ORFÈVRERIE CIVILE
In sacra inque eoronas.
ETTE devise qui accompagne les armoiries de la communauté des orfèvres de la ville de Paris, proclame les deux manifestations principales du même art : l’orfèvrerie religieuse et l'orfèvrerie profane.
Vases sacrés, et couronnes : voilà notre œuvre! affirme cette fière devise.
Fig. 1. — Broc en argent repoussé, Les piemieiS xvn>? s.) ; Collection de m. Stein viennent de passeï
sous les yeux du lecteur ; et les maîtres habiles qui exécutèrent les œuvres magnifiques que nous avons à décrire, étaient dignes certes de ciseler des couronnes d’or pour orner le front des rois.
Un art ayant de si nobles aspirations ne pouvait qu’honorer ceux qui le pratiquèrent avec tant d’éclat, et qui justifièrent par leur talent le vieux dicton: ORFÈVRE NE DÉROGE PAS.
L’orfèvrerie civile, comprenant les objets fabriqués en métaux précieux, destinés à orner les palais des rois, les demeures somptueuses des nobles, et des riches bourgeois, suivit à toutes les époques les perfectionnements, ou Fig. 2. — Insi gne des ménétriers du beffroi, (xve s.) la décadence de l'orfèvrerie religieuse. Soumise Musée de la ville de Gand
aux mêmes lois organiques, construite d’après
les mêmes procédés de fabrication décrits avec une clarté et une science remarquables dans le chapitre précédent, elle eut cependant une destinée entièrement différente. Les
événements politiques, les guerres, les calamités publiques eurent une influence néfaste sur la destinée de tous les objets précieux en général. Le marteau du Vandale, et le creuset du fondeur, guidés par des sentiments différents, s’unirent cependant souvent dans une pensée de destruction commune. Mais leur influence désastreuse fut bien plus grande encore sur les objets profanes, que sur ceux destinés à l’ornementation des églises, ou aux besoins du culte. Ces derniers, par leur destination même, échappaient beaucoup plus facilement à la destruction. On ne se faisait aucun scrupule d’anéantir, par suite des besoins amenés par la dureté des temps, ou par simple caprice, les objets d’un usage usuel, ou consacrés parle luxe. Mais on ne se décidait que bien rarement à détruire
Fig. 3. — Collier de chef-d'homme d’une gilde d’arquebusiers, argent repoussé et ciselé; Collection de M. Osterrieth
les reliquaires, châsses et autres objets précieux, rendus sacrés par leur destination.
La nature même de la richesse au moyen âge, explique l’abondance de ces pièces d’orfèvrerie civile à de certaines époques, et leur pénurie en d’autres circonstances. Ces œuvres d’art étaient comme la réserve métallique des rois et des grands seigneurs. On transformait ces métaux précieux en objets de parade, qu’on montrait avec orgueil dans les jours de splendeur ; mais qu'on se hâtait de faire fondre quand le besoin d’argent se faisait trop vivement sentir. Cette manière de conserver ses richesses était même une garantie contre la prodigalité ; car on hésitait probablement plus d’une fois avant de faire fondre une œuvre d’art longtemps conservée avec amour, et qu’on voyait disparaître à jamais. Ce sentiment de conservation, naturel en toutes circonstances, devenait presque un devoir quand il s’agissait d’œuvres sacrées ; surtout à cette époque
de croyance absolue, et de foi naïve, et forte. C’est ce qui explique l’absence presque totale, et en tout cas l'extrême rareté d’objets d’orfèvrerie civile à l’époque du moyen âge ; tandis que les chefs-d’œuvre consacrés au service du culte chrétien, sont relativement nombreux, et le seraient encore davantage, si le mauvais goût du siècle dernier, et la tourmente révolutionnaire qui le termina, n’en avaient fait disparaître un grand nombre. Où irons-nous chercher des œuvres d’art, servant à l’ornementation des palais, que nous puissions opposer à ces manifestations incomparables de l’art de l’orfèvre
Fig A. — Collier de la gilde des Carabiniers de Nivelles ; appartient à la société royale des Carabiniers, à Nivelles
qu'on appelle le paliotto de la basilique ambroisienne de Milan, ou le retable d’or de l’église de Bâle? Le musée de l’Hôtel de Cluny expose avec orgueil, il est vrai, les couronnes des rois Goths. Mais si ces spécimens splendides d'orfèvrerie gemmée sont parvenus jusqu’à nous, c’est que les unes sont purement votives, et que les autres, celles du roi Recces vinthus et celle de Sonnica, tout en ayant été portées par ces souverains, lors de leur sacre, furent offertes à l’autel après la cérémonie du couronnement. En restant même dans le domaine de notre exposition, que pouvons-nous
offrir dans ce chapitre consacre' à l’orfèvrerie civile, qui puisse être comparé à ces splendeurs qui étaient l’honneur et la gloire de l’art religieux ? Ai-je besoin de préciser davantage, et de citer le polyptyque de l’ancienne abbaye de Floreffe, la couverture
d’évangéliaire du Frère Hugo, la couronne reliquaire de la cathédrale de Namur !
L’aiguière en vermeil de Madame la comtesse d’Aspremont-Lynden seule lutte avec avantage pour l’honneur de l’orfèvrerie civile, mais produit splendide d’une toute autre époque, nous retombons avec elle dans la glorification de l’esprit paien, foulant aux
pieds en vainqueur, les deux manifestations consécutives de l’art chrétien: le hiératisme roman, et le mysticisme gothique.
L’emploi des pierreries est très caractéristique chez tous les peuples qui envahirent les Gaules, et cette ornementation brillante est plus exclusivement, même plus tard, l’apanage de l’orfèvrerie civile. La représentation de la figure humaine devient aussi plus fréquente. L’esprit sémitique répandu en Orient exerça une influence, peu profonde il est vrai, sur nos contrées ; mais par nos relations avec Byzance, on n’y échappa pas complètement ; et la représentation de la figure humaine dans l’iconographie de ces époques reculées, ne
tut d abord permise que dans quelques rares scènes cynégétiques. Cette réserve dura plus longtemps encore dans l'ornementation des ouvrages sacrés, à cause des craintes de 1 idolâtrie, qui renaissaient parfois, et se manifestaient par les excès des iconoclastes.
Les orfèvres exécutant leurs oeuvres pour les rois, ou pour les églises, travaillaient d'après un modèle, et recevaient du trésorier du prince, ou de l’abbaye, les métaux précieux, qui leur étaient fournis suivant les besoins du moment. On reconnaissait qu’un certain déchet était possible, par la manipulation, ou la purification du métal. Mais cette tolérance ne s’étendait pas jusqu’à faire bénéficier l’ouvrier de toutes les rognures
et limailles. Il fallait qu’il en rendît un compte exact, l’œuvre étant achevée.
Ce fut en suivant rigoureusement cette coutume, que saint Eloi, l’illustre patron des orfèvres, gagna la confiance de Clotaire II, prédécesseur de Dagobert. L’histoire, ou la légende, rapporte que le roi voulait faire fabriquer un fauteuil d’or tout incrusté de pierres précieuses. Eloi, chargé de ce travail, reçut une quantité d’or et de pierres précieuses si considérable, qu’il fabriqua avec les mêmes matériaux un deuxième fauteuil, sans soustraire, dit le chroniqueur, un seul grain-, de l’or qui lui était confié, ne suivant pas en cela l’exemple des autres ouvriers, qui se rejettent sur les parcelles qu’emporte la lime rongeuse, ou la flamme dévorante du fourneau.
Cette mention de fauteuils d’or, enrichis de pierreries, ne doit pas nous surprendre. Bien souvent les matières les plus précieuses furent mises en oeuvre pour fabriquer des objets d’orfèvrerie très importants. Charlemagne qui fut obligé de faire venir des orfèvres de Byzance, à cause de la barbarie qui régnait alors dans les Gaules, possédait un nombre considérable de ces grandes pièces destinées à la décoration de ses palais. On retrouve l’existence de sièges, de trônes, de lits même entièrement construits en matières précieuses, combinées souvent avec l’emploi de l’ivoire, dont la blancheur mate, et douce, s’accommodait fort bien des reflets brillants de l’or, ou des scintillements des pierres précieuses.
On mentionne également un grand nombre de pièces d’orfèvrerie, probablement des
surtouts de table, représentant en relief des villes entières et d’autres sujets cosmographiques.
Le principal élément de décoration du commencement du moyen âge consistait en filigrane, mêlé aux pierreries.
Ce filigrane, d’abord obtenu au moyen de deux fils ronds entrelacés, fut ensuite formé par des fils plats passés au laminoir. Ils suivaient toutes les sinuosités d’un dessin préconçu, et jetaient sur la plaque de métal, une ombre relevée vivement par les points brillants des pierres précieuses. Ces pierreries, ordinairement des cabochons, presque toujours embatés au lieu d’être sertis, se semaient sur toute la surface de la plaque métallique, soit isolément, soit en quinconces éblouissants. D’autres parties obtenues par le repoussé, ou la gravure, servaient en quelque sorte d’encadrement à ces zones brillantes. Les émaux enfin, empruntant à l’oxydation des métaux, leurs tons chauds et variés, vinrent achever une oeuvre, qui, par ses exquises harmonies de couleur, et la pureté de style de sa composition, devait réunir tous les éléments décoratifs, et jeter un défi audacieux aux siècles futurs.
Ce genre de fabrication appartient particulièrement aux orfèvres de la fin du XIIe, et du commencement du XIIIe siècle. Alors nous voyons éclore une ère nouvelle de prospérité, et c’est à l’art du fondeur que nous devons ces coulées remarquablement belles, d’une pureté de métal parfaite, obtenues d’un seul jet, souvent à cire perdue, donnant à la fois les parties planes et les ornements les plus délicats.
Le XIIIe siècle, malgré les frais énormes occasionnés par les croisades, fut une époque féconde en belles œuvres d’orfèvrerie. C’était à qui posséderait la plus riche vaisselle d'or et d’argent , malgré les édits somptuaires que les rois publièrent à différentes reprises, pour mettre un frein à ce luxe ruineux. Les dressoirs, et les crédences gémissaient sous le poids des aiguières, hanaps, drageoirs dorés, émaillés, et couverts de gemmes. Sur les tables se dressaient ces élégantes nefs d’orfèvrerie
Fig. 7. — Aiguière en argent repoussé et ciselé (xwçsièele' ;
Collection de M. le comte oe Ribeaucourt
reproduisant avec minutie, tous les agrès, et jusqu’aux moindres détails d'un vaisseau. Elles étaient décorées d'émaux, de pierreries, et leurs voilures de soie flottaient au vent. Ces vaisseaux minuscules recélaient dans leurs flancs tous les ustensiles dont on se servait pendant les repas ; et cachaient même dans un recoin bien obscur, quelque contre poison apporté par une main prudente.
Mais ne cherchons pas seulement dans les palais les traces de ce siècle fécond ; portons nos yeux plus bas , et nous trouverons dans les plus minimes objets de fabrication usuelle, une recherche de la forme, qui prouve que les raffinements du goût étaient à la portée de la multitude. Ce n’est pas seulement le luxe qui fait connaître
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Fig. S. — Aiguière et plateau en étain (xvie siècle ; Collection de M. Vermeersch
une époque et son degré de civilisation ; mais c’est en étudiant les objets de fabrication courante, qu'on peut se rendre compte si les éléments de l’art avaient pénétré dans les classes inférieures de la société. Tout le monde ne peut évidemment étaler de la vaisselle d'or et d'argent; mais si minime que soit l’objet, ou la fortune de son propriétaire, il peut avoir une forme heureuse, tout en étant parfaitement approprié aux offices qu’on attendait de lui.
Parmi les procédés rapides usités au XIIIe siècle, et qui donnaient un aspect riche, avec une grande facilité de travail, on remarque surtout l’emploi des plaques de cuivre étampées, et gravées. Les moules et les matrices d'un style excellent que les orfèvres possédaient en grand nombre, permettaient de varier à l'infini leurs ornements,
et ils produisaient ainsi fort économiquemeut, les rinceaux et les frises les plus compliqués, jusqu’aux folioles les plus menues. Pour les pièces importantes, et d’un travail soigné, on continuait, il est vrai, à repousser à la main tous les ornements.
mais l’ensemble décoratif était le même ; et le pauvre comme le riche pouvait demander à l’art des satisfactions, qui de nos jours semblent réservées seulement aux classes privilégiées.
les rois et les empereurs Ils éblouissaient l’Europe entière par l’éclat de leurs armes, et plus encore, peut-être, par la richesse et la magnificence de leur cour.
Cette prospérité était d’autant plus remarquable qu’elle était unique en ce moment. La Francemême, qui fut si longtemps le centre du goût et du luxe, expiait alors ses longues guerres intestines, et était devenue à son tour tributaire de nos provinces. Le luxe insensé des ducs de Bourgogne, et leur faste, qui éclipsait tout ce que la tradition rapporte de la magnificence des rois, s’étaient étendus partout, et du prince au plus minime bourgeois, la recherche la plus raffinée, et le luxe le plus coûteux, s’étaient répandus dans les ameublements, dans la vaisselle, dans les bijoux, dans les
La réunion de nos diverses provinces, ' sous le sceptre de la maison de Bourgogne, avait donné aux derniers ducs une puissance que leur enviaient
Fig. 9. — Statuette de Ste-Catherine de Bologne, (xvie siècle) ; Collection de M. Vermeersch
harnais de guerre, qui étaient couverts de pierreries et de perles. On s harnachoit d orfaverie , suivant l’expression de Martial d’Auvergne. Ce luxe excessif avait été accompagné d’un progrès remarquable dans toutes les manifestations de l’art.
