‹ L'art antique de la Perse; Achéménides, Parthes, SassanidesChapitre 13 sur 75 · Hérodote, I, 140; Strabon, XV, chap. 3, § xiv, xvi et xx · texte numérisé non relu

Hérodote, I, 140; Strabon, XV, chap. 3, § xiv, xvi et xx

PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.

Palais de Cyrus. — Description du monument. — Restitution du plan de l’édifice. — Restitution de la charpente. — Destination du monument. — Portrait de Cyrus. — Description du bas-relief. — Distinction qu’il permet d’établir entre les institutions religieuses de la Perse, au temps de Cyrus, de Darius, de Xerxèset de ses successeurs.

Le troisième édifice de la plaine du Polvar-Roud est complètement ruiné. Il ne reste debout que trois piliers A, B, C, et une colonne en pierre calcaire D (PI. XII, XIII et fig. 28).

Deux des piliers, élevés de 7 mètres, se composent de trois pierres superposées évidées dans toute leur hauteur par de profondes rainures verticales. Ces excavations sont normales entre elles; l'une s’étend sur les deux premières assises, l’autre est creusée dans la pierre supérieure (PI. XIII). Cette dernière pierre, sur la face opposée à la rainure, est taillée en crémaillère et porte une inscription cunéiforme trilingue, écrite en perse, en mède et en assyrien (PI. XIV) dont la traduction littérale : « Moi Cyrus, roi Achéménide » , est acceptée aujourd’hui par tous les assyriologues h Le troisième pilier est en partie renversé.

La colonne est fort élancée, sa hauteur totale dépasse 1 r mètres; son diamètre à la base est de imo5. Le chapiteau est sans doute tombé et les fragments ont été mêlés aux ruines de h édifice; le fût, entièrement lisse, repose sur un mince tambour cylindrique de basalte noir pris dans l’épaisseur du dallage.

On rencontre également, au milieu des pierres éparses sur le sol, quatre plaques verticales brisées à omq5 au-dessus de terre et ornées sur leurs faces intérieures de sculptures. On distingue sur chacune d'elles les pieds d’un homme, faisant vis-à-vis

1. Opperi , le Peuple et la Langue des Alèdes , p. 1 10, et les Inscriptions des Achemenides, p. 210.

Menant, les Achemenides et les Inscriptions cunéiformes de la Perse, p. 18. — Rawlison, tlie Five <*reat Monarchies, t. III, p. 5.

M. Oppert lit le texte perse :

ADEM KuROS CHAYATHIA HAKHAMAN1S1 YA , et le texte médique :

U KURAS UnAM AKHAMANNISl YA.

C’est évidemment du mot châyathia qu’est dérivé le nom de Chah, porté encore de nos jours par les souverains de la Perse.

aux pattes armées de griffes d’un oiseau gigantesque. Ces dalles, de basalte noir comme les bases des colonnes, appartenaient à des jambages de portes, et les sculptures à des bas-reliefs sur lesquels était retracée la lutte victorieuse d’un roi contre un animal fabuleux, scène reproduite très souvent sur les cylindres d’origine babylonienne.

A part ces pierres, qui paraissent jetées sans ordre sur le sol , et les traces de fondations retrouvées sous les décombres, il ne reste aucun autre vestige du monument. On peut cependant reconstituer le plan des constructions dans ses parties essentielles.

11 suffit, pour terminer le tracé de l'enceinte et de la grande salle, de prolonger les faces des fondations encore apparentes et de compléter, en ajoutant le support dont la base a disparu, la double colonnade intérieure. Les entrées principales sont signalées par les dalles sculptées H ; la position des portes secondaires se reconnaît aux interruptions symétriques E des murs (PI. XII).

Fig. 2S. ■ — Colonne du palais de Cyrus.

PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.

D’un autre côté, si Ton examine attentivement chaque pilier, on remarque que les deux faces adjacentes dans lesquelles on a creusé les rainures sont giossièrement ébauchées comme des parements engagés dans le corps des maçonneries, que les autres, au contraire, portent des inscriptions cunéiformes et toutes les tiaces d un travail destiné à rester apparent. Ces indications concordant exactement a\ ec 1 état des ruines et des fondations, on est amené à indiquer au-devant de la grande salle un porche terminé, à droite et à gauche, par deux petites pièces symétriquement disposées, communiquant au moyen d ouvertures avec la galetie couverte. Les piliers jouaient dans cette construction un rôle analogue aux pilastres saillants placés aux angles des tours funéraires. La crémaillère taillée à leur sommet conespondait à la pénétration d’un entablement en charpente reposant sur quatre supports élevés à l’intersection des alignements des piliers et des colonnes intérieures, les rainures verticales, à des mortaises dans lesquelles les murs, probablement exécutés en briques, pénétraient à la façon de tenons.

