I. PEUPLES NON-MEXICAINS
Les anciens habitants du Mexique se divisent en deux grands groupes : Mexicains et Non- Mexicains.
Les Mexicains à leur tour se décomposent en deux couches de peuples, nettement différentes l'une de l'autre aux points de vue linguistique, archéologique, ethnographique et chronologique. La couche la plus ancienne est formée par les Toltèques ou Nahuas (dans Sahagun: Chichimeca mochanecatoca), peuples parlant des dialectes caractérisés par l'emploi du son T au lieu du son Tl; leur langue était ou est le Nahuat. La couche la plus récente est formée par les Nahuatlacas, dont font partie les Aztèques; ces peuples possèdent le son Tl et parlent le Nahuatl.
Les Sonoras et les Schoschonis sont des parents très anciens de ces deux couches de population.
Comme les Mexicains des deux couches sont venus par immigration sur le plateau du Mexique, nous envisagerons en premier lieu les peuples non-mexicains.
Les Non-Mexicains, eux aussi, sont des immigrés, mais arrivés à 1 époque préhistorique, ou du moins établis depuis si longtemps au Mexique qu'on est en droit de les regarder comme autochtones. Ce sont surtout les peuples du grzmd groupe des Otomis, les Mixteco-Zapotèques, les Mixe-Zoques, les Huaves, les Mayas, et aussi, bien que les légendes les qualifient parfois de nouveaux-venus, les Totonaques et les Tarasques, dont la position linguistique est encore mal éclaircie.
Parmi les tribus de l'extrême nord du Mexique, il faut citer les représentants, largement avancés vers le sud, de la grande famille des Athapasques ou Tinnés, dont la masse principale se trouve assez loin dans le nord-ouest du continent. Les plus connus de ces Athapasques du sud sont les Apaches, entre le Rio Grande del Norte et le cours supérieur du Rio Gila.
Du côté de l'ouest se rencontrent, vivant à l'écart, dans la partie sud-ouest des Etats-Unis actuels, sur le Rio Colorado inférieur, sur le Rio Gila et dans les territoires avoisinants, les Yimias (Mohave, Cocopa, Maricopa, Cochimi, dans la Bas se- Californie), ainsi que les Séris étabHs dans l'île de Tiburon et enclavés aussi dans la partie du continent faisant face à cette île (district de Pima). Ce groupe, généralement un peu négligé, a une importance toute spéciale, en raison de sa pcu>enté avec les Chontales d'Oaxaca au sud d'une part et avec le groupe californien
des Hokas au nord d'autre part. Peut-être faut-il regarder l'influence exercée par la Californie sur le Mexique comme très ancienne. Aujourd'hui on ne peut pas dire nettement si, dans une lointaine préhistoire, des Californiens ont occupé des parties importantes du Mexique ou s'ils sont venus seulement par petits groupes isolés, se mêlant à une population primitive encore plus ancienne (du groupe des Otomis). Il est à noter dans tous les cas que les débris du groupe Séri, les Cuitlatèques, les Tlappanèques-Subtiabas (Maribio), les Chontales d'Oaxaca, les Xincas (Sud-Est du Guatemala) se trouvent très exactement placés sur la côte du Pacifique, dans le prolongement sud de la Californie.
Parmi les tribus du Mexique septentrional, il faut mettre au premier plan les Sonoras et les Chichimèques. Comme les Schoschonis, ils seront examinés avec les Mexicains, tous trois appartenant au même groupe de peuples.
Dans le Mexique Central, il y a aujourd'hui encore une foule de peuples établis depuis très longtemps. Les plus importants sont les Otomis du sud de la Mesa Centrale et des pays qui avoisinent la «Terra Caliente». Ils comprennent les Otomis proprement dits et, plus au sud, sur le plateau de Toluca, leurs voisins les Mazahuas et les Matlazincas ou Toloques, ainsi que les Ocuiltecas (Malinalca). Les Mexicains ont accompli plusieurs poussées d'invasion chez ces peuples Otomis.