La peinture, sous le nom collectif d’école de Bruges, produisait alors ses chefsd’œuvre éclatants que le temps n’a pas encore altérés.
ouvrages, tandis que des œuvres plus légères, et plus facilement transportables , tels que statuettes détachées, ou bien des retables s’exécutaient en Flandre même, pour être ensuite transportées dans l’Europe entière. Aujourd’hui encore ces œuvres prouvent par leur nombre et leur beauté, l’immense éclat de l’art en Belgique à cette époque, dont le rayonnement s’étendait non seulement en
Les sculpteurs belges se Fig. 10. — Baiser de Paix, (xvie siècle); France, et en Allemagne, répandaient partout pour Collection de m. Vermeersch mais jusqu’au fond de la exécuter sur place leur grands péninsule Ibérique.
Nous ne parlerons pas de l’architecture qui élevait ces édifices, ces tours ciselées comme par la main des fées, ni de la musique, qui, encouragée par ces princes, était cultivée avec succès, non seulement dans le pays, mais même en Italie, par des musiciens belges. Les chroniques allemandes relatent l’impression produite par
l'excellente musique de Charles-le-Te'me'raire, qui se faisait entendre le soir aux habitants d'Aix-la-Chapelle et de Trêves.
Le souvenir de ces richesses se retrouve dans les archives de nos anciennes
communes, qui regorgent de documents relatant le faste de ces princes.
Nous extrayons de l’un des nombreux inventaires de Charles - le - T éméraire, conservés dans les archives de Lille, et compulsés avec la patience d'un savant et l'enthousiasme d'un artiste, par Monsieur le comte de la Borde, la nomenclature suivante: 167 chapelles d’or, et d'argent doré, 60 bassins de vaisselle d’or, q.5 coupes et gobe-
Fig. 11. — Email limousin (xvie siècle); Collection de M. Desmottes
lets en cristal, serpentine, albâtre et cassidoine, le tout garni d'or, 26 coupes en argent doré ,
1 o nefs d’argent,
1 7 drageoirs d’ar- 1 gent doré, 69 pot p d’argent doré , 57 tasses d’argent doré et , d’argent blanc, 68 flacons d’argent doré , 41 aiguières d’or et d’argent doré, etc..
Nous ne citons ni les armes, ni les menus joyaux , et pièces d’accoutrement. Tout cela n’est que le relevé sec et aride de ces
trésors. Il faut lire avec quels soins et quelle exactitude le trésorier relate les moindres détails de ces objets d’orfèvrerie, et avec quel amour il s’étend sur les belles
ciselures et les riches émaux dont ils étaient chargés. Il mentionnait" également minutieuse ment les diamants, les rubis ballais et autres pierres précieuses, qui garnissaient la plupart de ces œuvres d’orfèvrerie. Car on ne se contentait pas d’employer l'or et l’argent travaillés avec art ; ce n’étaient partout que chatoiements de pierreries, et que ruissellements de perles.
La générosité de ces
Fiij. 12. — Portrait de Jacques de Thiennes, émail de Léonard Limousin; Collection de M. le comte Thierri de Limburg-Stirum
princes égalait leur luxe, et ils étaient non seulement les pourvoyeurs de leurs familles, sans oublier les fameux bâtards de Bourgogne, et de leurs serviteurs ; mais tout leur était prétexte à cadeaux : noces, ambassades, fêtes et tournois.
Que d’objets merveilleux fabriqués en Belgique, sont peut-être cités maintenant comme ayant été faits dans le pays, où le hasard, ou le reflux des destinées humaineslesont
fait échouer! Nous aurions des centaines d’extraits à reproduire à l’appui de ce que nous avançons. Nous nous contenterons d’en citer quelques-uns, pour montrer en même temps la scrupuleuse fidélité des descriptions, et l’exactitude des trésoriers des ducs de Bourgogne.
Fig. 13. — Pendant en or émaillé (xvi« siècle); Collection de M. Posvick
Voici le compte payé à Jehan Pentin, orfèvre, et marchand de joyaux, demeurant à Bruges, rien que pour cadeaux et prodigalités faits par Philippe-le-Bon, suivant détail ci-après :
« Les sommes de six cens soixante deux salus d’or et cinquante livres du pris de XL groz monnoie de Flandres la livre lesquelles M, S. le duc a ordonné lui estre paiées et délivrées comptant, pour les parties qui s’ensuient.
C’est assavoir : pour ung tableau d’or pesant IIIm ouquel a une image de nostre dame, et de St-Jehan Baptiste esmailliez de blanc, garny de
VIII balaiz, XXX grosse perles pesans environ III karas la pièce et ung gros saphir, que M. S. a fait prendre et achetter de luy, et icelluy donné à révérend père en Dieu, l’archevesque de Coullongne, quand il vint devers lui en sa ville de Brouxelles au mois de novembre MIIIIXXXI, du priz de II IIe salus d'or.
A luy pour VI tasses d’argent que M. S. a données à Guillaumin le chasublier, le jour de ses nopces XLII. L4.
A luy pour ung très riche collier d’or garny de IX perles,
IX rubis, et ung fermai! pendant audit collier aussi garny de deux grosses perles, ung bon ruby, et une grosse fleur de dyamant que M. S. a donné au S. de Croy son chevalier,
conseiller et premier chambellan, le jour de ses nopces au pris de Ve salus.
A luy pour ung fermail garny de III perles et ung ruby que semblablement M. S. a donné pour le pris aux joustes, le premier jour des nopces dudit Sire de Croy, XXX salus.
A Guerardin Cludin, orfèvre demeurant à Bruges, la somme de VIe XXVIII escuz
de XXX gros l’escu pour les parties qui s’ensuivent :
C’est assavoir : pour ung fermail d’or garny d’un ballaiz quarré, d’une grosse perle, et d'une fleur de dyamant du pris de IIIe escuz d’or, lequel fermail M. S. fit donner à son cousin le duc de Clocestre, et pour deux dyamants et deux anneaux d’or, lesquels pareillement M. S. fut donner à deux chevaliers de l’Ostel de son cousin le roy d’Angleterre. »
Ce ne furent pas seulement quelques orfèvres qui eurent l’honneur de travailler pour les ducs de Bourgogne. Les archives de Lille mentionnent de l’an 1 370 à 1482 les noms de plus de 320 orfèvres, qui reçurent pour leurs travaux une part plus ou moins grande, des trésors inépuisables de ces princes. Plusieurs de ces noms existent encore, et l’on peut dire que c’est en quelque sorte le livre d’or des familles Flamandes ou Brabançonnes.
Gand et Bruges peuvent revendiquer également, d’avoir porté l’art de l’orfèvrerie à son haut degré de splendeur et de prospérité. Ce fut en 1 338 que les orfèvres de Gand reçurent leur règlement, sous l’administration du premier échevin Jean Speliaert. Ce règlement dit que les pièces d’orfèvrerie seront en or à la touche de Paris, ou en argent à la touche d’Angleterre. Les chefs de corporation avaient un poinçon pourj garantie de bonté du métal, et pour contrôler les œuvres de la communauté.
Fig. 14. — Grande buire en étain (xviies Collection de M. Schaffees
Fig. 15. — Vase de corporation en étain (xvie siècle) ; Collection de M. Osterrieth
On conserve encore à l'hôtel-de-ville de Gand les tables en cuivre sur lesquelles sont grave's les noms et marques des orfèvres gantois en 1454. Ces tables précieuses ont figuré à notre exposition.
Les registres de la corporation des orfèvres de Gand, commencent à l’année 1400 sous le doyennat de Coersen Vandemoere. La corporation se composait alors de 5 1 maîtres. Les orfèvres de Bruxelles formaient déjà un corps de métier important vers 1266. Ils demeuraient dans le quartier encore appelé aujourd’hui : le Cantersteen. Tout en ayant le droit de vendre exclusivement les ouvrages d’or et d’argent, ils furent cependant réunis jusqu’en 1424 aux corporations des forgerons, et des armuriers. Leurs armoiries étaient : trois coupes d’or en champ de gueules avec la devise : omnibus omnia.
De tous ces innombrables artistes, qui illustrèrent leur art et leur pays, un seul, peut-être, laissa des œuvres existant encore, et qu’on peut lui attribuer avec certitude. C'est le gentil gantois Corneille de Bonte , orfèvre très habile du duc Charles , suivant l’expression de Jean Lemaire de Belges , le poète secrétaire de Marguerite d’Autriche.
», Orfèvre, ciseleur, et graveur de sceaux, Corneille de Bonte, ou de Bondt, fils de Martin, naquit à Bréda vers le milieu du XVe siècle. Il vint se fixer à Gand vers 1469, et fut reçu membre de la corporation en 1471, sous le décanat de Jean
de Lannoyt. Il devint promptement l’un des plus illustres membres de ce puissant corps de métier, dont il fut réélu le doyen à sept reprises différentes. Il mourut à Gand en 1 5 1 1 , et la date de sa mort est précisée par un acte passé devant les échevins de Gand, le 20 janvier i5i2, par lequel la veuve de de Bounte, dame Elisabeth Gheraerts et ses deux gendres Gilles Quarreel, et Jean Welle reconnaissent avoir vendu à l’orfèvre Nicolas van Heulthem , la propriété nommé Inghelbosch, située dans la rue longue de la monnaie, et se composant d’une brasserie, des ateliers, et de la boutique de feu Corneille de Bounte. Il eut deux frères également orfèvres, Jean et Pierre de Bounte. Ce dernier commit une série de méfaits, qui finalement le firent mettre à mort, à Gand en 1489.
Nous n’avons à nous occuper ici que du modeleur et de l’orfèvre.
Une simple mention rappellera qu’il exécuta également pour nos souverains des matrices de sceaux. Parmi ces œuvres sigillographiques, il suffit de citer le sceau équestre de Marie de Bourgogne, représentée chassant, le faucon sur le poing, et les sceaux de majesté de Maximilien d’Autriche.
Le poinçon de Corneille de Bonte, avant i486, représente l’Hermine héraldique (en flamand bout). A partir du mois d’août i486 il l’enferma dans un ^C majuscule de caractère gothique, initiale de son prénom. Les plaques officielles de i486 à i5oi portent ce dernier monogramme.
Deux de ses œuvres d’orfèvrerie sont parvenues jusqu’à nous : un vase aux saintes huiles provenant de l’abbaye de Baudeloo et appartenant à M. Onghena, n’a pas figuré
Fig. 16. — Vase de corporation, (xvne siècle) ; Coll, de M. Osterrieth
à notre exposition. Heureusement nous avons pu livrer à l’admiration des artistes et des archéologues sa production principale bien connue. C’est l’écusson exécuté pour les magistrats de la ville de Gand, et représentant l’antique symbole de la vieille cité flamande: LA PUCELLE DE GAND, assise sous un dais dans une chaire de style ogival, et posant la main sur le lion de Flandre qui se dresse devant elle. Au dessous se voit un e'cu aux armes de la ville de Gand, soutenu par deux lions accroupis. Une bordure formée de branches noueuses, en souvenir de la maison de Bourgogne, encadre entièrement cet écusson muni à son sommet d’un anneau de suspension. D’après le contrat passé avec maître Corneille de Bonte, le 4 juin 1482, ce bijou exécuté en quadruple exemplaire, coûta près de trente neuf livres de gros, ce qui représenterait aujourd’hui plusieurs milliers de francs. Les deux autres écussons appartenant également à la ville de Gand sont de François Triest l5J5j2, et de Pierre Franck, ce dernier daté de i 55q. Les quatre écussons ciselés par de Bonte se distinguent de ceux exécutés postérieurement, par une exécution plus soignée, une grande finesse de ciselure, et surtout par l’exquise élégance des figurines, déjà alourdies sous les influences d’une autre époque, dans les imitations des deux autres orfèvres.
Nous quittons à regret cette brillante période qui laissa dans l’histoire de nos arts nationaux une trainée lumineuse, qui malheureusement ne se reproduisit plus.
Les colliers de corporations nous serviront de transition toute naturelle entre le moyen âge, et la renaissance.
Ce fut en effet au XVe et au XVIe siècle que les gildes et sociétés de tir brillèrent d’un vif éclat, et qu’elles firent exécuter une grande partie de ces colliers qui, au nombre d’une cinquantaine, furent un des succès les plus incontestés de notre exposition rétrospective.
L’organisation des gildes d’archers, d’arbalétriers, et plus tard d’arquebusiers, se rattache intimement à l’existence de nos libertés communales. Avec elles naquirent ces corporations destinées à maintenir l’ordre dans la cité, et à défendre ces immunités et ces franchises si chèrement acquises. Jaloux des privilèges qui leur furent accordés par leurs souverains, et fiers de leur antique renom d’adresse, ces hardis communiers ne négligeaient aucune occasion de se perfectionner dans leurs exercices favoris.
Ordinairement on élevait dans Une prairie, ou dans un jardin un mât, au haut duquel se trouvait un oiseau en bois peint qu’on appelait Papeguay, et qui avait la prétention de ressembler plus ou moins à un perroquet. Celui qui avait l’heureuse chance de l’abattre, était proclamé durant toute une année le roi de l’oiseau, et portait dans les cérémonies, et fêtes publiques, ces magnifiques colliers existant encore en grand nombre, et qui furent une des plus brillantes manifestations de l’art de l’orfèvrerie.
Le souvenir de la fête patriotique du 16 août 1880 est encore présent à la mémoire de ceux qui eurent le bonheur d’y assister. Tous les cœurs furent saisis d’une généreuse émotion en voyant nos vieilles corporations, fières de leurs insignes séculaires, venir témoigner, à l’ombre de leurs étendards flétris, de leur amour profond
pour le sol sacre' de la patrie, et de leur attachement inalte'rable à ces Jiberte's démocratiques, pour lesquelles leurs aïeux avaient versé le plus pur de leur sang.
