‹ L'art ancien à l'Exposition nationale belgeChapitre 8 sur 46 · NUL NE SI FROTE · texte numérisé non relu

NUL NE SI FROTE

Le tout dans une belle couronne faite à l’imitation de celles d’Italie.

La tête du bâtard Anthoine a grand air dans son naturalisme un peu brutal. Elle devait ressembler à outrance, tout comme son pendant, la médaille de Charles-le- Téméraire, qui émane apparemment du même artiste. Dans l’une et l’autre effigie, on reconnaît bien les fils de Philippe-le-Bon. Charles a la narine frémissante, la bouche vulgaire, incorrecte, du bâtard. Les deux têtes sont d'une égale violence.

Une autre médaille du Cabinet de l’Etat nous redonnera ce profil héréditaire. Elle fut faite, en 1479, par quelque graveur de monnaies, à l'occasion du mariage de la fille du Téméraire. La pièce a la grandeur et le relief d’un écu d’argent. On y voit Marie de Bourgogne coiffée d’un hennin à longues pattes de riche étoffe , couvertes d’escarboucles et de pendeloques. Le nez, la bouche et l’œil sont du même dessin que chez le père et chez l’oncle naturel.

La hotte d’embrasure fait allusion à la spécialité militaire du Grand Bâtard qui commandait l’artillerie. On le vit souvent à l'avant-garde, surtout dans la rude campagne entreprise par le duc Philippe contre les Gantois. Au siège de la forteresse de Poucques, il allait « vestu d’un paletot d'un très riche drap d’or cramoisi, et portait

Anthoine, Grand Bâtard de Bourgogne

sous son bras un crennequin et avoit ceint un carquois garni de traits ». Là, à côté de lui, fut tué d’un coup de veuglaire, en se découvrant pour regarder l’abatture que faisait une bombarde dans la muraille de la forteresse, la fleur de chevalerie, messire Jacques de Lalaing, le Bon Chevalier.

Anthoine s'appelait le Grand Bâtard pour le distinguer dans la riche procréation illégitime du bon duc. Il était de superbe stature et faisait l’orgueil de son père :

Adieu Anthoine, mon bastard,

Et tous mes enfants naturels....

gémit Philippe-le-Bon, in extremis , dans une complainte du temps.

La Revue viennoise de numismatique donna, il y a onze ans, une reproduction héliotypique d’un médaillon au buste d’Anthoine et au revers à la hotte, NVL1 NE SI

Le pape Adrien VI.

FROTA, dit la légende. Ce bronze de fort relief pousse jusqu’à la rudesse le grand style de la renaissance italienne. On croit que Guiaccialotti de Prato en est l’auteur. La médaille du Cabinet de l’Etat dérive du médaillon. M. Friedlaender, dans l’article de la Revue viennoise, est d’avis que, si les deux médailles de Charles-le-T éméraire et du Grand Bâtard de Bourgogne ne sont pas d’une main italienne, on y doit reconnaître au moins l’œuvre d’un Néerlandais formé à l’école des médailleurs d’Italie.

Dans la première vitrine des médailles d’art, à l’Exposition nationale, section de la numismatique des provinces belges, l’on pouvait voir réunis, un grand bronze au profil d’Erasme, le buste d’Adrien VI entouré d’une légende flamande, un admirable portrait de Jean, comte d’Egmont, « esbauché » en i5ao et, à côté de jl’œuvre de ST. H., le beau maître anonyme, la portraiture vivante de Jan Walravenz, le fol en titre d’un cercle bruxellois. Ce groupe est d’une singulière importance pour l’histoire de l’art flamand. Il vient prouver que le pays de Van Eyck et de Quentin Metsys, a produit au XVIe siècle des médailleurs qui, — corrélation toute naturelle, — ne le

cédaient çuère aux sculpteurs, les Jean de Bologne et les Alexandre Colyns. Luther connaissait bien la souplesse du génie flamand. Il disait de nos peinties piessant lestiaces des maîtres d'Italie, qu'ils étaient des intelligences déliées (.... die Flaminger sind verschmit^te und listige Kopfe, dans l'Histoire de la Renaissance allemande, de M. Lübkel ; et Luther ne doit pas être contredit.