A ces populations primitives il faut joindre les Choco-Popolocas, de même origine, qui jusqu'à nos jours se sont maintenus à l'état de débris dans le sud de l'Etat de Puebla et dans le nord de celui d'Oaxaca. Les Chocho-Popolocas avaient jadis une bien plus grande extension ; d'après mes dernières recherches, ils coïncident en somme avec les anciens Olmèques (Olméca-Uixtotins). Ceux-ci habitaient les fertiles rivages du Golfe du Mexique, au sud de Véra-Cruz, non loin du tropique. Sahagun, qui jusqu à sa vieillesse a recueilli de la bouche des Indiens les plus instruits les vieilles traditions mexicaines, dit que ces Olmèques n'étaient pas des Chichimèques, mais des Olméca-Uixtotin-Nonoualca. Cela signifie que c'était, non pas des immigrants venus du nord, mais des barbares, étabHs depuis très longtemps au Mexique, à l origine étrangers de race et de langue, plus tard partiellement «toltéquisés». De très bonne heure ils subirent l'influence de la culture et de la langue toltèques et leur territoire, le fond du golfe du Mexique, demeura jusqu'à l'époque des Aztèques le foyer d'une haute culture intellectuelle, dont le magnifique Codex Borgia, provenant de cette région, nous est un témoignage. L'influence profonde que les Toltèques ont exercée sur ce «riche» peuple de bordure s'explique, entre autres, par ce fait que la grande route conmierciale qui reliait le centre du plateau mexicain à Tabasco et au pays des Mayas passait à travers leur territoire. C'est pour cette raison que ces peuples olmèques furent plus tard regardés par les Aztèques comme les descendants de Quetzalcouatl, le Dieu des Toltèques, le Dieu des marchands ambulants.
Dans les temps anciens, les Olmèques étaient étabHs dans la ville de Tlaxcala. où par la suite, sous le nom de Pinomes, ils occupaient encore! un quartier. A Cholula
aussi, Rome du Nouveau- Monde, des Olmèques «toltéquisés» avaient de bonne heure conquis la suprématie politique. Quant à l'hégémonie intellectuelle, les Toltèques l'exercèrent sans doute à toutes les époques et ils la léguèrent à leurs successeurs. L'évêque Lorenzana parle de la langue toltèque, adoptée par les Olmèques et qui était une langue Nahuat; il appelle justement «olmèque-mexicain» le dialecte de la région de Puebla. Le texte aztèque de r«Historia Tolteca chichimeca» *), à la Bibliothèque Nationale de Paris, fournit les données fondamentales de toute l'histoire ancienne de l'Amérique : l'expulsion des Olmèques (toltéquisés) de Cholula s'est faite, avec le concours des belliqueux Nahuadaques, en l'année 1168 après J.-Ch. Comme nous savons par Torquemada que la domination des Olmèques a duré plus de 500 ans, nous trouvons, comme point de départ de la tyrannie Olmèque, les environs de 1 an 600 après J.-Ch., ce qui est précisément l'époque où, d'après Sahagun, l'empire de Tollan est tombé en ruines. i
Ainsi la question olmèque est de la plus haute importance pour la première histoire des Toltèques. Nous savons en outre par Oviedo et Torquemada que ce furent des Olmèques qui provoquèrent l'émigration des Nicaraos parlant Nahuat, de la région de Cholula vers le Nicaragua (autour de l'an mil après J.-Ch.). Avant ces Nicaraos, des Chorotega- Mangues étaient déjà arrivés dans le Nicaragua, partis sans doute avant l'an mil du territoire des Chiapanèques, sur l'isthme mexicain; les Nicaraos trouvèrent en effet des Mangues comme «maîtres» du pays. Peut-être des ancêtres des Tlappanèques étaient-ils venus aussi avec ces Mangues à Subtiaba (près de Léon).
Ces faits sont autant de jalons pour l'établissement d'une chronologie jusqu'ici noyée dans l'obscurité; pour la première fois ils permettent de fixer avec une certaine exactitude les gremdes périodes de l'histoire de l'art au Mexique et dans l'Amérique Centrale (cf. notre tableau).
Les plus proches parents et les voisins des Chocho-Popolocas sont les Mazatèques, à qui s'apparentent encore les Triques, les Ixcatèques, les Chiapanèques.
C'est avec ce groupe que les peuples de l'isthme mexicain, les Mixteco-Zapotèques et les Chinantèques présentent le plus de ressemblances. Eux aussi se rattachent, bien que la relation de parenté ne soit pas éclaircle dans tous ses détails, au grand groupe des Otomis.