Les rois et les princes assistèrent souvent à ces exercices, et ne dédaignèrent même pas d'y prendre part.
Philippe-le-Bon animait les tireurs par sa présence. Charles V, âgé de 12 ans, ayant abattu l'oiseau dans un tir du grand serment de Bruxelles, fut proclamé roi de l’oiseau. Le souvenir enfin de l'Infante Isabelle obtenant le prix de l’arbalète est encore vivace
Fitj. 17. — Petit plat en étain, (xvi® siècle) ; Collection de M. Vermeersch
dans nos provinces. La princesse fut conduite au milieu de l’enthousiasme populaire au maître-autel de l’église du Sablon, où elle reçut les insignes de sa nouvelle royauté.
Charles II, roi d’Angleterre, et Henri, duc de Glocester, honorèrent souvent de leur présence le serment de saint Sébastien de Bruges. En 1 656, la confrérie reçut du duc de Glocester une flèche en argent en souvenir de son séjour à Bruges. Cette flèche figurait également dans la vitrine contenant les souvenirs de nos anciennes gildes (salon royal, n° 83).
Dans le registre des membres de ladite confrérie de saint Sébastien à Bruges, se trouve l'acte suivant écrit de la main de Charles :
« Aujourd’huy le 3e d’aoust 1 65 6, Chaerles seconde, roy de la Grande-Bretagne, France et Yrlande, pour faire honneur éternel à la confraternité de Ste-Sebastiaen, se daigne de se escrire confrère de la dicte confrérie, et de sa grâce royale promet de faire paier après sa mort la somme de mille escus, ce 3e aoust, Charles R. Als stadhouder presendt, Salomon de Maldeghem, als hoofmaester presendt Van Liekerke ; Sebastiaen Van Maldeghem. »
Cette riche série de colliers de corporations, présentait cependant une lacune déplorable. Le plus ancien collier du pays, celui de la corporation des orfèvres gantois du XVe siècle, ne figurait pas à notre exposition.
Heureusement nous en possédions d’autres d’une époque plus récente, mais non moins merveilleux. Trois de ces colliers, de style et de facture différents, sont reproduits dans cet ouvrage.
M * [ Celui exposé par M. Osterrieth d’Anvers, tout en étant bien du XVIe siècle, présente encore certaines réminiscences du siècle précédent. Dans les enroulements capricieux de la flore qui orne son pendentif, on retrouve, très adoucie, la brisure de l’arc ogival. Ce pendentif contenant les statuettes de saint Georges et d’un saint roi est à lui seul une œuvre exquise.
4/Plus riche peut-être que le précédent, le collier exposé par M. le baron Alphonse de Rohtschild, nous séduit moins. C’est pourtant là encore une œuvre d’un travail excellent, et rien n’égale la délicatesse de ses rinceaux de feuillages délicieusement ajourés. Ces rinceaux portent sept plaques d’applique en vermeil, représentant des lapins sortant de leurs terriers.
On y trouve aussi les statuettes de St-Georges, de Ste-Agnès, et de St-Michel. A la partie inférieure est suspendu par une chaînette un écusson armorié, qui porte au revers l'inscription : Heer Cornelis Van Berghen, heer Van Zevenberghen, coninck an : i 547, den 1 8 Julii.
Le collier de la gilde des arbalétriers de Nivelles, est composé de neuf écussons, ciselés en vermeil, avec les armes de Charles-Quint, et les statuettes de la Vierge, et de Ste-Gertrude. On retrouve dans le noble aspect de ce collier, et dans l’élégance de ses motifs d’ornementation, la majesté de son impérial donateur, et l’influence féconde de la plus belle moitié de ce XVIe siècle, si fertile en œuvres de grand goût.
Nombreux sont les colliers qui mériteraient, par l’illustration de leur origine, ou la perfection de leur travail, de figurer ici. Mais d’autres devoirs nous réclament. Cependant, nous ne quitterons pas ces glorieux insignes, sans donner un souvenir attendri au modeste collier formé de plaques de plomb de la gilde « de jongleeden » de Melveren, qui tout ébloui d’un si brillant voisinage, semblait vouloir se dérober à tous les regards. Si humble qu’il paraisse à nos yeux, il s’est étalé bien souvent lui aussi sur la poitrine d’un héros de ces concours d’adresse, tout fier de sa royauté éphémère.
Fig. 18. -
- Aiguière et plateau en étain ;xrie siècle)
U commencement du XVIe siècle, le style gothique, accablé sous les ornements parasites, avait perdu ses grandes lignes générales, et dans l’ogive infléchie on retrouvait à peine cette acuité de l’arc, base essentielle de toutes ses combinaisons architectoniques, ou ornementales. Etouffé sous les fleurs, il ne lui restait plus qu’à mourir.
Ce fut nécessairement de l’Italie, toujours rebelle à toutes les influences du nord , que devait arriver la révolution artistique connue sous le nom de : Renaissance, et caractérisée par les revendications de la liberté individuelle, et par le triomphe de l’esprit païen; c’est à dire de la matière sur le mysticisme chrétien. Le style ogival ne s’implanta jamais complètement sur ce sol imprégné des souvenirs du Paganisme, dont le génie se retrouvait partout, jusque dans la poussière des chemins. Dès le XIIe siècle, le sarcophage antique qui reçut le corps de la mère de la comtesse Mathilde, exerça une influence considérable sur la sculpture italienne. Ces traditions se perpétuèrent malgré toutes les innovations qui tentèrent de détruire cette puissance. Au quinzième siècle enfin, sous la puissante impulsion des Ghiberti, et des Donatello, le mouvement devint général, et l’Italie entière salua avec enthousiasme l’aurore de cette renaissance, qui devait remonter vers le nord, et envahir à son tour l’Europe entière, en se soumettant aux caprices et aux exigences du climat de chaque peuple.
Deux types particuliers de décoration, exercent une influence absolue sur toutes les œuvres de cette époque. L’un, révélé par Nicoletto de Modène, qui, émerveillé du goût charmant des fresques couvrant les murs des salles basses antiques, les imita à son tour avec succès. Les compositions inspirées par ces peintures connues sous le nom de grotesques, se sont pliées à toutes les exigences de l’art industriel, et consistent principalement en personnages réels, ou fantastiques, en palmettes, et en candélabres.
L’autre type, d’un goût plus simple, eut pour protagonistes les maîtres faïenciers de l’école d’Urbino, et pour éléments principaux de décoration, les entrelacs, les termes, les dragons et les chimères.
Ces deux combinaisons ornementales, assimilées aux aptitudes artistiques de chaque
peuple, furent les sources fécondes où puisèrent tous les ornemanistes du XVIe siècle.
Impétueux et surabondant en Italie , exquis et sagement concentré en France, ce style eut dans les Flandres son génie qui lui fut propre; et tout en s’inspirant tour à tour des écoles Italienne, Française, ou Allemande, nos artistes surent toujours dégager leur personnalité de toutes ces influences étrangères.
L’Italie cependant, exerça constamment sur eux une attraction extraordinaire, et leur desideratum fut toujours de visiter au moins une fois cette terre promise des arts.
La statuette de sainte Catherine de Bologne (fig. 9) montre le génie de l’école Italienne, sous sa forme la plus austère, et cette figure solennelle nous rejette loin des productions mercantiles de l’art industriel. C’est à l’art le plus noble, et le plus pur, que nous devons cette œuvre qui paraîtra toujours belle. Quelle noblesse dans cette attitude sculpturale ! Et l’on s’arrête inquiet, devant le mystérieux sourire, qui se dessine sur ces lèvres énigmatiques. Ah! si l’âme peut se dégager des voiles épais de la matière, elle reflète ses aspirations divines sur cette figure émaciée, illuminée vaguement par les joies profondes de l’éternité....
Nous possédions à notre exposition un autre spécimen merveilleux de cette époque féconde en œuvres d'orfèvrerie. L’aiguière en vermeil de Madame la comtesse d’Aspremont-Lynden offre à nos yeux éblouis tout ce qui peut charmer. Le dessin de cette aiguière, classique dans sa panse ovoîde, se contourne à son sommet, et trahit la préoccupation d’un artiste ennemi des sentiers battus, aimant les audaces nouvelles, tout en étant amoureux de la pureté de la forme. L’originalité des figures formant l’anse, et soutenant le bec ; la composition pleine de feu, les délicatesses habiles du marteau et du burin qui produisaient les bas-reliefs de la panse ; tout nous indique que nous sommes en présence d’une œuvre forte, qu’on chercherait vainement à critiquer.
Maintenant pouvons-nous revendiquer cette production remarquable comme étant nationale? Il nous en coûte de l’avouer, mais nous la croyons d’origine étrangère. Sa forme générale, le style emporté et plein de feu de ses bas-reliefs, tout trahit une provenance, ou du moins une influence italienne, que nous n’osons nier.
Fig. 19. — Coupe en vermeil (xvne siècle); Collection de M. H . Evenepoel
Nous ne parlons jusqu'à présent, que de l'aiguière même. Pouvons-nous émettre la même opinion relativement au bassin? Nous ne le croyons pas. Un examen attentif nous démontre que ce n’est ni le même dessinateur, ni le même orfèvre qui ont exécuté ce complément indispensable. Ce bassin est fort beau certes ; authentique et indiscutable, nous ne le nions pas. Nous croyons même qu'il fut fait pour compléter la pièce principale, car on y remarque une recherche évidente, mais pas toujours couronnée par le succès, pour rester dans la manière de l’aiguière. Mais nous n'y retrouvons ni la même impétuosité dans le mouvement des figures, ni la même habileté de main dans les repoussés et les ciselures. Tout y est, en un mot , moins spontané, et plus recherché, moins primesautier, et plus enclin à rester dans une sobriété de style, qui se trahit dans la roideur des attitudes des figures principales. Nous nous trouvons, nous semble-t-il, en présence d’une autre influence, que nous irons chercher, non au midi, mais de l’autre côté du Rhin. Habitué aux élégances vives de l’art italien, on retrouve presque toujours dans les créations de l’art allemand, une élégance cherchée, et quelque peu pénible. Cette facilité heureuse qu’avaient les artistes italiens, de trouver sans peine des motifs de décoration qu’ils livraient avec prodigalité, les Allemands s’en montraient plus avares, ou plus sobres, si on le préfère ainsi.
De là peut-être une pauvreté relative, mais aussi une sûreté de main, et un savoir profond, dont ils ne se départiront jamais.
Très orné en de certaines parties, le plateau est , comparé à l’aiguière , d’une simplicité qui se trahit surtout dans les godrons ornant seuls la gorge allant du Marly à l’ombilic.
Peut-être une direction unique fit-elle défaut pour l’exécution de ce chef-d’œuvre, et les deux parties, livrées à des artistes différents, subirent l’influence de leur goût personnel, et du milieu dans lequel se fit leur éducation artistique. Œuvre splendide en somme, une des gloires de notre exposition, honorant la
famille qui la possède, et sait l’apprécier. La noble dame qui nous confia cet objet, a eu le courage de résister aux offres princières faites pour lui enlever cette œuvre depuis si longtemps dans sa famille. Cet amour de l’art, et ce beau désintéressement, sont trop rares en Belgique, pour ne pas mentionner un fait aussi honorable ; et toujours nous nous inclinerons avec respect devant la noblesse des sentiments, s’alliant si bien à la noblesse de la race.
L’aiguière de M.le comte de Ribeaucourt, moins brillante, moins chatoyante surtout que la précédente, se recommande cependant par des qualités nombreuses, et surtout parla
Fig. 20. — Coupe en vermeil xvne siècle) ; Collection de M . le chevalier Heyndrickx
sage harmonie de sa forme classique. Ses repoussés sont également fort bien exécutés, et d’un style excellent. C’est là aussi une de ces œuvres somptueuses, qui se détachent merveilleusement sur le chêne bruni, ou sur l’ébène brillant des dressoirs et des bahuts.
Une troisième aiguière appartenant à MM. les barons de Turck, complétait cette belle
série. D'une époque plus récente , d’une forme moins pure, et plus alourdie, elle est cependant bien intéressante, à cause de son style éminemment flamand. Sa provenance même est indiscutable , puisqu’elle porte le, poinçon de la ville d’Anvers.
Malheureusement son propriétaire actuel, pour des raisons probablement excellentes, mais que nous ignorons, ne nous a pas permis de la reproduire ici. Nous le regrettons, car l’influence du terroir qui s’y fait vivement sentir, en eût rendu l’étude fort intéressante. On précise exactement son lieu de fabrication, on pourrait préciser de même l’année de sa naissance et l’on est tenté d’attribuer à Van Opstal, les dessins d’après lesquels ont été exécutés les repoussés ornant la plate-bande de l’ai-
- Ostensoir en argent ciselé (xvne siècle); Collection de M. Vermeersch
pièce d’orfèvrerie, il nous faudrait remonter plus haut, et chercher une personnalité plus illustre, tant l’influence du style Rubénien s’y fait vivement sentir. C’est lamême facilité décorative et la même exubérance de formes. Les sirènes et les néréides élèvent au dessus des flots leurs corps charnus, aux reins cambrés, et se livrent aux étreintes de tritons, qui ne mourront jamais que de pléthore. Mais si la magie de la couleur rendant jusqu’aux frissonnements de la chair, fait oublier parfois le dessin, violent et heurté, il n’en est pas de même dans les œuvres plus froides, qui empruntent à la ligne seule leurs éléments de succès.
L’ostensoir (fi g. 21) porte les mêmes poinçons que l’aiguière de MM. de Turck, et l’on y trouve des détails d’ornementation absolument pareils .