J'examinerai d'abord l'Erasme: c'est le plus intéressant de ces médaillons. Il donne le buste du grand humaniste tourné vers la gauche. La légende sonne ainsi :

IMAGO AD VIVÀ EFFIGIE EXPRESSA i 5 I 9 c'est à dire portrait d après nature.)

THN KPEITTD TA SYITPAMM AT A AEIEEI

c'est à dire, ses écrits montreront la meilleure image , le meilleur de lui-même.)

Il existe de ce médaillon une délicate réduction à la moitié, avec la légende :

Jean IV, 2e comte d’Egmont

ERASMVS ROTERO, I 5 I 9

L'artiste faisait là une répétition de son œuvre, il la vulgarisait en un module plus petit. En 1 5 3 1 , un simple orfèvre, peut-être, la reprend et lui donne pour revers la figure de Terminus, le dieu Terme, pilier à tête humaine, avec la devise érasmienne dans le champ :

CONCEDO NVLLI [au Cabinet de F Etat.)

Le Terminus figurait sur le chaton d’une bague que l’humaniste avait reçue d'un sien ami,

Alexandre Stewart, évêque titulaire de Saint- André, en Ecosse. Quant à ce qu’il peut y avoir d'outrecuidant dans le Concedo nulli, on verra

dans une lettre à Alphonse Valdes, datée de 1 528, comment Erasme s’en défend.

Le 29 mars i528, il écrivait de Bâle à Henri Botteus : « Je me demande où ce statuaire a pu se procurer mon effigie ; peut-être possède-t-il celle que Quentin a coulée en bronze, à Anvers (Lettre g5ge) Unde statuarius iste nactus sit effigiem mei demiror, nisi fortasse habet eam, quam Quintinus Antverpiœ fudit œré). Voilà qui ne laisse aucun doute sur la paternité de l’œuvre. Quentin Metsys, à l’imitation des grands Italiens, a modelé la médaille de l’illustre savant qu’il avait peint sur un volet de diptyque, en regard d’un ami commun, Pierre Gielis (Ægidius), secrétaire de la ville d'Anvers.

Thomas Morus avait fait part de ses craintes à l’artiste (i5iy). Il le voyait peindre sur une matière peu durable, le bois, fragili ligno, au lieu de confier une image chérie à une substance plus résistante, materiœ jideliori. Alors Quentin, se rendant à l’avis, modèle la tête d'Erasme, fait un moule et y coule un bronze impérissable. Mais le métal s’est détruit comme la toile et le bois, et de l’airain d’Erasme à peine subsiste-t-il deux ou trois exemplaires authentiques.

L’encyclopédiste néerlandais, sur notre médaillon, conserve le sourire connu où se joue la sagesse. Il y avait beau temps que le vieux petit homme « ein klein ait Mannlein » comme l’appelle Durer, était courbé sur les in-folios grecs et latins, quand

son ami le jeta en bronze. Sous un bonnet à lobes saillants d’où s'échappe un peu de chevelure broussailleuse, se profilent des traits émaciés par la longue étude. Dans sa touche large et simple, ce type est d’une intimité pénétrante. L’on n’a plus ici les formes réelles de la sculpture, un profil vigoureusement accentué dans les conditions du bas-relief, mais une œuvre de peintre aux fines dégradations.

Quentin demeura son propre maître, il eut l’air de ne point s’enquérir de la grande rénovation d’au-delà des monts. Il restait fidèle à son quinzième siècle flamand, se contentant d’être plus pathétique, plus profond, qu’aucun de ses prédécesseurs. Et pourtant tout le monde courait en Italie, pour y surprendre d’abord la grâce raphaélesque : van Orley, van Schoorl, Coxie ; plus tard, pour en rapporter les tendances sculpturales de l’unique Michel-Ange et les pâles colorations de l’école florentine : Frans Floris et son nombreux atelier.