Les rudes tribus des Mixe-Zoques forment un groupe à part qui, par Tapachulteco I — et peut-être par l'énigmatique Aguateco II du Guatemala — paraît avoir eu des relations avec Xinca II, du Sud-Est du Guatemala.
Dans ce groupe enfin doivent probablement se ranger les Huaves des lagunes de Tehuantepec. Il est encore trop tôt pour porter un jugement sur les rapports
*) Il y a sur la première page du manuscrit — j'ai réussi à l'établir — une inscription bilingue en langue aztèque et en langue Chocho. Ce fait peut être regardé comme une preuve nouvelle de ce que la langue des Olméca-Uixtotins était un dialecte Chocho.
linguistiques de ces débris de peuples avec la grande famille des Mayas. En tout cas les Mayas primitifs, dans leur expansion, rencontrèrent au nord-ouest des ancêtres des Mixe-Zoques, repoussés par les Chiapanèques, et au sud et au sud-est des Xincas. Une parenté des Mayas avec certaines tribus du Honduras ouvre des horizons nouveaux.
Il laut faire une place aux Tarasques, «les hommes à la tête rasée», habitant la partie occidentale du plateau de Toluca sur le versant pacifique, vaste contrée qui n'a jamais été soumise aux Mexicains. Ils ont une langue agglutinante, tout à fait originale, et se distinguent par ce fait que — à l'exemple des Toltèques — ils ne pratiquent pas les sacrifices humains. Archéologiquement le style de leur céramique dénote des rapports avec la couche primitive des Otomis.
Les Totonaques de la côte du Golfe du Mexique, entre les Huaxtèques au nord et les Olmèques au sud, étaient un peuple de haute culture. Leurs magnifiques sculptures en pierre en offrent un éclatant témoignage. Fait surprenant : ils sonti isolés au point de vue de la langue. Leur histoire remonte à des centaines d'années avant la conquête espagnole, mais elle ne nous a été conservée que d'une manière schématique et fragmentaire, dans Torquemada surtout. En tout cas les Totonaques avaient certainement reçu de bonne heure une culture toltèque. Il se peut que ce soit la raison p>our laquelle, plus tard, les Aztèques de l'époque épigonale, les regardèrent comme les constructeurs des pyramides de Téotihuacan, évidemment toltèques d'origine. C'est du pays totonaque que proviennent les superbes manuscrits jumeaux que Cortès envoya à Charles-Quint: le Codex de Vienne et le Codex Zouche-Nuttaî (Codex Jovius).
Les Mayas de l'isthme mfexicain et de la partie nord de l'Amérique Centrale forment aujourd'hui encore une masse homogène. Partis des montagnes compri^s entre le Chiapas et le Guatemala, ils se sont peu à peu répandus vers l'ouest et le nord sans atteindre toutefois l'isthme de Tehuantepec, et vers le sud et le sud-est sans pourtant dépasser notablement la Bahia de Fonseca. Les Huaxtèques, qui se séparèrent probablenïent des Mayas primitifs (Chicomucelolteca) à une époque très reculée, sont les seules tribus que l'on trouve très éloignées des autres Mayas, dans l'Etat de Vera-Cruz, depuis Tuxpan jusqu'au-delà de Tampico, touchant aux Pâmes et aux Otonus dans l'arrière-pays. Les Huaxtèques, considérés par les Aztèques comme des ivrognes et des barbares — parce qu'ils portaient, au lieu de pagne, une sorte de gant sur le membre viril — ne possédaient ni écriture hiéroglyphique, ni monuments en pierre, mais tout au plus de modestes pyramides en terre, recouvertes parfois de dalles en pierre ornées de figures humaines raides et grossières. En revanche leurs cotonnades à rayures multicolores étaient réputées; les dessins des étoffes huaxtèques, dans les textes mexicains historiés, nous donnent une faible idée de la beauté de ces tissus. L'abscence d'écnture hiéroglyphique chez les Huaxtèques prouve qu'ils ont dû se séparer des Mayas primitifs avant le
XIII® siècle de notre ère; le plus ancien monument des Mayas, aujourd'hui daté, le «Birdgod» de San Andres de Tuxtla, remonte en effet au plus tard à cette époque. Selon toute apparence, ils se sont d'ailleurs séparés des anciens Mayas à une date bien antérieure.
Pour comprendre la culture des Mayas, qui se recommande notamment par une architecture nierveilleuse, il faut revenir aux Mexicains.