Il est donc aussi de
Cependant, pour Fig. 21.-
caractériser l’école qui inspira cette
fabrication anversoise, et on peut l’attribuer au même orfèvre. Cette pièce, tout en ayant bien le cachet de son époque, semble avoir gardé dans la sveltesse de ses lignes générales, quelques réminiscences de la noble élégance du style gothique. Les deux anges qui accompagnent les colonnes composites ont une belle allure et rien n’est plus gracieux que le petit édicule supporté par des termes ailés, et abritant une statuette de la Vierge.
L aiguière de M, Parmentier est une aimable transition entre ces œuvres encore
Aiguière en vermeil ; Collection Je Madame la comtesse J'AspremoN't T. vn d e s
pures de formes, et les pots et buires dits à casque, dont on a tant abusé en orfèvrerie, et en céramique. L'ombilic du plateau présente un fort joli motif ornemental formé d'entrelacs harmonieux.
Enfin puisque l'art ennoblit tout ce qu'il touche de sa main divine, nous citerons aussi l'aiguière (fig. 8) œuvre du potier d’étain Gaspard Einderlein, émule du suisse François Briot.
Nous ne nous plaindrions jamais de l’abondance de ces buires en forme de casque,
si elles étaient toutes aussi charmantes que celle de M. A. de Munck. La gravure en est fort bonne, et les ciselures en sont excellentes.
Nous avons voulu terminer ici cette série d’aiguières, bien que cette dernière appartienne à une toute autre époque.
Les émaux de M. Desmottes, et de M. le comte de Limbourg-Stirum nous ramènent
au XVIe siècle, et nous obligent à parler d’un art qu’on ne pratiqua jamais en Belgique, mais qui fut une des gloires les plus incontestées de l’orfèvrerie française. Les premiers émaux peints, ou sur apprêt, ne furent qu’une application nouvelle des émaux de basse taille sur relief. On dessinait sur la plaque de métal au moyen de traits opaques, puis on recouvrait ce dessin monochrome d’émaux translucides colorés. Le brillant du métal apparaissait en de certains endroits voulus, et on rehaussait le tout par des paillettes d’or.
L’émail (fi g. 1 1) appartient à cette époque archaïque de l’émaillerie sur apprêt. Il est dû au plus ancien praticien de Limoges, chef d’une lignée d’artistes, qui a jeté un grand éclat à partir du XVe siècle. Léonard Penicaud, ou Nardon en patois limousin, naquit vers l’an 1470. La date de sa mort est inconnue, mais on mentionne encore son existence en 1539. Ce qui rend les émaux de Nardon Penicaud facilement reconnaissables, c’est le ton des carnations modelées en blanc, sur un fond vineux,
Fig. 23. — Aiguière et plateau en argent ciselé, fin du xvne siècle ; Collection de M. A. de Munck
et la présence de paillons imitant les pierreries, qui ornent les orfrois des personnages représentés. Le revers de ces émaux est couvert d’un contre-émail grossier et opaque.
Le tableau reproduit appartient à M. Desmottes, le collectionneur Lillois bien connu. Cet amateur ardent d’objets d’art, a bien voulu faire acte de bon voisin, et avec une courtoisie à laquelle nous rendons hommage, il a choisi dans son riche cabinet une série d’objets de grand goût, pouvant intéresser la Belgique.
Dans les émaux peints de la seconde période, la plaque de métal entièrement recouverte par des préparations successives, n’intervient plus en aucune manière dans la gamme des tons. Pour les portraits, les émailleurs limousins, après avoir préparé les carnations en émail blanc, se détachant sur un fond noir, modelaient les traits du visage au pinceau enduit de bistre brun . Les vêtements ordinairement fort sombres recevaient des rehauts d’or ; mais les clartés du linge, et spécialement des collerettes, étaient produites par des couches successives d’émail blanc.
Le portrait que nous reproduisons est incontestablement l’œuvre de Léonard
Limousin, le plus illustre, et le plus célèbre émailleur de Limoges, qui vécut de i5o5 à Ô77. Ses premières œuvres se ressentent encore de l’influence allemande, mais
Fig . 24. — Fontaine et Bassin en argent ciselé (xvnie siècle; ; Collection de M. Van Nieuwenhuys
à l'époque brillante de sa carrière, il fut l’un des plus fervents disciples de cette école de Fontainebleau si éminemment Française, si remarquable par sa grâce efféminée, et par l’allongement exagéré des proportions. Mais ce qui rendit Léonard
supérieur à tous ses rivaux, c’est l'exécution des portraits de personnages illustres, qu’il reproduisit avec la même fidélité que son contemporain François Clouet, et avec une connaissance approfondie des ressources de l’émaillerie.
Nous avons devant nous un homme jeune encore, à la figure fine et fatiguée par les
plaisirs du monde, ou les travaux de la guerre. C’est bien là un des seigneurs de la cour des derniers Valois, ces rois efféminés parés comme des femmes. Il est coiffé d’une toque, et vêtu d’un pourpoint tailladé. C’est un excellent échantillon de la manière de ce maître, dont les œuvres sont rares, et fort recherchées.
Le pendant en or émaillé, numéro 2127 du catalogue, appartient à la même époque. Il reste si peu de bijoux du XVIe siècle, que nous devons Fig. 25. -Sucrier en argent repoussé (Louis xvi); nous estimer heureux de rencontrer dans lacollec- Coiiection de M. Ruelens tion de M. Poswick, au moins un échantillon
de ces joyaux d’un goût, et d’un travail parfois si merveilleux, que les femmes attachaient à leur corsage, où ils s’alliaient merveilleusement aux couleurs éclatantes du velours et du satin. Le caractère énigmatique d’Henri III, ce roi androgyne, si cruellement pieux à ses heures, se retrouve dans un autre pendant en forme de tête de mort. Dans la partie supérieure du crâne on voit le
~ f/M / po«'J
Fig. 26. — Soupière en argent ciselé (xvme sièclei ; Collection de Mme la baronne de Joigny de Pamele
Saint-Sacrement soutenu par deux petits anges; et dans la partie inférieure, un cercueil contenant un squelette émaillé blanc sur noir. C’était un joyau tout à fait de circonstance, quand ce souverain se donnait la discipline dans les rues de Paris. Le possesseur actuel de ce bijou, M. Poswick, est un raffiné ne recherchant que des petits chefs-d’œuvre introuvables pour tout autre, et qui semblent aller au devant de lui, entraînés par une affection réciproque.
Les vitrines consacre'es à l’exhibition des pièces d’orfèvrerie offraient un grand nombre de coupes, de hanaps, de gobelets, portant le poinçon des bons faiseurs d'Augs bourg et des Pays-Bas. Une de ces coupes est tout à fait hors ligne par sa provenance, son gracieux profil, et les finesses rares de ses repoussés et de sa ciselure. Cette coupe en vermeil fut offerte par le petit serment des arbalétriers ou serment de Saint-Georges à Bruxelles, à son chef-homme Gilles de Busleyden, créé chevalier par Albert et Isabelle en 1 5 g g , et élu bourgmestre de Bruxelles en 1 6 1 g . Une tige munie d’un nœud ornée de trois tètes de bélier s'élance d'un pied trilobé, et supporte la coupe à double renflement.
Chaque renflement est formé de six lobes. Les supérieurs présentent les trois vertus majeures de l'arbalétrier : La force symbolisée par le lion, l'agilité par le cerf, la patience par le chameau ; puis les emblèmes des récompenses des vainqueurs ; le vin d'honneur, les fleurs, la musique.
Le couvercle est surmonté d'une élégante figurine d'arbalétrier en armes, tenant un bouclier sur lequel sont représentés : sur la face, saint Georges terrassant le dragon et au revers les armoiries des Busleyden, avec l'inscription :
IO (NKER) g. van busleyden, hofman van de groote gulde.
Fig. 27. — Surtout de table, vermeil repoussé (xvinc siècle) ;
Coll, de M. le comte Van den Steen de Jehay
Fig. 28. — Rafraichissoir, argent ciselé (xviii® siècle) ; Collection de Mm® la comtesse Nathalie Van den Steen de Jehay
Il faut citer parmi les orfèvres de la Renaissance que la vieille école Flamande peut opposer aux autres nations :
Les frères van Vianen qui établirent un célèbre atelier d'orfèvrerie à Londres.
Le poète flamand Jean Thieullier, doyen de la chambre de rhétorique de Malines (de peoene) qui exécuta la chasse de Saint Rombaut.
Jacques Dartois, argentier du prince-évéque de Liège, Jean Théodore de Bavière, auteur des portes du tabernacle de Saint-Jean à Liège.
De Backere, sculpteur et fondeur de métaux, auteur du tombeau érigé à la mémoire
Ide Marie de Bourgogne. Il maniait aussi bien le burin de l’orfèvre que le marteau du sculpteur. Philippe-le-Beau lui commanda plusieurs ouvrages d’orfèvrerie : entr’autres en i 5oi , des ornements en vermeil pour un harnais à la mode de Turquie; en i5o2, une coupe d’argent à couvercle ciselé, qui fut offerte au nom du duc de Luxembourg (le futur Charles-Quint) à l’occasion de la naissance d’un enfant, au grand Jehan le nain de Philippe-le-Beau. Ce grand artiste mourut à Bruxelles le 5 janvier 1 527. Nous n’avons aucune de ses œuvres d’orfèvrerie à reproduire ici, mais le merveilleux cénotaphe existe toujours à Bruges, où il proclame éloquemment le génie de ce sculpteur qui ne dédaigna pas de produire aussi des coupes ciselées.
Fig. 29. — Rafraîchissait.’ en argent ciselé (Louis XVI) ; Collection deM. le comte Obert de Thieusies
lNS l'histoire de tous les arts, on trouve des e'poques de splendeur, et d’autres d’une pauvreté relative. Quand un style a donné par la combinaison de ses motifs décoratifs, tout ce que l’imagination d’artistes habiles a pu en tirer, l’esprit humain , toujours inquiet et en quête de nouveautés , tâtonne et cherche à satisfaire le goût du public avide de changements.
Le style delà Renaissance avait subi ses trois modifications , successives : A l’abondance de la première période, avait succédé la délicatesse de son apogée, pour ramener bientôt ( à son déclin une surcharge de mauvais goût.
Une réaction se produisit cependant vers le milieu du XVIIe siècle, mais elle n’eut pour résultat que quelques œuvres raides, et entièrement dépourvues de grâce. Les savantes harmonies de la ligne droite, et des courbes régulières, tombèrent bientôt entièrement en discrédit; et l'on se jeta dans la fantaisie à outrance qui se manifesta d’abord par l’ampleur de formes, et la somptuosité de mauvais aloi qui caractérisèrent la fin du XVIIe siècle.
Le style baroque ou rocaille, qui prit naissance à la manufacture de Meissen en Saxe, exerça une influence prépondérante sur tout le petit art au XVIIIe siècle. Ce style se distingue par ses aspérités innombrables, et par ses formes contournées que l’œil se fatigue à suivre dans leur ligne serpentine. Il succéda à l’ampleur majestueuse mais non sans grandeur de l’époque de Louis XIV, et l’afféterie souvent la plus mesquine régna sans partage.
Maintenant si, faisant abstraction de nos sentiments personnels, nous nous mettons au point de vue de l’époque qui vit naître ces productions efféminées, nous sommes prêts à reconnaître que les objets créés sous l’influence de ce style faux, mais gracieux, ont parfois une élégance et une distinction relatives. Pour pouvoir les apprécier impartialement, il faut se pénétrer de l’esprit de ce siècle aimable,- qui préférant le joli au beau, ne comprenait les arts et le luxe, que comme un complément indispensable du bien-être, et du charme de la vie.
La ligne droite était bannie comme trop rigide en toutes choses ; les meubles, et
les sieges mêmes, se contournaient en tous sens, et se modelaient en quelque sorte sur le corps humain, pour pouvoir Fe'treindre plus voluptueusement.
Si nous inspirant des règles de l’esthétique pure, nous condamnons ces méandres illogiques et ces boursouflures intempestives, nous subissons cependant l’influence de sentiments plus intimes, qui nous amènent à reconnaître l’ensemble séduisant de cet élégant mobilier français du XVIIIe siècle. Aux orfèvreries massives, ou tourmentées des Ballin, des Messonier, des Germain, donnons un cadre formé par des meubles de Boule, ou de Riesener, des pendules de Falconnet, ou de Clodion, des plafonds de
Boucherou de Fragonard, des porcelaines tendres de Sèvres ou de Tournai: avec un entourage spirituel de seigneurs à talons rouges, et de galants abbés, et nous aussi serons subjugués par cette contagion du joli, à laquelle on échappe difficilement.
L’influence française et saxonne sur les arts somptuaires du XVIIIe siècle, est manifeste et indéniable. Nous eûmes aussi à cette époque des artistes habiles ; mais ce furent de brillantes individualités qui soutinrent la lutte sans faiblir, plutôt qu’une école ayant ses traits caractéristiques.
L’orfèvrerie n’échappa point à cette loi commune, et nous retrouvons dans les œuvres magnifiques de François Beghin, l’orfèvre montois, le style riche et surchargé de Thomas Germain, dont les œuvres avaient répandu la renommée dans l’Europe entière, et qui eut même l’honneur d’être chanté par Voltaire :
Et ces plats si chers que Germain
A gravés de sa main divine
Fig. 31. — Cafetière en argent repoussé (Louis XVI) ; On retrouve dans l’œuvre des deux
Collection de M. Delmotte artistes les mêmes éléments décoratifs.
Les rocailles au ton mat se détachent en blancheur sur le fond d’un contour gracieusement arrondi. Les mêmes animaux et légumes, servent de bouton au couvercle des soupières, et des daubières, ornées d’écussons d’armoiries.
Ajoutons que l’orfèvre montois subit sans fléchir cette lourde comparaison, et qu’il se maintient comme modeleur et ciseleur à la hauteur du maître Français, dont le nom était alors synonyme d’orfèvre accompli.