Erasme, en ce temps de trouble des consciences, avait à souffrir de son spirituel éclectisme. « Luther, les moines et les théologiens, écrivait-il au Botteus de tantôt,

Georges d’Egmont, évêque d'Utrecht

sont le cadet de mes soucis ; mais je me tourmente sérieusement des manœuvres insidieuses dont on use envers moi. » On le desservait depuis longtemps en haut lieu. Son ami de Louvain, le pape Adrien VI, l’engageait, en i 522, à répondre une bonne fois et victorieusement à ceux qui essayaient de le rendre suspect de luthéranisme. Il n’oubliait pas de l’inviter à venir à Rome, après l'iiiver, «[quand l’air sera purgé. » Le portrait de ce pape que Guicciardin appelle une des plus claires et lumineuses étoiles du Pays-Bas, est une œuvre d’un puissant et touchant intérêt. Adrien Vl^est figuré en chape et en tiare. Dans cette tête, aux muscles raides et secs, à la pommette fortement ressentie, brille d'un doux éclat un œil à la paupière fatiguée et ceint de deux orbes creusés par la réflexion. Le vieillard a appris à connaître le monde; et quel monde : à peine César Borgia et Ferdinand le Catholique viennent de mourir.

Le voilà devenu la tête de la chrétienté, et Charles-Quint, qui se dit son « escolier » lui écrit (LANZ, t. I, p. 5g) : « Il me semble que étant la papauté en votre main et l’empire en la mienne, c’est pour faire beaucoup de bonnes et grandes choses. »

Il y a loin du profil osseux du Flamand à la grosse face sensuelle de Léon X. Le

gothique qui nous a laissé cet étonnant portrait, ne savait certes pas toute la signification de son oeuvre. On jugera mieux de l'intensité d’expression en la rapprochant de la médaille italienne, faite pour la paix avec Venise, qui se trouve au tome II de l'Histoire des Princes des Pays-Bas, de Van Mieris, et sur la couverture du livre récent de M. von Hôfler « Pabst Adrian VI. »

La médaille flamande, travail de quelque orfèvre du nord, est une imitation rigoureuse de la nature. Une fantaisie étrange se donne libre carrière sur la chape et le fermoir : un homme nu à côté d’un monstre, des chimères aux ailes éployées. La médaille italienne nous montre de classiques contours d'apôtres, et, sur le fermoir, les tètes de saint Pierre et de saint Paul. Quarante ans plus tard, Etienne de Hollande saura revêtir d’une chape adorablement élégante de dessin, Georges d’Egmont, évêque d'Utrecht. Plus d'un siècle paraît séparer cette dernière œuvre de la rude

image d’Adrien VI. Ici on dirait d’un sceau. Pour plus d’analogie, le pontife et ses deux écussons pointus se devraient trouver sous un arc gothique surbaissé.

Il est à présumer que la médaille fut faite à Utrecht, au milieu de l’allégresse causée par l’élection de maître Adrien au souverain pontificat. C’était un illustre concitoyen qu'on fêtait « geboeren borger van onser stadt van Utrecht » portent les délibérations de la commune. M. Muller a eu l’obligeance de me faire part de ce que contiennent ses riches archives au sujet des fêtes et largesses qui suivirent l’annonce

du glorieux avènement « dat Meyster Aryaen Florissoen geboeren borger

t Utrecht , Cardinael des Tytels der lieyliger Martelaeren Joliannis et Pauli , Bischop van Derthusen, nu Paus der lieyliger Cliristen Kercken van Roemen gecoren is ». Le pontife est appelé Maître Adrien, comme sur la médaille dont voici la légende:

* M * ADRIAN # VAN * GOD * GHEKOREN # PAVS * VA ^ ROMEN *

TVTRECHT # GHEBOREN *

Une œuvre tout aussi captivante dans sa naïveté, mais d’un style autrement pur, est la médaille de Jean, comte d’Egmont, faite en i52o. Sa beauté avait frappé le peintrenumismate Frans van Mieris. L’on est au temps où l’Allemagne exécute d’admirables

portraits-médaillons en bois et en pierre calcaire. Le Jean d’Egmont paraît procéder de là. Ce qui frappe, c'est la simplicité, la précision, la fermeté de l’exécution. Un sobre modelé indique les plans du profil, de la façon la plus large. Il y a dans l’œil, le nez et la bouche, une prodigieuse finesse d’observation. Cette physionomie légèrement hautaine et railleuse, est saisie dans toute sa vérité psychique. Involontairement ma pensée se reporte à un petit portrait du Musée de Bruxelles, peint par Bernard van Orley, pour son ami le médecin Georgius, dit Zeile, en 1 5 1 9 , avec la même candeur et la même expression vivante.