La découverte d’une base de colonne M dans le prolongement de la seconde façade rend certaine la restitution de cette dernière et confirme l’ensemble des hypothèses déjà faites. Cet édifice se composait donc d’une salle hypostyle dont la toiture était supportée par huit colonnes et de porches régnant sur deux taçades adjacentes.

Cependant, tel qu’il est reconstitué, le monument ne paraît pas complet; il devait être symétrique par rapport à l’un des deux axes de la grande salle. Malheureusement il ne reste aucune trace de construction permettant de se prononcer sans hésitation à ce sujet. Je serais disposé à croire que les colonnades se reproduisaient sur les quatre faces, ainsi que l’indique une amorce de mur N jointe au pilier de gauche A, à moins que l’une d'elles n'ait été remplacée sur le derrière de l’édifice par un ensemble de pièces de petites dimensions. Ce plan présente avec ceux des palais de Persépolis des analogies qui rendent cette hypothèse fort plausible. 11 existe toutefois entre ces édifices du Takhtè-Djemchid et le palais de la plaine du Polvar une distinction à noter.

Dans les palais de Darius et de Xerxès couverts en terrasse, les supports intérieurs sont élevés, comme chez les Égyptiens, sur des lignes parallèles aux axes de la construction et à égale distance les uns des autres; à Madérè-Soleïman, les colonnes divisent la salle en travées de même largeur, mais sont plus rapprochées dans le sens longitudinal que dans le sens transversal. Une disposition analogue à

celle que je signale est commune à tous les temples grecs-, elle est la conséquence de la forme de la toiture. A l'image des constructions helléniques, le monument de Madérè-Soleïman était-il recouvert par une toiture en pente? Je ne le pense pas, les trois travées étant de largeur égale L La différence de hauteur signalée entre la

Fig. 29. — Tombeau lycien.

colonne intérieure et les pilastres de la façade proviendrait simplement, à mon avis, de ce que la pièce centrale était plus élevée sous poutre que les porches latéraux.

11 peut paraître étrange de restituer la couverture d’un édifice avec des données à peine suffisantes pour établir un plan. On parvient cependant à donner une solution exacte de ce problème.

J’ai signalé le tracé en crémaillère du sommet du pilier d’angle A, chacun des évidements correspond à la pénétration d’un des membres de l’archi-

1. Dans les temples grecs, la travée centrale était plus large que les travées latérales parce que le faîtage était supporté par un poinçon qui reposait sur l’entrait (Voir Choisy, Restitution de l’arsenal du Pirée ).

PREMIERE DYNASTIE ACHEMENIDE.

trave exécutée en bois, ainsi que l'indiquent très nettement la hauteur et le diamètre des colonnes, et surtout la grande distance de leurs axes verticaux ’.

Si, en se référant alors aux analogies signalées entre les tours funéraires de Méched-Mourgab et les édifices de l’Asie-Mineure, on compare le pilastre du palais de Méched-Mourgab aux façades des tombeaux lyciens (PI. VII, XIII, XV, XVI, et fig. 29)1 2 et aux monuments funéraires des princes Achéménides de la seconde race

Fig. 3o. — Extrémité supérieure du pilier A du palais de Cyrus.

(PI. X), on reconnaît dans le rectangle ABCD (fig. 3o) l’assiette préparée pour recevoir le poitrail inférieur de l’architrave, dans le rectangle GEADFH l’encastrement d’un deuxième cours de poutres, au-dessus duquel venaient reposer les solives formant, par leur saillie extérieure, la corniche denticulée, et dans l’entaille GLKI la pénétration des madriers placés à la partie supérieure de toutes les constructions recouvertes d'un plafond horizontal. Ces madriers avaient pour rôle de retenir la couche de pisé composant la terrasse, qui dans tout l'Orient sert à protéger les planches contre l’humidité de l’hiver et les habitants de la maison contre l'excessive chaleur de l’été. Quanta la dernière excavation MNRST3, elle recevait

1. Je me réserve de traiter ce sujet avec les plus grands détails dans la deuxième partie de cet ouvrage (Charpente des palais persépolitains ), je ne donne ici qu’un aperçu sommaire de cette question.

2. Tombeau de Telmissus. Texier, Mission en Asie-Mineure, vol. III, pl. 176.

3. Dans le dessin restitué de la charpente ( Pl. XVI), j’ai coupé, pour faciliter l’intelligence de cette partie de l’édifice, les bois et le matelas de pisé par un plan vertical parallèle à la façade et situé environ à imoo en arrière de cette dernière.

la dernière solive qui complétait, autour des faces latérales du porche, un cadre dessiné verticalement par la saillie du pilastre sur les murs de brique.