La comparaison que nous établissons entre les deux maîtres n’est applicable qu’à la première manière de Beghin, dont la soupière reproduite (fig. 26) est un remarquable échantillon. Cette pièce exécutée à Mons en 1766, porte sur sa panse une armoirie
qui se compose de deux écussons ovales, réunis sous une couronne de duc. L’écu de gauche porte de gueules au chevron d’or, accompagné de trois trèfles d’argent ; l'autre est d'azur à la croix d'argent. Le premier de ces écussons appartient à la famille Bachelier ; le second est celui de la famille Bouscy-Vertaing.
Jean-François-Joseph Beghin. naquit à Mons le 11 septembre 1727. Il fit son apprentissage chez Gaspard Joseph Marescaut , fut reçu maître en 1752, et élu doven en 1761 et 1779- Par décision du 18 mars 1778 il fut choisi pour remplacer Pierre de Bettignies comme orfèvre du chapitre des chanoinesses nobles de Sainte Waudru. Il fut chargé de « raccomoder et de redorer la châsse de Madame Sainte Waudru » et reçut pour ce travail la somme de 35oo florins. Enfin, comme en fait foi son acte de décès, il mourut le 16 septembre 1787, à l’âge de soixante ans.
François Beghin au déclin de sa carrière renonça à ces exubérances ornementales, auxquelles il avait sacrifié jusqu'alors. Il subit, lui aussi, l'influence de la réaction qui se manifesta à la fin du siècle dernier, contre les extravagances du style rocaille.
Les dieux et les déesses de l'Olympe avaient fait leur temps ; on était fatigué de toute cette majesté mvthologique, et l’on s'éprit des paysanneries, et des scènes morales de Greuze. A ces excès de grandeur ou de corruption succéda une affectation de simplicité, et de vertu. Les princes envièrent les bergers d'Arcadie ; et la reine Marie-Antoinette oublia, en gardant ses moutons dans les jardins anglais du petit Trianon, les allées solennellement ennuyeuses de Versailles.
Ne croyez pas cependant qu’on redevint puritain ! Le dix-huitième siècle ne renonça pas si vite à ce qui fit son charme ; les marquises déguisées en bergères eurent soin de ne rien perdre de leurs avantages, et s'attifèrent toujours de manière à laisser au moins deviner sous la gaze du corsage, tout ce que l’on avait pris l'agréable habitude de voir avec moins de mystère.
Du reste l'amour ne perdit aucun de ses droits : ses emblèmes favoris se retrouvent partout mêlés aux instruments de jardinage, ou aux houlettes enrubannées des bergers. Des tourterelles se becquetant dans une couronne de roses traversée par le myrthe de l’amour, et le flambeau de l'hyménée, accompagnaientainsi la représentation des délassements champêtres.
La cafetière (fi g. 3i) date de cette époque d’élégante simplicité, et le beau mascaron barbu soutenant le couvercle a une fière allure qui rappelle les créations d’une toute autre période. Elle appartient à Monsieur Delmotte, l’arrière petit-fils de Beghin, qui a recueilli avec un soin pieux des dessins, et autres documents artistiques, ayant pour auteur l'orfèvre montois dont plusieurs œuvres figuraient à notre exposition.
D'autres maîtres habiles prirent également part au mouvement artistique de cette dernière transformation de l’art.
Nos vitrines contenaient une suite brillante de surtouts de table, et de vaisselle
Fig. 32. — Cafetière époque Louis XVI Collection de M. Pigeolet
historiée et ciselée ; œuvres remarquables des Van Poucke, des Tiberghien, de Gand, et des trois Bettignies, autres représentants de cette orfèvrerie Montoise si longtemps en renom.
Tout cela est fort riche, et surtout fort brillant, mais pour célébrer toutes ces splendeurs avec le lyrisme qu’elles méritent, il me manque une chose essentielle : la foi. Ce qui se sent bien, s’exprime bien, dit un précepte classique; mais, vous l’avouerai-je ? toutes ces fameuses cafetières, tous ces illustres moutardiers ont le don de me laisser complètement froid. Cependant pour trouver mon chemin de Damas, nulle occasion n’eût été meilleure ; ma conversion eut été justifiée par les qualités
Fig. 33. — Plateau en argent repoussé (Louis XIV) ; Collection de M. Sloers
réelles de ces œuvres, et les prouesses de ciselure accomplies par ces maîtres de l’échoppe et du burin.
Nous reconnaissons volontiers que la fontaine et le bassin exposés par M. Van Niewenhuys sont des œuvres décoratives du plus grand mérite, démontrant une fois de plus qu’on a toujours aimé en Flandre l’orfèvrerie ample et cossue déjà connue au XVe siècle sous le nom de grosse vaisselle, qui dénote chez ses possesseurs des habitudes de luxe apparent et bourgeois.
Le petit plat (fi g. 33) est une des dernières œuvres où le repoussé intervient presque seul pour produire une chose charmante. Rien de plus délicat que les gracieux rinceaux contournant le sujet principal.
Le sucrier exposé par M. Ruelens est également fort remarquable par son travail
soigné, et plus encore par sa forme originale. Le couvercle nous présente Vénus et 1 Amour endormis; groupe charmant, et plein de douceur, parfaitement approprié à la destination de cette petite œuvre exquise, qui fut dounée par la gouvernante des Pays- Bas Marie-Christine, à un membre de la famille du possesseur actuel.
Nous retrouvons un dernier souvenir de nos corporations dans le flambeau appartenant à M. Oscar Crabbe (fig. 36). Au milieu de chutes de fleurs d’une grande délicatesse, on remarque les ustensiles favoris des Brasseurs.
Le groupe en vermeil de M. le comte Victor Vanden Steen de Jehay, représentant un génie domptant un lion, est un précieux échantillon de ces surtouts de table, qui empruntaient leurs éléments décoratifs non seulement à la combinaison de divers ornements, mais qui aspiraient aussi à rendre la figure humaine.
Fig. 34. — Soupière en argent ciselé (Louis XVI, ; Collection de M. le comte de Mérode Westerloo
Six groupes pareils appartiennent encore à la famille Vanden Steen. Ils ont été exécutés par Pierre de Fraisnes, orfèvre liégeois (1612-1660) ciseleur de la reine Christine de Suède, et donnés par Ferdinand duc de Bavière, prince-évêque de Liège à son grand-officier Lambert Vanden Steen, baron de Saivres,. tréfoncier de Liège, chanoine, comte, grand écolâtre de l’église métropolitaine de Cologne, mort en 1669.
L’élégant rafraîchissoir de M. le comte Obert; la soupière de M. le comte de Mérode, dune distinction rare, malgré ses formes un peu grêles, et la jolie cafetière de M. Pigeolet, sont également des œuvres typiques de l’orfèvrerie belge à la fin du XVIIIe siècle.
Le style Louis XVI, en cherchant la simplicité classique, finit par devenir entièrement pauvre. Les ornements se réduisirent bientôt à ces maigres feuilles de laurier, qui s unirent plus tard aux sphinxs égyptiens, pour produire le style empire, don
nous ne parlerons pas, et pour cause. Cette horrible imitation du grec et du romain représente la décadence absolue de l’art.
Telles furent les destinées du premier de nos arts industriels. Personne ne lui contestera cette' souveraineté, si l’on songe aux nombreuses aptitudes artistiques qu’on exigeait de celui qui aspirait à briller dans cette partie difficile.
L’orfèvre, dit éloquemment le bibliophile Jacob, maniait le crayon comme le peintre, le marteau comme le statuaire, le compas comme l’architecte, le burin comme le graveur, le creuset comme le savant; l’orfèvre était donc essentiellement artiste; on comprend qu il ait fourni des hommes éminents aux différentes catégories de l’art
Le hasard nous a admirablement servi dans la reconstitution de cette partie brillante de nos arts nationaux, en mettant en présence des œuvres écloses à cinq siècles de distance, et dont les auteurs sont connus, et justement célèbres.
Frère Hugo, De Bounte, et Beghin ! Trois jalons lumineux dans l’histoire de l’orfèvrerie en Belgique ! Tous les trois, animés de sentiments différents, ont produit ces œuvres splendides que nous avons pu offrir, toujours belles et éternellement vivantes, à l’admiration des générations actuelles.
L’humble moine de l’abbaye d’Oignies ne rêvait certes pas la gloire quand il offrait son évangéliaire à la Vierge. Courbé sous les arceaux du cloître roman, le corps meurtri par le cilice, il ne songeait qu’à ce Dieu, dont il trouvait peut-être son œuvre indigne.
Au XVe siècle l’idéal s’était élargi, et des idées de liberté devaient hanter le cerveau de maître de Bounte, quand il ciselait la chevelure d’or de la Vierge Gantoise, qui devait paraître à ses yeux, comme la personnification de sa patrie d’adoption. Nous nous représentons volontiers cette main si habile à manier le burin de l’orfèvre, plantant fièrement la bannière de sa corporation sur Fig. 35. -Cafetière (Louis XVI); le marché du Vendredi, et rassemblant autour de Collection de Meiie Clémence Stèvens lui ses bons compagnons pour défendre leurs privilèges
menacés.
La figure line et spirituelle du maître montois, nous ramène à une époque d'habitudes élégantes. La perruque poudrée à frimas sur la tête, un jabot de dentelle au col, il nous apparaît dans la miniature exposée par M. Delmotte, avec toute la désinvolture d'un vrai gentilhomme, et nous apprendrions sans étonnement, qu'à l’exemple de M. de Buffon, il ne travaillait qu’en fines manchettes. Les succès d’artiste ne lui étaient peut-être pas indifférents, mais en vrai enfant de son siècle il devait leur préférer les succès personnels. Sceptique du reste à ses heures, comme le prouve une piquante inscription de son carnet, il avait cependant lui aussi un auguste stimulant, et ses plus belles œuvres ont été inspirées par le prince Charles de Lorraine, dont il a reproduit les traits en argent repoussé.
Tous les trois avaient en eux un idéal particulier, reflêt des aspirations de leur siècle, et sans se rendre compte peut-être de cette influence mystérieuse, ils ont travaillé comme tant d’autres ont combattu : pour Dieu, pour la patrie, pour le roy ! ces trois sublimes inspirations qui ont fait éclore tant d’héroiques vertus, et au nom desquelles on a commis tant de crimes
Nous arrêtons ici l'étude sommaire de cette partie brillante de notre exposition nationale. Nous nous sommes étendus un peu longuement peut-être sur quelques œuvres de prédilection. Mais nous ne le regrettons pas. Si dans les ouvrages spéciaux inspirés par la science, plus que par l’art, les objets représentés tiennent souvent un rang secondaire, et n’ont d’autre ambition que de venir à l’appui des documents écrits, notre devoir à nous, était de leur faire la place belle, et de montrer en quoi ils méritaient l'honneur de figurer dans ce monument élevé à leur gloire.
C'est avec une tristessse indéfinissable, que nous terminons notre tâche, et que nous quittons ces œuvres attrayantes, contemplées pour la dernière fois peut-être !
Cette exposition organisée au prix de tant d’efforts, et dont le souvenir est déjà lointain pour bien des personnes, a-t-elle produit les résultats sérieux qu'on avait le droit d’espérer? La Belgique entière est-elle entraînée par cet élan irrésistible qui se produisit en Angleterre, il y a un quart de siècle, et qui se manifesta de suite par un résultat pratique : la création du musée de Kensington ?
Nous avons beau interroger l'horizon, nous ne voyons rien venir. Nous sommes probablement arrivés à notre insu à cet état de perfection rêvé, après lequel il n’y a plus qu’à monter au Capitole, et à rendre grâces aux Dieux.
L’exhibition de toutes ces richesses a eu jusqu’à présent pour unique effet d’éveiller les convoitises de l’étranger, et ce résultat néfaste de notre exposition ne s’est pas fait longtemps attendre. Le splendide polyptique de l’abbaye de Floreffe est allé rejoindre les minuscules merveilles du cabinet Onghéna, dans une des nombreuses collections de cette famille puissante, dont le nom est toujours prononcé quand on annonce le trafic d’une œuvre d'art de valeur. La coupe du Serment de Saint-Georges de Bruxelles, malgré les souvenirs historiques précieux qu’elle rappelait, a dû prendre, par une voie détournée, la même destination. J’en passe, sinon des meilleurs, du moins de fort regrettables. Ce n’est pas d’aujourd’hui seulement, qu’on met les trésors de notre pays en coupes réglées, et l’on se demande comment il nous reste encore tant de chefsd’œuvre après ce drainage, qui se pratique depuis si longtemps. Tous finiront par disparaître, car l’argent a un pouvoir fascinateur, auquel bien peu de personnes résistent ; et les généreux donateurs, comme M. de Meester de Ravenstein, sont encore plus rares en Belgique que partout ailleurs.
Firj. 36. — Flambeau en argent ciselé (Louis XYI) ; Coll, de M. Oscar Crabbe
Le départ de ces oeuvres exceptionnelles a-t-il du moins produit une de ces émotions profondes et vigoureuses qui donnent à réfléchir aux puissants du jour. Point ! Un fait divers banal dans quelques grands journaux, une protestation se glissant timidement dans une publication spéciale, voilà la seule expression de nos regrets ; et nos
Fi'j. 37. — Plaques en cuivre repoussé et doré représentant les quatre saisons, d’après Goltzius ; Collection de M. le baron deVinck de Deux-Orp
gouvernants n’étant pas stimulés par l’opinion publique, assistent inconscients, avec une placidité imperturbable, à la dispersion de nos œuvres d’art les plus pures, et les plus précieuses.