Rien 11e s’oppose à ce que la médaille de

IAN. CONTE. DEGMONT. ETAT1S. SE (suœ) ait été faite à Bruxelles, d’après un dessin de maître peintre.

Sigismond II, Auguste , roi de Pologne

Il y a, de ce. temps-là, des œuvres qui y ressemblent: je citerai l’amiral Adolphe de Bourgogne, seigneur de Beveren, fait de profil en 1528 (v. van Mieris, t II. p. 37.) et un Charles-Quint posé et vêtu absolument comme le comte d’Egmont, 1 5 2 1 (v. van Mieris , t II. p. 142.) Je trouve encore un JEHANNET CLOUET PICTOR FRANC, REGIS, traité de cette façon. Il est coiffé d’un serre-tête à réseau par-dessous un chaperon à bords fendus. En 1475, vivait à Bruxelles un Jehan Cloet, painctre{ Cloet, Kloet, c’est comme qui dirait gaffe, en flamand), qui fut le père de Jehannet auquel, dit le comte de La Borde dans sa Renaissance des arts à la cour de France, « il » transmit son talent, plus de talent qu’il n’en avait lui-même et je ne sais quel » sentiment superstitieux de fidélité religieuse aux traditions nationales. »

Jean IV, comte d’Egmont, fut nommé chevalier de la Toison-d’or dans le premier chapitre que Charles-Quint tint à Bruxelles. Le costume qu’il porte sur sa médaille

est tvpique. Il a pose un chapeau tailladé à flocards sur sa chevelure longue par derrière et taillée sur le front. La robe, ou par-dessus, est à large collet carré rabattu. Le pourpoint décolleté et froncé laisse voir le haut de la chemise. La Toison-d’or est attachée à un simple ruban. Le comte Jean était capitaine général des chevau-légers de l'empereur. Il mourut fort jeune, à Milan, en i 5 2 8 . Son cœur fut porté à Egmont dans la tombe de son père.

Notre seconde frise contient la représentation fidèle de la face et du revers d’une médaille plus près de nous d’une dizaine d’années que l'Adrien VI et le Jean d'Egmont.

L’homme est Nicolas Grudius, fils du président Nicolas Everardi (Evertsz) qui fut recteur magnifique de l’université de Louvain et président du conseil de Hollande. Au dire des biographes, sa fille Isabelle peignait comme un ange. Nicolas, qui se disait Grudius parcequ’il était né à Louvain, le pays des Grudii de Jules César, se

Ileinart (Regnier) van Busdal

trouvait être, en 1545, secrétaire du conseil privé, greffier de l’ordre de la Toison-d'or et receveur général des aides du duché de Brabant. Son secrétariat, son greffe et sa recette ne l'empêchèrent pas de cultiver les Muses. Dans ce culte, il fut à la fois élégiaque et anacréontique.

Les autres fils du président Everardi furent gens d’étude et de talent. Celui qu’on surnomma Secundus , pour le distinguer d’un sien oncle s’appelant aussi Jean, fut juriste, poète, graveur, peintre et sculpteuÿ. Sa mémoire ne devait pas périr. L'on sait assez généralement ce que c’est que les Baisers de JEAN SECOND. Il fit la médaille de son frère et de sa belle-sœur. Le hasard me la mit dans les mains, il y aura tantôt dix ans. ( Cabinet de F État).

Jean Second avait eu pour maître Jean van Schoorl qui fit de lui le beau portrait qu'on voit dans l'édition de Scriverius. Le poète est représenté debout devant une table. D'une main il tient une médaille, peut-être celle qu’il modela d’après Julie, sa maîtresse. Sur la table est posé, à côté d’un burin, le volume de ses poésies.

