repoussé et en partie dorées. La sainte Vierge y est représentée, entre saint Pierre et saint Paul, avec l’Enfant sur le bras gauche. Un arc trilobé couronne ce sujet et des rosaces à six pétales décorent le champ sur lequel se détachent les figures. Les bords qui forment l’encadrement sont ornés de gracieux rinceaux; l’on y voit, de chaque côté, sous des dais, d’abord le Sauveur à mi-corps et bénissant, puis le baptême du Sauveur, enfin les deux
Fig. 54. — Couverture d’évangéliaire Eglise de Tournai
saint Jean, le Précurseur et l’Evangéliste. Les quatre angles sont ornés des emblèmes des évangélistes. Quatre cabochons, présentant une forte saillie sur toute l’ornementation, protègent les ciselures.
Au moyen âge les couvertures des livres liturgiques sont souvent désignées dans les inventaires sous le nom de textes ; elles portent même encore ce nom lorsque le manuscrit qu’elles recouvraient a disparu. Plusieurs anciens inventaires mentionnent des textes sans escriptures .
Nous voici à la fin de notre tâche. Nous avons essayé d’esquisser rapidement, à grands traits, l’histoire de l’orfèvrerie religieuse jusqu’à la fin du XVe siècle. Nous cédons
maintenant la plume à un collègue, archéologue savant et érudit, qui nous fera suivre les diverses phases de cet art.
Chanoine REUSENS.