G. VERMEERSCH.
DINANTERIE
INANT est une petite vilie bâtie sur la rive droite de la Meuse, mais son territoire s'étendait aussi sur la rive gauche de ce fleuve. Jusque vers la fin du siècle dernier elle fit partie du pays de Liège, qui était une principauté tout-à-fait indépendante des Pays-Bas. fi)
L’industrie de la batterie de cuivre qui a rendu cette localité si célèbre remonte à des temps fort reculés. Un diplôme de 1104 fournit la preuve que „ , les marchands de cette ville trafiquaient déjà alors
Fig . 1. — Aquamanile ; Collection de . . .
„ , de leurs produits dans les contrées voisines du Rhin.
Il me JuBDîAI. DE St-AlBIN. r
D’autres diplômes des années 1171, i2o3 et 1211 parlent des privilèges qu’ils avaient obtenus pour leur commerce dans la ville de Cologne, et des droits qu’ils devaient y payer pour l’exportation du cuivre qu’ils s’en allaient chercher dans la Westphalie et la Basse-Saxe.
Au XIIIe siècle les ports de la Flandre deviennent les lieux de rendez-vous des négociants hanséatiques et des marchands occidentaux et méridionaux de différentes nations. C'est là que les uns et les autres vont s’approvisionner des denrées de leurs pays respectifs. Les batteurs de cuivre de Dinant s’empressèrent de profiter de ces débouchés nouveaux. En effet, on rencontre la mention des objets en cuivre manufacturés par eux dans un tarif des droits de tonlieu à lever à Damme, qui fut édicté, en 1252, par Marguerite, comtesse de Flandre et de Hainaut, et Gui de Dampierre, son fils, à la demande des marchands de l’empire germanique. La (*)
(*) Nous avons publié les trois premiers chapitres de notre Histoire de la Dinanterie el de la sculpture de mitai en Belgique, dans les t.xm (pp. 3o8 et 4S2) et xiv (p. 79) du Bulletin des Commissions royales d'art et d'archéologie.
Fig. 2. — Mortier (xme siècle) ; Collection de M. Yermeersch
réputation des ustensiles fabriqués par les Dinantais était devenue proverbiale à cette époque, ainsi que le prouve une pièce que l’on fait remonter au XIIIe siècle, et dans laquelle sont rappelées différentes expressions populaires de ce temps. On disait du cuivre de Dinant, des épées de Cologne, des crucifix de Limoges, etc., pour indiquer l’excellence de ces marchandises.
L’industrie de la fonte et de la batterie de cuivre avait introduit à Dinant la prospérité et la richesse, et en avait fait une ville d’une certaine importance ; elle
occupait le troisième rang dans l’Etat, et les batteurs y formaient un tiers de la population. Elle fut associée à toutes les luttes que soutinrent contre l’évêquesouverain tantôt Liège, tantôt Huy, souvent les deux cités réunies, auxquelles se joignirent fréquemment les autres petites villes du pays.
Les plus anciens documents sur ces luttes datent du milieu du XIIIe siècle, et nous révèlent quelles eurent pour cause première la révolution qui amena à Liège l’élection des bourgmestres par le peuple ; jusquelà ils avaient été choisis par les nobles et parmi les nobles. Pendant ces troubles, les Dinantais se déclarèrent contre leur évêque Henri de Gueldre, de triste mémoire : ils embrassèrent le parti populaire dirigé à Liège par leur compatriote Henri de Dinant, lequel était venu lui-même entraîner ses concitoyens dans la ligue. Grâce aux secours de puissants alliés, l’évêque eut raison de ses sujets insurgés, mais il dut faire le siège en règle de plusieurs villes de ses Etats. Dinant tint bon pendant plusieurs mois, et ne se rendit pas sans conditions. Henri de Gueldre octroya,
en 1 255 , aux batteurs de cuivre une charte qui respectait une partie de leurs privilèges. Cette charte règle d’abord le droit à payer par un bourgeois natif de Dinant et par un étranger pour être admis dans la corporation des batteurs de cuivre ; elle renferme quelques dispositions à l’égard des objets fabriqués par eux, approuve la défense de travailler les samedis et pendant le mois d’août, et permet de faire divers ustensiles du métier de telle dimension qu’ils voudront. Tous ces points, — y est-il dit, — seront arrêtés dans un règlement particulier à établir de commun accord entre eux et le mayeur de l’évêque. Le prélat déclare que les prud’hommes du métier auront le droit de saisir chez leurs confrères les marchandises non fabriquées conformément au règlement, qu’ils pourront les détruire et imposer une amende aux contrevenants. Deux des quatre prud’hommes devaient être choisis par le mayeur de l’évêque parmi les échevins, et l’élection des deux autres était réservée aux gens exerçant le métier ; ces quatre élus devaient procéder annuellement au choix de quatre maîtres de la corporation, à qui était imposée l’obligation de jurer entre les mains du mayeur et des échevins d’observer fidèlement les points réglés par la charte. Celle-ci interdit enfin aux batteurs de cuivre l’usage d’une cloche et d’un sceau, leur défend de faire entre eux
Fig. 3. — Bure (xve siècle ; Collection de M. Yermeersch
des alliances et de tenir des assemblées en dehors de la présence du mayeur et des échevins.
L'industrie de la batterie de cuivre n’avait pas tardé à s'introduire à Bouvignes, bourgade dépendant du comté de Namur, et bâtie presque en face de Dinant, sur la rive gauche de la Meuse. Quoique ce fleuve les séparât, leur territoire confinait en plus d'un point. Bouvignes avait obtenu ses premières libertés en 1 2 i 3, et dix-sept ans plus tard l’accroissement de sa population était devenu tel qu’on dut remplacer l'ancienne enceinte par une autre beaucoup plus vaste. A mesure que cette localité prospérait, grandissait aussi l’animosité des Dinantais jaloux de voir des concurrents s’établir si près d'eux. Telle fut la source des terribles conflits qui durèrent pendant deux siècles, et qui provoquèrent des guerres cruelles entre les souverains des pays de Namur et de Liège ; elles aboutirent à la destruction de Dinant, en 1466, par Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne.
L'histoire de l'industrie de la batterie de cuivre est donc inséparable de ces événements politiques, et nous sommes forcé de mettre ceux-ci en lumière. Ils nous initieront, du reste, à cette vie du moyen âge, et feront voir que la concurrence commerciale dans notre pays ne fut rien moins que pacifique ; elle y engendra, au contraire, des antagonismes aussi violents que ceux qui ruinèrent les républiques italiennes.
S'il faut en croire les historiens namurois et luxembourgeois, les premières traces des luttes meurtrières entre Dinant et Bouvignes remontent au temps où le comté de Namur, abandonné par ses légitimes souverains à la merci de Henri III, comte de Luxembourg, qui s’en empara, c’est à dire aux années qui précédèrent la cession faite par Baudouin de Courtenai, empereur de Constantinople, et son fils Philippe, a Gui de Dampierre, comte de Fig. 4. — Chandelier pascal (xive siècle ;
Flandre, en 1263. Dix ans plus tard éclata Église de Tongres
la guerre dite de la Vache, dont le motif fut
si futile et les conséquences si désastreuses pour les États de l’évêque de Liège, des comtes de Namur et de Luxembourg, et même pour ceux du duc de Brabant. Les Dinantais et les Bouvignois prirent naturellement fait et cause pour leurs compatriotes,
et ils eurent plus d’une occasion de se nuire pendant les tristes épisodes de cette guerre de dévastation, qui ne finit qu’en l’an 1275.
Les documents de ces temps reculés sont rares et les chroniqueurs fort concis. Les grands événements sont en général les seuls dont ils consignent le souvenir ; par
conséquent, cette rivalité des habitants des deux villes n’a pas beaucoup attiré leur attention ; c’est à peine si deux ou trois faits, trop importants pour être passés sous silence, ont été enregistrés par eux pendant une période de deux siècles.
Un acte du mois de mars 1290 atteste que Jean de Flandre, évêque de Liège, qui était fils de Gui de Dampierre, fit venir près de lui, en son château d’Anhaire, à Jambes, près de Namur, où se trouvait aussi réuni le conseil du comte de Namur, six jurés de Dinant et six de Bou- Fig. 5. — Aquamaniie (xme siècle) ; vignes, afin de chercher à terminer
Collection de Mm® Jubinal de St-Albin les conflits qui divisaient les habi-
tants de ces villes, pour le droit de winage, et il y réussit. Peu de temps auparavant, à l’occasion de la perception de ce droit, ceux de Dinant avaient si cruellement battu un bourgeois de Bouvignes, qu'il était encore en danger de mort au moment où l’accord fut conclu.
Cette querelle était à peine apaisée qu’une autre surgit entre les deux localités riveraines de la Meuse ; les batteurs de cuivre, de part et d’autre, y jouèrent un rôle des plus importants. Les Dinantais s’étaient emparés d’une barque appartenant à un marchand qu’ils croyaient être bourgeois de Bouvignes, et lorsqu’elle leur fut réclamée par le magistrat de cette ville, comme ayant été saisie dans la partie de la Meuse dépendant du comté de Namur, ils invoquèrent pour prétexte que le bailli de Bouvignes avait arrêté sur leur territoire les meubles et les chariots d’un de leurs bourgeois, objets valant environ 5 00 livres. Le conseil du comte de Namur se joignit aux Fig. 6. — Aquamaniie (xive siècle ; Bouvignois pour appuyer leurs protestations
Collection de M. le baron deVinck de Deux-Orp auprès des mayeurs, échevins et jurés de Dinant,
qui ne voulurent point reconnaître qu’il y avait eu abus de droit, et qui soutinrent que le pont de leur ville étant fermé et palissadé, aucune barque ne pouvait circuler sur le fleuve. Les gens du comte de Namur répliquèrent qu’en défendant aussi l’accès du pont et en le fortifiant, ils avaient causé d’autant plus de préjudice à leur souverain, et qu’ils n’étaient autorisés à en agir de cette façon qu’en temps de guerre. Ils n’obtinrent aucune réponse des Dinantais. Ceux-ci
prétendirent de leur côté assigner aux frontières de leur banlieue une étendue plus considérable que celle qui avait jusqu’alors été reconnue. Les Bouvignois, pour contester ces prétentions, citèrent plusieurs faits qui s’étaient passés récemment, et prouvaient que le magistrat de Dinant avait déclaré que les parties de territoire réclamées par eux dépendait de la juridiction de Bouvignes, et qu’il en était de même de l'endroit où la barque avait été saisie. On trouve ces détails dans un document de l’an 1293, rédigé évidemment par les Bouvignois. Il est fort probable que c’est là l’origine de la guerre qui éclata cette même année entre les pays de Liège et de Namur, et dont leurs historiens ne disent qu’un mot, peut-être parce qu’il semble que les Dinantais et les Bouvignois y prirent seuls une part active. D’après eux elle eut pour motif une somme d’argent que Gui de Dampierre réclamait des Dinantais du chef de dettes contractées par l’évêque de Liège, son fils, au mois d’octobre 1292. Les belligérants eurent d’autant plus de facilités à se nuire que le siège de l’évêché resta vacant jusqu’en 1296.
Combien de temps les hostilités durèrent-elles ?
On l’ignore, mais on peut conjecturer que les contestations entre les deux pays et celles qui avaient surgi entre les deux villes rivales n’étaient pas encore apaisées au ier septembre 1297, date d’un traité conclu par le comte Gui et Hugues de Chalon, évêque de Liège, qui s’en remettait à des arbitres pour régler leurs différends, avec interdiction toutefois à ceux-ci de s’occuper entre autres « delle alliance et des status » des bateurs de Dynant et de Bovigne, desquels » débas estoit » . Chacune des parties se réservait le droit de soumettre plus tard aux arbitres quelles avaient choisis l’examen des points exclus de leur mission conciliatrice. Les deux souverains avaient peut-être l'intention, pour mettre fin à la question si épineuse de la batterie de cuivre, de donner les mêmes statuts à ceux qui appartenaient au métier des batteurs tant à Bouvignes qu’à Dinant. On peut juger par les expressions dudit traité qu’il y avait de grandes mésintelligences à propos de l’exercice du métier de la batterie dans les deux localités. Rien n’a été découvert cependant à ce sujet, et l’on ne doit guère espérer d’en connaître jamais les motifs.
Nous croyons toutefois qu’une des causes de ces querelles était la vente de l’argile plastique renfermée dans la zone calcaire située sur le territoire du comté de Namur. et qui passe près d’Andoy, à Mozet, à Mazeroul, etc. Cette terre que l’on appelait derle dans le pays, et aujourd’hui diel, dièle ou dielle, était indispensable pour fondre et travailler le cuivre, et jusque-là, on n’en avait découvert que sur le territoire namurois. Les Dinantais étaient donc sous ce rapport tributaires de leurs voisins.
Vers la fin de l’année 1319, la querelle entre Dinant et Bouvignes recommença.
Fig. 8. — Aquamanile (xve siècle) ; Collection île M. Vermeersch
Fig . 9. — Aquamanille (xve siècle) ; Collection de M. Vermeersch
on ne sait trop à quelle occasion, mais ce fut probablement, comme le dit un vieux chroniqueur, « par une vraie jalousie de gloire, et pour soy mesler d’un mesme mestier » de batterie ». Les Dinantais incendièrent les maisons qui se trouvaient en dehors des remparts de Bouvignes, et massacrèrent tous ceux qui leur tombèrent sous la main. Les Bouvignois, moins puissants que leurs adversaires, réclamèrent l’assistance de leur souverain. Le comte de Namur leur envoya secrètement des secours dans la crainte d’une
guerre ouverte avec le pays de Liège. Après plusieurs rencontres et des cruautés inouïes commises de part et d’autre, les bourgeois des villes de Liège et de Huy intervinrent, et plus tard les souverains dans les États desquels étaient situées les deux cités belligérantes. Le comte de Luxembourg se mêla aussi de l’affaire. En juin i 3 2 i , la ville de Bouvignes fut assiégée, sans pouvoir être prise. C’est à l’occasion de cette guerre que fut bâtie la tour de Crèvecœur sur une roche à Bouvignes, et celle de Mont-Orgueil sur le territoire de Dinant.