Grudius a composé une épigramme pour le portrait de son frère par Jean van

Schoorl. Il interpelle le poète et le peintre : à l’un il dit, qu’aucun artiste ne le pourrait mieux peindre ; à l’autre qu’il n’aura jamais de modèle plus distingué que Jean Second :

Quis te pingere dignior? Scorellus , Quis pingi tibi dignior? Secnndus .

L'effigie de la belle Julie, gravée de la main du poète, son amant, vatis amatoris Julia sculpta manu , est de proffi et tournée vers la gauche. Ses cheveux sont disposés absolument comme ceux de Faustine jeune sur les médaillons et les grands bronzes qui nous restent de la fille d’Antonin. L’Anna Cobella de l’autre médaille de Jean Second fait songer immédiatement au portrait de Julie. Les cheveux des deux jeunes femmes présentent des ondulations semblables ; le vêtement s’attache aux épaules de la même façon.

Grudius, lui, a le front ceint du laurier des poètes. Ce sera ainsi que, trente an plus tard, on nous représentera Ronsard en tête du livre des Amours , Ronsard à qui Grudius donne la première place sur le Parnasse français.

La médaillle à l’effigie de Grudius est d'un caractère antique très prononcé. L’auteur vit par l’esprit dans les ruines de la Rome impériale ; s’il écrit, c’est avec le vocabulaire et les tournures des érotiques de la belle époque latine. On rapporte de Polydore de Caravage, qu'il avait tant dessiné les innombrables débris de la Ville éternelle, qu'à la fin il pensait, sentait et voyait comme un contemporain de Titus et de Trajan. C’est le cas de Jean Second qui vivait en même temps que Polydore ; mais avant eux, des illustres, les vrais initiateurs, Brunellesco, Donatello, Ghiberti, étudièrent l'antique avec ardeur. Pour les deux premiers, pendant leur séjour à Rome, vers 1407, le moindre débris avait de la valeur, « II n’y eut pas un fragment de cirque, de thermes, de temple, de basilique qui ne fût examiné et dessiné par leurs soins. » (MUNTZ, t. IL p. 166).

Quand Anna, sa belle-sœur, mourut, Jean Second jeta sur la tombe des roses couleur de pourpre, mêlées au blanc troène.

A Pixta dédit rubris alba ligustra rosis

« A ces pauvres fleurs ne doit pas se borner le témoignage de sa douleur et de ses regrets, » dit Grudius. Sur quelques disques d’argent pur, — notre exemplaire est d'un alliage de plomb et d’étain, — il imprimera l’image de celle qui n'est plus pour la transmettre aux générations à venir :

Condimus argenti qua pauca numismata puri,

Coelo parta meo

(Poemata trium fratrum Belgarum)

Comme le prouve M. James Weale, dans une étude très soignée, faite d'après de nombreux documents inédits, MERCATOR, et non Koopman, est le vrai nom de famille de Michel qui fut à la fois orfèvre, graveur en médailles, facteur d’instruments de musique et agent secret des princes (1491-1544). Il aurait cru déroger s’il avait été moins que tout cela ; il aurait cru méconnaître le vrai principe de l'art, qui consistait

Le comte de Horn

r'curm-e-

JfédaiZ/0/t aft/'i&ué à

ûzterztm Æeéj'ÿx .

lmp , A . D urand - Paris

pour ses contemporains dans la vaste synthèse des choses. Giovanni Cellini, père du grand Benvenuto, ne trouvait que tout juste son compte à être architecte, inge'nieur, tourneur en ivoire et luthier. Je vois recevoir franc-maître dans la gilde de saint Luc d'Anvers, en i5a3, Joos Kerrest qui non-seulement s’entendait à faire un clavecin « bien monte' de plumes et de cordes » mais encore à peindre et à sculpter. J’ai sous les yeux le modèle en bronze qu’un grand peintre qui savait l’orfèvrerie à merveille, Francesco Raibolini, ou le Francia, fit pour la monnaie de Jean II Bentivoglio. Ils ont toujours plusieurs cordes à leur arc, ces génies multiples de la Renaissance qui paraissent avoir été définis en ce passage de Montaigne: « des âmes actives et occupées qui embrassent tout et s'engagent partout, qui se passionnent de toutes choses. » Et, convient-il d’ajouter pour nos peintres-médailleurs-orfèvres, des esprits cultivés avant tout, partis de la littérature en même temps que de la plastique, pour réaliser le beau.