Quelques nuages s’élevèrent de nouveau à peu de temps de là, lesquels donnèrent lieu, dans les années i3q2, 1 3q3 et 1344, à la rédaction d’actes entre les évêques de Liège, Adolphe et Engelbert de la Marck et Guillaume Ier, comte de Namur, afin d’empêcher le renouvellement des hostilités entre leurs sujets respectifs. Divers documents de l’année 1 3 5 9 fournissent des détails
très circonstanciés sur les agressions sans cesse renaissantes des uns contre les autres, entre les habitants des villes de Dinant et de Bouvignes. D’après leur texte on voit que l’évêque exigea la réparation des nombreux griefs dont ses sujets avaient à se plaindre, car la majeure partie des torts étaient imputables aux Bouvignois et à leurs adhérents. Une enquête fut ordonnée qui révéla la réalité de plus de la moitié des faits articulés par les Dinantais. Les arbitres qui avaient été nommés prononcèrent leur sentence le 3o septembre de l’année indiquée. Il semble qu’il y ait eu depuis une assez longue période de calme, sinon de paix complète.
La réputation des produits des batteurs de cuivre s’était étendue en proportion du développement que prenait l’exportation. Divers documents établissent ces faits et montrent le commerce vraiment considérable que faisaient les Dinantais au XIVe siècle avec la France et l’Angleterre ; ils avaient obtenu des privilèges très importants dans ce dernier pays. Il y avait alors des batteurs originaires de Dinant et de Bouvignes fixés à Louvain, à Bruxelles, à Tongres, à Malines, etc.
Il ressort à l’évidence des textes où leurs noms sont cités, qu’ils fabriquaient des ouvrages de cuivre, tant fondus que battus, de toute espèce et de toute dimension. Cependant il n’est nullement question d’œuvres ayant un caractère artistique dans
Fig. 10. — Aquamanile (xve siècle) ; Coll. deM. le baron de Vinck de Deux-Orp
un règlement donné aux batteurs de Bouvignes, à titre d'essai et pour un an seulement, à partir du mois de mai i3y5, par Guillaume Ier, comte de Namur, qui s’était réservé le droit de le proroger, et l’on n’y parle absolument que d’ouvrages de batterie proprement dite. Un autre règlement concédé, en 1411, par Jean de Bavière, élu de Liège, « sur le gouvernement du mestier de la batterie » de la ville de Dinant, n'en parle pas davantage, et se contente de déclarer que les produits qui seront trouvés de mauvaise qualité, ou défendus, seront brisés. Un document de 1466 dit positivement » que les ouvraiges de batrye que l’on faisoit et ouvroit audit lieu de Dynant, estoient » autres et d'autre façon que ceulx que l’on fait et euvre en la ville de Bovingnes », et dans une autre pièce de la même année sont déterminés les ouvrages que fabriquaient ceux de Dinant, et parmi lesquels sont cités « les ouvraiges de potrye, ymaiges et » chandelliers » .
Reprenons la narration des luttes de Dinant et de Bouvignes pendant le XVe siècle. La haine des deux villes rivales, assoupie plutôt que calmée pendant un certain temps, était loin d'ëtre éteinte, malgré les bienfaits de l'accord de i359 et toutes les concessions faites par Guillaume II, comte de Namur , qui pendant un long règne, avait cherché à éviter les conflits avec ceux du pays de Liège. Des documents fournissent la preuve des sentiments qui animaient les habitants des deux villes les uns contre les autres ; la moindre étincelle mettait le feu aux poudres.
Peu s'en fallût que les hostilités n’éclatassent en 1402, à propos de l'incarcération d’un Dinantais au château de Beaufort-sur-Meuse, dans le comté de Namur, dont un bourgeois de Bouvignes avait été accusé à tort d’être l'instigateur.
Mais bientôt après, la révolution des Liégeois contre Jean de Bavière, leur souverain, qui éclata en septembre 1406, fournit aux deux localités l'occasion de prendre les armes. La déchéance de ce prince avait été proclamée ; de son côté il avait fait appel à tous ses parents et aux seigneurs avec lesquels il était allié. Jean III, comte de Namur, prit son parti, et ce fait remit en présence les Dinantais et les Bouvignois. Ce qui se passa entre eux est resté totalement inconnu. Les milices liégeoises furent complètement défaites à la bataille d’Othée, en septembre 1408, par l’armée considérable qu’avait réunie Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, pour aller au secours de l'évêque, qui était son beau-frère. Dinant et les principales cités du pays qui s'étaient mises à la tête du mouvement, furent contraintes de se soumettre, et d’accepter les conditions que leur imposa le vainqueur. Un des articles de la sentence ordonna la démolition des murs et des tours faisant partie des fortifications. Chacune des villes de Liège, Huy et Dinant dut fournir des otages; ceux de Dinant furent conduits à Arras, où ils restèrent prisonniers pendant trois ans et demi, jusqu'au payement intégral de la rançon imposée à leur patrie.
Les faits de cette dernière guerre avaient laissé de profonds souvenirs dans les esprits. Les Dinantais avaient eu à souffrir de grands préjudices de la part des
Fig. 11. — St-Martin, groupe en laiton (xve s.) ; Collection de M. Vermeersch
Fig. 12. — Buire (xve siècle) ; Collection de M. Yermeersch
Bouvignois et d'autres habitants du comté de Namur : après avoir vainement réclamé aux Bouvignois pour être indemnisés de leurs pertes, ils s’étaient adressés au comte Jean III, qui dans la crainte d’une nouvelle guerre, s’arrangea avec l’évêque de Liège pour la nomination d’arbitres chargés de prononcer leur jugement sur les prétentions des Dinantais ; leur sentence porte la date du 3i décembre 1420, et les obligations
quelles imposaient furent acceptées et fidèlement remplies. Tout semblait devoir assurer de nouveau le bon accord entre les Dinantais et les Bouvignois. Mais les batteurs de cuivre étaient des ennemis irréconciliables : ils parvinrent à faire d'une question de rivalité industrielle une question de vie ou de mort pour l’une des deux cités. Il fallait que l’une d’elles succombât, la paix ayant été plutôt imposée qu’elle n’avait été sollicitée par les uns et par les autres. Les hostilités recommencèrent donc bientôt ; voici à quelle occasion.
La sentence prononcée à la suite de la défaite d’Othée , avait ordonné aux Dinantais de démolir la tour de Mont-Orgueil, mais ils la reconstruisirent vers 1429, malgré les observations qui leur furent faites à plusieurs reprises au nom du duc de Bourgogne d'avoir à cesser les travaux. Par une nuit du mois de février 1430, les Bouvignois essayèrent vainement d’escalader cette tour. Le duc envoya à ceux-ci du secours pour se protéger contre leurs ennemis, auxquels l’évêque de Liège était de son côté venu en aide. Des pourparlers tendant au rétablissement de la paix suspendirent pour quelque temps les agressions des deux parties, mais au moment d’aboutir, divers incidents occasionnèrent la rupture des négociations. La guerre prit alors un caractère général. Des bandes armées composées de milices des principales cités de l’évêché de Liège et de troupes allemandes conduites par le seigneur de Heinsberg, père de l’évêque, parcoururent le comté de Namur, pillant ou incendiant la ville de Walcourt, plusieurs châteaux et des centaines de villages. De leur côté les Namurois et une nombreuse cavalerie envoyée par Philippe- le- Bon, commirent des dégâts de même nature dans le Condroz, les pays de Bouillon et d’Entre-Sambre-et-Meuse, et brûlèrent les villes de Fosses et de Châtelet. Les chroniqueurs contemporains nous ont laissé une narration détaillée de ces horreurs. Le siège de Bouvignes par ceux de Dinant, qui fut un des épisodes de la campagne, dura plus d’un mois sans succès. Une trêve conclue le 3o septembre 1430 fut convertie, le i5 décembre de l’année suivante, en un traité de paix définitif, qui imposait les conditions les plus humiliantes aux Liégeois et à leur souverain. Il y fut entre autres stipulé que la tour de Mont-Orgueil, à Dinant, dont la reconstruction avait été « la cause et commence- » ment de tous les mais advenus », serait démolie dans un bref délai.
En 1465, pendant la guerre dite du Bien public entreprise contre Louis XI, et a
Fig. 13. — Buire (xve siècle) ; Collection de M . Yermeersch
laquelle prit part le duc de Bourgogne, les Dinantais s étaient rangés du côté du roi de France, et ne cessèrent de saisir toutes les occasions qui se présentèrent de nuire au duc et de l'outrager lui et les siens. Lors du traité de Conflans, signé au mois d octobre, qui mit fin à cette querelle, le roi avait lâchement abandonné ses fidèles alliés. Le duc de Bourgogne résolut alors de tirer de ceux-ci une vengeance éclatante, et des préparatifs énormes furent faits pour le siège de Dinant. Une armée formidable vint camper le 1 6 août 1466 en vue de la ville qui dut se rendre bientôt (le 25) après une défense héroïque. Il avait fallu céder au nombre et à la force. Un historien du temps ne cache pas que ce fut « à la sollicitation que faisoient ceulx » de Bouvynes >1 que ce siège eut lieu ; et plus loin il ajoute :
« ladicte ville fut bruslée et rasée; les ■ prisonniers, jusques à » huict cens, noyez devant Bouvynes, à la grant requeste de » ceulx dudict Bouvynes ». Le 2 septembre on commença la démolition des tours, des portes et des murailles de la ville et des faubourgs de Dinant. La direction de cette oeuvre de vandalisme avait été confiée à un bourgeois de Bouvignes. Les historiens Philippe de Commines et Jacques de Clercq attribuent naïvement la ruine des Dinantais à une punition du Ciel, et voici en quels termes s'exprime ce dernier : « Il polroit sembler que Dieu souflfrist ceste » pugnition d'eulx faite tant pour ce qu'ilz estoient excommuniés » comme pour la grande « orgueil et oultrecuidance dont ceulx de » la ville estoient pleins, et ne crennoient Dieu ne homme ».
Ne serait-ce pas à la suite de remords que Philippe-le-Bon aurait, par lettres patentes du 28 septembre, un mois à peine après l'événement, autorisé les habitants de la malheureuse cité qui avaient échappé à l’hécatombe ordonnée par ce prince, à résider dans ses pays et seigneuries, attendu qu’ils étaient « présentement dispersez en plusieurs « et diverses lieux en grant » dangier, misère et povreté de leurs personnes » ? Entre autres localités où s’établirent alors des batteurs de cuivre, nous citerons Huy, Malines, Namur et Middelbourg (en Flandre). Pierre Bladelin, riche et puissant seigneur de la cour de Bourgogne avait fondé cette dernière ville depuis quelques années seulement, à peu de distance de Bruges, et il offrit un asile aux batteurs dinantais. Par diplôme du mois de février 1471, Édouard IV, roi d'Angleterre, qui depuis l’année précédente se trouvait dans les Etats de Charles-le-Téméraire, son beau-frère, où il avait dû chercher un refuge, octroya à ces batteurs, et à ceux qui exerçaient le même métier, franchise entière de tonlieu et de toute redevance sur leurs marchandises dans l’étendue de son royaume d’Angleterre. Quand il fut remonté sur le trône il s’empressa de confirmer ce privilège par un acte qui fut donné à Westminster, le g novembre de la même année. Un nombre assez considérable de batteurs de cuivre s’installèrent à Namur, et ils obtinrent de Philippe-le-Bon la permission de s’y organiser en corporation, sans pouvoir toutefois porter préjudice à ceux de Bouvignes. Ce ne fut qu’en 1472 que l’on commença à rebâtir quelques maisons dans la ville détruite, en vertu d’autorisation du duc Charles-le-Téméraire. Le sac de Dinant avait préludé à celui de Liège ordonné par ce prince en 1468.
Fig. 14. — Chandelier pascal (xve siècle) ; Église de St-Trond
Bouvignes profita naturellement de la chute de sa rivale, mais environ un siècle après, elle subit le même sort. Ce fut en i55q, à l’époque de la guerre entre Charles-Quint et Henri II. Les armées du roi de France envahirent les Pays-Bas. Lune déliés s empara de Dinant; 1 autre vint mettre le siège devant Bouvignes. La ville entière fut consumée par le feu, et presque tous les habitants qui ne purent trouver leur salut dans la fuite furent massacrés ou mis à rançon. Un document du
XVIe siècle nous fait connaître qu’il y avait dans cette ville, vers cette époque, deux cent cinquante maîtres batteurs.
Nous ne poursuivrons pas plus loin notre récit; les faits que nous avons exposés suffisent pour donner une idée de l’origine, du développement et de la décadence de l’industrie de la fonte et de la batterie de cuivre sur les rives de la Meuse.
Les renseignements sur les objets en bronze ou en cuivre d’une certaine dimension et présentant un caractère artistique, qui ornaient au moyen âge nos églises et nos monastères n’abondent point. Quelques chroniques nous ont conservé le souvenir de plusieurs d’entre eux, détruits depuis longtemps, mais que nous croyons pouvoir rappeler ici.