En i Say, « noble et vaillant homme, Michel Mercator de Venlo en Gueldre » comme on pourra lire plus tard dans un brevet du roi d’armes d'Henri VIII, était à Grave, au service de Floris d'Egmont, comte de Buren. Il part de là, au mois de juin, muni de lettres de recommandation pour le cardinal Wolsey et emportant avec lui des instruments de musique de sa fabrication. Le roi les trouva à son gré et employa le facteur qui, onze ans après, était devenu l'habile homme dont Floris d'Egmont écrivait à Henri VIII :

« Michel est non-seulement un parfait luthier, mais il ne laisse pas d'exceller dans d'autres arts : verum etiam in aliis artibus multiiugis tam insignis et quodammodo prodigiosus artifex prodit.

Dans ses médailles, il se tient très près de la nature, ne cherche nullement à simplifier la physionomie de son modèle, demeure sans varier un minutieux portraitiste flamand. Une de nos frises reproduit son image faite de trois quarts par lui-même en 1539.

Il y a pour pendant à ce buste, Elisabeth sa femme, la tête prise dans un morceau de toile dont les bouts tombent sur sa poitrine. Le couple devait être heureux : la légende du champs du revers, du moins, le proclame : MVLIERIS BONÆ BEAT VS

VIR MDXXX1X. Puis viennent les portraits, de profil cette fois, de l’artiste, 1 5 39 ,

du frère Rodolphe, chartreux de Ruremonde, i5qo; d’Henri Andrius, de Sittard, 1541. M. J. Weale n’a vu aucune médaille d’Henri VIII faite par Mercator, bien qu'il fût seul autorisé à modeler l'effigie royale, si l'on en croit Puteanus (Eric Vanden Put) dans sa Genealogia puteanœa Bamelrodiorum V enlonensium , dédiée aux magistrats et à la bourgeoisie de Venlo.

Avant d'en finir avec lui, il me faut rapporter un fait singulier. Il n’y a pas longtemps que je trouvai une médaille de plomb, du module de quarante-six millimètres , bien italienne à première vue. Au droit, elle porte le buste classique du Sauveur, entouré de la légende: Svm. via. tvm. recti. tvm. veri. vita. salvsqne. Ici se vient placer une petite feuille découpée comme celles qu’on voit sur les médailles de Mercator. Au revers, se développe une Adoration des Bergers. Ce qui sollicita mon attention fut la légende:

VANN. V BETLE. SAL. KOMEN. DIE. HERTOCH. DIE. DA. MIN. VOLK. RE-T ( Cest de vous, Bethléem, que sortira le chef qui doit sauver mon peuple )

Légende d'une tournure assez gueldroise.

Par une rencontre étrange, sur la frise d'une arcade à l’arrière-plan, se lit : MICH. V, et dans le champ, au-dessus de la tête d'un ange, RE. Il est vrai que la légende est tirée du chapitre V du petit prophète Michée; mais rien non plus n’empêche de lire MICH (el) V (enlonianus), et de croire que RE signifie Regum, c’est à dire les livres des Rois.

Sur une arcade ruinée, de même tournure, un médailleur de Marguerite d’Autriche a écrit carrément son nom : CAVVA1N (au Cabinet de T Etat). En avant se tient, à demi nue, échevelée, appuyée à une colonnette ionique, la Fortune de la princesse. Ce revers, — chose bizarre, — se revoit encastré, en guise de médaillon, dans une architecture à l’arrière plan d’un charmant tableau de Jacopo de Barbari, représentant saint Adrien. Pour le demander en passant, serait-ce là la médaille, citée à deux exemplaires en vermeil, par M. Michelant dans son Inventaire du mobilier de Marguerite d’Autriche?

La pensée mère de l’Adoration flamande se rapproche énormément d'une composition de Gambello qui fut orfèvre et statuaire. Il s’attacha à perfectionner la gravure en médailles. Il a mis, au revers d'une effigie de Sixte IV, des cardinaux et des gens

habillés à l'antique, agenouillés et debout, entourant le pape assis sur son trône.