C’est l’une d’elles qui raconte que Folcuin ou Foulques, qui dirigea l’abbaye de Lobbes de 965 à 990, fit exécuter plusieurs objets pour son église, et parmi eux un ambon ou pupître pour y lire l’évangile. Ce meuble était orné de quatre lampes disposées en croix, faites en bronze battu ou repoussé, et, suivant Fig. 15. — Flambeau (xve siècle) ; le caprice de l’artiste, cà et là ciselées et dorées. Elles Collection de M. Vermeersch reposaient sur des pieds argentés. Le lutrin avait la
forme d’un aigle; ses ailes se pliaient ou s’étendaient à volonté pour y placer l’évangéliaire ; l’aigle était doré, et dans sa tête on pouvait mettre de l’encens dont la fumée s’échappait par les yeux. La tête était mobile : quand on la faisait tourner, l’oiseau alors semblait prêter attention à la lecture des textes sacrés ; ensuite on la ramenait dans sa position primitive. Il nous reste aussi une description du lutrin qui existait jadis à l’abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, et qui date à peu près du même temps. On en devait l’exécution à l’abbé Richard, mort en 1046, qui après avoir ordonné la reconstruction de son église, la dota d’une foule d’objets d’art. Si nous rappelons ce fait, c’est à cause de cette circonstance que ce prélat fut le réformateur de divers couvents de l’ordre de Saint-Benoît, en Flandre et dans l'évêché de Liège, et qu’il
Lutrin en cuivre fondu ;
appartient à I'Eglisk ue Saint-Germain, à Tirlemont
tut le directeur de plusieurs d'entre eux, et notamment de cette même abbaye de Lobbes dont il vient d'être question, des monastères de Saint-Laurent, de Stavelot, de Waulsort etc., à l'époque où Renaud Ier était évêque de Liège (io25-io38). La Lorraine, dont Verdun faisait partie, confinait aux états de ce dernier, et l’abbé Richard a pu fort bien charger un artiste liégeois de l’exécution du lutrin qui décorait son église abbatiale. L'ambon ou lutrin en question se composait d'un travail de plaques en bronze battu et dorées, une sorte de dinanterie travaillée avec beaucoup de soin et d élégance. Sur la face tournée vers l’autel était représenté Jésus assis sur un trône, accosté de la Vierge Marie et de Saint-Jean-Baptiste, avec les quatre évangélistes ; à droite et à gauche, des chérubins, des séraphins, des anges et des archanges adorant le Rédempteur. Sur le devant de l'ambon, et par conséquent du côté du nord, on voyait les ligures emblématiques des quatre fleuves du paradis. A l'occident (vers la nef), l’artiste avait placé les images de douze prophètes, et au-dessous, celles des douze apôtres. Puis, sur Je pourtour qui abritait le diacre lisant l'évangile, étaient figurés les sujets suivants : le Sacrifice d'Abraham, Abel offrant un agneau, la Bénédiction d'Isaac, Ésaü supplanté par Jacob, Tobie ensevelissant un mort, et le Triomphe de David. Toutes ces figures semblaient, d'après les expressions du texte ancien, avoir été ciselées et émaillées, plutôt que travaillées ou repoussées, comme l'a dit un écrivain moderne. La partie destinée à recevoir le livre des évangiles, c’est à dire le pupitre, figurait un aigle prenant son vol, emblème de saint Jean l’Evangéliste; cette forme était alors la plus généralement usitée.
Voici d'autres exemples de la richesse d’ornementation qu’offraient les lutrins dans nos contrées à cette époque.
Dans une chronique des abbés de Gembloux de la première moitié du XIIe siècle, on lit que Tietmar, qui fut élu pour gouverner ce monastère vers 1070, fit décorer de plaques d’or et d’argent ciselées l’ambon de l'église de la châsse de saint Exupère, lorsqu'il occupait les fonctions de gardien sous la prélature de son prédécesseur. A Liège, dans le chœur de l’église de Saint-Lambert, se trouvait un lutrin tout garni d’or et de pierres précieuses, que l’on parvint à sauver lors de l'incendie qui détruisit ' cet édifice en 1 1 6 3 , et dans lequel périt une magnifique couronne de lumière qui pendait au milieu de la nef.
Nous savons encore par les chroniques, — et ce détail est précieux pour l’histoire de l'industrie du cuivre, — que Erembert, abbé de Waulsort, mort en io33, fut instruit dans ce monastère, situé à une heure et demie de Dinant, dans l’art de travailler l’or, l'argent, le bronze, et qu’il acquit une habileté remarquable. Il exécuta, entre autres choses, deux tableaux d’argent artistement ouvragés pour en parer le maître-autel de l’église, et il réunit une grande quantité d'ustensiles précieux. Les prélats, les abbés exerçaient souvent alors les arts libéraux et industriels.
Fig. 10. — Flambeau (xve siècle) ; Collection de M. Vermeersch
Rudolphc, abbé de Saint-Trond, qui mourut en 1 1 38, raconte au commencement de sa chronique que Thiéri, son prédécesseur, lequel gouverna de 1092 à 1107,
Fig. 17. — Lutrin aigle xive siècle) ;
Eglise de Notre-Dame à Tongres
fit l’acquisition des vêtements sacerdotaux et de divers ustensiles en argent destinés au service divin et à l’ornementation de l’église, et qu’il acheta, entre autres choses,
un encensoir en cuivre doré avec chaînettes d'argent, un bassin en cuivre pour
FUj. 18. — Branche porte-lumière (xve siècle) ;
Fig. 19 . — Chandelier pascal (xve siècle) Eglise de St-Ghislain
l'ig. 18. — Branche porte-lun (xve siècle' ;
puiser l'eau servant à se laver les mains, dont l'anse avait la figure d'une ete, - quelque monstre fantastique sans doute - et une aiguière ou aquamanile
de même métal ayant la forme dune colombe (*). Dans le même passage il est encore question d une croix et d'un crucifix avec un pied, où étaient représentés les quatre évangélistes, le tout également en cuivre et doré.
Continuons nos citations. On voyait derrière le maître-autel de l’église cathédrale
d’Arras un chandelier de bronze fondu — un chandelier pascal à sept branches probablement, — qui avait été donné par l’évêque Robert Ier en 1125. Il fallait bien que ce fût une œuvre peu ordinaire, puisque le souvenir de cette donation a été consigné. On fabriquait à cette époque des candélabres et des couronnes de lumière où le luxe de la décoration s’unissait à l'élégance des formes. Saint Bernard, dans un écrit auquel nous aurons encore l'occasion de faire un autre emprunt plus loin, disait : « On place dans l’église non des court ronnes, mais des roues garnies de perles, » entourées de lampes, et qui brillent tout » autant par l’éclat des pierreries que l’on y a » enchâssées. Les candélabres sont des véri- » tables arbres en bronze, d’un poids consi- » dérable qui resplendissent à la fois par » la superposition de leurs lumières et par » les perles dont on les a ornés. »
Le Cartulaire de Folcuin, espèce de chronique du monastère de Saint-Bertin, près de Saint-Omer, raconte que l’abbé Godescalc fit exécuter un lavoir ou grand bassin en bronze fondu, d’un travail des plus élégants. Il ajoute que la mort le surprit (1176 ou 1 177) avant l’achèvement de l’objet, et que ce fut Simon, son successeur, qui le fit monter et placer dans le cloître, à l'entrée du réfectoire, endroit désigné par Godescalc.
Les monastères qui viennent d’être cités appartenaient tous à l’ordre de Saint-Benoît. Les religieux de cet ordre se firent particulièrement remarquer par leur luxe pendant le Xfe et le XIIe siècle : nous n’avons pu mentionner que peu d’exemples d’objets en cuivra ou en bronze, possédés par eux ; il n’en eût pas été de même si nous avions eu à récapituler les orfèvreries et les châsses dont les chroniqueurs nous ont plus volontiers transmis le souvenir. C'est en vain
Fiij. 20. — Ribaude porte-lumière (xvie siècle); Collection de Mme Jubinal de St- Albin
(*) Il y avait à l’exposition des aquamaniles de différentes formes. Les types sont fort anciens; nous en publions ici plusieurs. Ils se sont perpétués longtemps, et il est impossible d’assigner une date exacte à ces objets.
que les réformateurs de Cîteaux prohibaient ces orfèvreries artistiques, et avec elles la peinture et la sculpture, comme e'tant contraires à l’humilité. Saint Bernard, entre autres, l’austère fondateur de l’abbaye de Villers, en Brabant, se récriait contre ce luxe des monastères de son temps de la manière la plus énergique. « Moine, — dit-il, 1» — je m'adresse à des moines », et l'on peut considérer comme des révélations les plaintes qu'il exprima par écrit au vénérable abbé Guillaume , liégeois de naissance, qui gouverna de ii32 à ii 35 l'abbave des bénédictins de Saint-Thiéri du Mont-d’or, près de Reims. Elles étaient parfaitement applicables aux riches couvents de l’ordre de Saint- Benoît situés en Hainaut, en Artois, au pays de Liège, etc., et rien ne dépeint si bien les tendances artistiques de cette époque. D'abord il critique les dimensions des oratoires, les sculptures et les peintures qui les ornent ; il s’élève contre les merveilleuses richesses et l'éclat fascinateur des reliquaires, le luxe de sculpture des pavements, etc., et c'est tout au plus s’il tolère ces choses à l'intérieur des églises. A l'entendre, on croirait voir s'étaler devant soi ces sculptures fantastiques tirées des bestiaires dont il subsiste encore tant d’exemples.
« A quoi sert, — s'écrie-t-il en terminant sa » longue Apologia à l’abbé de Saint-Thiéri, —
» d’étaler dans les cloîtres, devant les frères qui » lisent, ces monstruosités ridicules et ces diffor- » mités exécutées avec élégance ? A quoi bon ces » immondes guenons, ces lions cruels, ces centaures » monstrueux, ces demi-hommes, ces tigres bigar- » rés, ces soldats au combat, ces chasseurs sonnant » du cor? Sous une même tête vous apercevez des » corps nombreux, et, par contre, un même corps » supporte de nombreuses têtes. Ici vous voyez » un quadrupède ayant une queue de serpent ou » un poisson avec la tête d'un quadrupède. Là » c’est un animal dont la première moitié repré- » sente un cheval et la seconde une chèvre. Ailleurs » la bête à cornes se termine par un corps de » chenal. Enfin partout se montre une si grande Fig. 21. — Lansquenet porte-lumière (xvi® s.'-, » variété de formes que les religieux sont entraînés Collection de Mme jUBINAL dest-Alb.n » à lire plus souvent sur les marbres que dans les
» livres, et qu’ils passent la journée à admirer ces objets au lieu de méditer la loi de » Dieu. Oh! si l’on n’a pas honte de ces inepties, que ne regrette-t-on au moins les » dépenses quelles ont occasionnées ! »
A l'époque où l'abbé de Clairvaux exhalait ainsi ses plaintes contre le luxe des monastères vivait Suger, le célèbre abbé de Saint-Denis, près de Paris (1122-1152), de l'ordre de Saint-Benoît, qui fut l’un des plus grands propagateurs des arts de la
première moitié du XIIe siècle. Suger était loin de partager l'opinion de St-Bernard sur la décoration des églises. Il nous a transmis lui-même de très curieux détails sur les nombreux travaux qu’il a ordonnés. Il parle des portes en bronze doré du temple, où étaient représentées en bas-reliefs la Passion, la Résurrection et l’Ascension du Christ ; de vases et de chandeliers d’or émaillé ; de vitraux coloriés, d’orfèvreries splendides qui servaient de revêtement aux autels, d’objets en fonte incrustés d’émaux qu’avaient faits des artisans venus à sa demande jusqu’au nombre de sept de la Lotharingie. Or, ces artistes appartenaient à notre pays et nous pouvons hardiment les revendiquer pour tels. Des documents contemporains prouvent surabondamment qu’alors par le nom de Lotharingie on entendait cette contrée que traverse la Meuse, et qui s’étend à l’ouest du Rhin, depuis l’Escaut jusqu’à la Moselle. C’est dans ce sens
que le fameux Wibald, abbé de Stavelot (i i 3o-i i 58) emploie souvent cette expression dans sa correspondance, et il en ressort à l’évidence que Liège et Dinant étaient situés dans le territoire de la Lotharingie. Parmi les ouvrages exécutés pour l’abbé Suger par les ouvriers venus de ce pays, il y avait une croix d’or richement décorée sur les deux côtés, placée sur un grand support en bronze fondu, ciselé et doré, lequel se composait d’un fût carré, rehaussé d’émaux et de pierreries, avec piédestal formé de quatre feuilles qui s’épanouissaient sur les quatre faces. Aux angles se trouvaient les statuettes des évangélistes avec leurs symboles. Le fût était soutenu par quatre dragons et surmonté d’un chapiteau historié, sur lequel étaient placées les figures de quatre prophètes. Le tout était en métal fondu. Cette belle œuvre fut consacrée par le pape en 1147. Or, dans toute la Lotharingie il n’y avait qu’une seule localité, Liège, où l’art de l'orfèvrerie et de l’émaillerie fût assez habilement exercé, dans la première moitié du XIIe siècle, pour que la renommée s’en étendît au loin : cette assertion ne saurait être contestée, et plusieurs châsses et reliquaires encore existants sont là pour prouver l’excellence des ouvriers de cette célèbre cité. D’autre part, la cuve baptismale de l’église de Saint-Barthélemi de cette ville démontre l’habileté extraordinaire des fondeurs des rives de la Meuse. Et puis d’ailleurs l’abbé Suger était flamand, car tout semble prouver qu’il avait vu le jour à Saint-Omer ou dans les environs ; cette ville faisait alors partie des domaines du comte de Flandre. Quoi d’étonnant par conséquent à ce qu’il ait entendu parler des orfèvreries que l’on fabriquait à Liège, et qu’il ait prié quelque évêque ou quelque prélat de ce pays de lui envoyer des orfèvres émailleurs liégeois et des fondeurs dinantais, qui habitaient au cœur de cette Lotharingie où se trouvait également l’abbaye de Stavelot que dirigeait l’abbé Wibald.
Fig. 22. — Page porte-lumière (xve siècle) ; Collection deM. Veriieersch