Dans le fond, se profile un édifice que le graveur gueldrois a transformé en portique. Les lettres de la légende flamande et de l’exergue italien sont identiques. Dans mon hypothèse, Michel Mercator, pour son début, se serait inspiré d’un travail populaire d’Italie. En cela, sans sortir de chez lui, il restait fidèle au précepte de Lambert Lombard à ses élèves: « Il vous faut boire dans un autre verre » c’est à dire aller apprendre le nu et la composition aux écoles de Florence et de Rome.

Mais dans le portrait, Michel , comme tous les autres pseudo-italiens, se dédouble : la convention et l’apprêt ultramontains tombent, et il ne reste plus qu’un consciencieux observateur de la nature. Pour ce qui est du plagiat, il ne doit pas plus choquer ici, qu’il ne fera au milieu du siècle, alors qu’un prodigieux médailleur à la solde de Charles-Quint n’hésite pas à prendre à Pierino del Vaga ce qui l’a frappé dans une gigantomachie des plus dégingandées (v. au t. III de l 'Histoire des princes des Pays-Bas. par les médailles , de Van Mieris).

Jean Second (v. plus haut) mourut à vingt-cinq ans, en i 5 36. Le nouvel évêque d’Utrecht, Georges d’Egmont, fils du comte Jean, qui était aussi abbé de Saint-Amand de Tournai, venait de l’instituer son secrétaire. Un énorme médaillon, daté de 1 5 5 8 , nous donne la représentation à mi-corps de Monsieur d’Utrecht, persona grata du gouvernement. La tête coiffée d’un bonnet à quatre pans est de profil, le buste de trois quarts. Le prélat porte par-dessus sa soutane violette une robe fourrée d’hermine, à longues manches. Il a passé ses deux bagues d'abbé et d’évêque à l’annulaire de la main gauche; de la droite il tient des gants. Nous avons là Georges d’Egmont en habit de ville. Le voici maintenant dans toute la splendeur de son costume épiscopal.

Marguerite de Parme, gouvernante des Pays-Bas

Anna Cobella et Nicolas Grudius, par Jean Second

Blanchiment de la monnaie d’argent dans l’atelier de Louvain ; Tarif de 1487

UI fut le beau médailleur signant imperturbablement de ce monogramme énigmatique STE. H, la plupart de ses portraits si caractéristiques, d’uneallure si élevée, d’un accent si vrai, si candide ? Pour moi, je le fais passer volontiers par l'atelier de Frans Floris, le maître ès difficultés vaincues, le professeur de musculature par excellence, autour duquel se pressaient de nombreux disciples venus des provinces du nord. Dans le nombre je trouve un Steven Cronenborg, de la Haye, uyt den Hage , pour écrire comme le brave Carel Van Mander.

Voilà bien un premier Stephanus H aganus, ou Hollandicus , ad libitum. L'histoire est à peu près muette sur cet artiste.

On ne laisse pas d'être frappé de cette circonstance, fortuite peut-être, que ses premières et très importantes médailles, furent exécutées pour les U'trechtois, Corneille van Myerop, prévôt et archidiacre d’Utrecht, l'évêque Georges d’Egmont et pour le bailli de l'ordre des chevaliers teutoniques à Utrecht, Gautier van Yler. Le métal, dune jolie teinte blonde , est coulé très finement ; le trait creux qui souligne la légende, se dessine aussi pur que si un compas venait de l'indiquer. Le modelé est savant dans sa simplicité ; la chair a le tendre, la souplesse d’une peinture : on dirait d'un portrait de Martin de Vos interprété en bronze. Myerop a quarante-huit ans, Walter van Yler cinquante-trois ; mais leurs bonnes figures, si calmes, si réfléchies, en accusent au moins soixante. Une remarque à faire, c'est que les hommes du XVIe siècle, sur les médailles, d'ordinaire, paraissent plus vieux que leur âge.

Les trois médailles utrechtoises portent la date de 1 5 5 8 . Peut-on inférer de cette identité de temps et de lieu, que Stephanus, pour commencer, effigia des compatriotes? Ce serait tentant, si l'on voulait établir un rapprochement entre le médailleur et le « Stefano Budalie de Colandra pure pittore fiammingo , altrove detto de trajecto dimorante in Campo Marcio » dont parle le Liber Investigationum, an. i 552, fol. 27 à 3o, des archives de Rome éditées par le chev. A. Bertolotti. Voilà bien un Stephanus, Hollandais d' Utrecht. Est-ce que vraiment je toucherais juste? Le millésime

troublant de 1 5 5 2 , donné par Pinkerton, English Medals, dans la légende d'une médaille faite en Angleterre et signée TE H, pour STE, H. est-il une réalité ou une mauvaise lecture ? demandera-t-on, après avoir constaté que les œuvres produites à l’étranger par notre peintre médailleur sont toutes datées de 1 5 6 1 et de i5Ô2.

Colandra, le patient éditeur italien le reconnaît lui-même, est écrit pour Olanda. Budalie peut aussi bien se lire Boedel ou Budel. Au milieu du siècle, naissait, à Ruremonde, d’une famille de monnayeurs, unBudelius qui devait devenir l’homme du monde le plus expert en matière de monnayage. Au demeurant, l’orthographe des noms flamands, dans les papiers de la justice romaine, est d'une fantaisie outrée. Exemples: Breughel devient Broculo; Pyp, Filippo, et De Witte tour à tour Bianco et Albus.

Stefano se trouvait mêlé à une scène d’ivrognerie et de vol entre compatriotes. Un peintre flamand, dit Giovani de Menino, ou de Mino , ou Mina, ou Mine%, ou Mena , — qu’on choisisse, — s’était égayé plus que de raison, en allant de cabaret en cabaret, avec un sien pays, peintre également et appelé Simon. L’aventure est

commune chez messieurs les Flamands de Rome. Voilà que Giovanni de Menino, ou Jean de Menin, perd une bourse contenant trente écus :

11 soupçonne son compagnon de l’avoir dérobée, d’où une action en justice. Parmi les témoins cités, se rencontre un autre peintre utrechtois, Todorico de Guuilt (sic) qui, de même que Stefano, a vu la bourse. Cela se passait le

12 mars 1 5 5 2 .

A la page précédente, Antonio Moro, le fameux portraitiste d’Utrecht, est bâtonné et volé de son surtout par un pictor Jl amengus nommé Laurent. On boit, on se bat, on fait les cent coups, on a le diable au corps pour l’art et pour le reste. Les artistes de Flandre sont descendus chez des hôtesses de leur pays : 1 ' albergatrice Maddalena fiamminga , ou Anna, ou Margherita. Autant que possible, ils tirent tout de chez eux ; veulent être servis par des compatriotes ; leurs cordonniers, leurs tailleurs, sont flamands.

Le buste de Moro figure sur une médaille de grand style, que l’on a attribuée à Etienne de Hollande ( Cabinet de FÉtat). Je la crois antérieure à ses productions et contemporaine, à peu près, de deux œuvres anonymes portant la date de i552, les portraits de profil, avec armoiries au revers, d’Antoine de Taxis, maître des postes de l'empereur et de Reinart van Busdal ( Cabinet de F Etat), sur le compte duquel je ne sais que ceci, qu’il se mai'ia dans le Hainaut. Moro me paraît de travail italien; Taxis et Busdal ont été faits à Anvers ou à Bruxelles.

A défaut d’indications sur la vie d’Etienne de Hollande, il reste, à la satisfaction de notre curiosité, l’examen de son œuvre. En 1 5 5 8 et en i55g, il travaille à Utrecht et à Anvers. La médaille du Zélandais Jérôme van Tuyl, seigneur de Seroskerke et conseiller royal, doit être de lui. Au revers se trouve une figure de femme d’une rare élégance, tout italienne du reste. Elle tient un calice et élève l’index de la main droite comme ferait un catéchiste qui explique les mystères de la foi. La légende est tirée de l’Enéide : DVM SPIRITVS HOS REGET ARTVS. Cette allégorie

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