Les ruines décrites n’appartiennent pas à un temple; il n’en existait pas en Perse. Ce ne sont pas non plus celles d’un tombeau : j'ai cherché en vain la place de la chambre sépulcrale caractéristique de ce genre de monuments; il faut donc les considérer comme les derniers vestiges de l’une des habitations royales que Cyrus, au dire de Strabon, fit élever dans sa nouvelle capitale.

A peu de distance et à l’est de ce monument, on voit sur un pilier carré, construit en pierres calcaires, une figure en bas-relief du plus haut intérêt (PI. XVII). Cette sculpture, aujourd’hui rongée par la mousse, manque malheureusement de netteté. Elle est surmontée d’une inscription cunéiforme identique à celles des pilastres du palais L Le personnage, dont le type est franchement européen, a le haut de la tète rasé. Les cheveux, qui couvrent les tempes et le derrière du crâne, sont rassemblés en nattes arrivant à peine au-dessous de la nuque; quant à la barbe, elle est courte et naturellement frisée. 11 est vêtu d’une longue tunique fourrée à l'intérieur, boutonnant sur le côté et en tout analogue aux vêtements de peau de chèvre ou de mouton portés en hiver par tous les Persans 2. Le dessin des boutons est assyrien. La couronne, composée d’attributs symboliques et d’uræus, est semblable aux tiares portées par quelques divinités égyptiennes ; des épaules se détachent les quatre ailes déployées des génies chaldéens. Le bras gauche est caché derrière le corps; le personnage tient dans sa main droite une statuette dont le double bonnet fort différent du pchent est surmonté de l’uræus sacré.

Cette œuvre rappelle les sculptures de l’école assyrienne, ou plutôt le bas-relief connu sous le nom du Guerrier de Marathon ?. La tète, les mains, la silhouette du corps sont toutefois plus finement dessinées que celles du soldat grec. Au point de vue de l’exécution, elle est inférieure aux bas-reliefs de Persépolis taillés par d’habiles artistes dans un basalte noir d’une extrême dureté.

Doit-on voir dans cette ligure, résumant en une seule personne les divinités adorées par les peuples voisins de l’Iran, le génie tutélaire de Cyrus ? Le roi, à l’exemple des Chaldéens, aurait-il fait graver son nom à côté d’une image divine? Je ne le pense pas.

i. L’inscription n’est pas reproduite sur la planche XVII, on la trouvera planche XIV.

i. L’usage de vêtements doublés de fourrures s’était introduit en Grèce après les guerres médiques. 11 est parlé dans Aristophane ( les Guêpes) de ces pelisses. Elles étaient fabriquées en Perse et désignées à Athènes sous le nom de Persides.

3. On trouvera la photographie de ce bas-relief dans la troisième partie de cet ouvrage. ♦

PREMIÈRE DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.

Je serais plutôt disposé à croire que Cyrus, devenu maître d’un vaste empire s’étendant des frontières de l’Egypte aux rives de la mer Caspienne, sentit la nécessité de perpétuer à son profit la fiction grecque et égyptienne qui faisait remonter jusqu’aux dieux l’origine des races royales et se para, dans l’espoir d’augmenter son autorité et de se faire respecter de tous ses sujets, d’attributs empruntés au panthéon des nations annexées à la Perse. Cyrus, qui avait toute sa vie subordonné la religion à la politique, ne devait pas avoir sur la nature des dieux des idées aussi arrêtées que les Sémites de la Babylonie et de l’Assyrie.

Un passage d’Hérodote 1 vient à l’appui de cette hypothèse.

Au cours de sa campagne contre les Massagètes, Cyrus eut un songe. « Il lui sembla, dans son sommeil, voir le fils aîné d’Hystaspe ayant aux épaules des ailes dont il ombrageait d’une part l’Asie, d’autre part l’Europe. Darius était l’aîné des fils d’Hystaspe, fils d’Arsame, l’un des Achéménides. » A son réveil, Cyrus, fort effrayé de cette vision à laquelle il attachait une importance extrême, appela Hystaspe et lui ordonna de revenir immédiatement en Perse pour surveiller Darius.

Hérodote ajoute2 : « Cyrus renvoya Hystaspe parce qu’il lui semblait que Darius conspirait contre lui, tandis que le dieu lui avait révélé que lui -même devait périr dans cette expédition. »

Le présage de la mort prochaine du roi ne résultait donc pas seulement de la prise de possession par Darius des empires d’Asie et d'Europe, qu’il eût pu conquérir à la suite d’une révolte heureuse, mais de la transmission à la personne du nouveau souverain d’un symbole indiquant que le sceptre allait échapper aux mains du roi pour passer dans celles de ses successeurs légitimes.

Le symbole consistait, à n’en pas douter, dans les ailes emblématiques dont les dieux devaient parer les seuls princes issus de races divines.

Ces emblèmes font du bas-relief de Méched-Mourgab un des documents les plus intéressants de la Perse antique. Car, s’il fournit des renseignements précieux sur les origines de la sculpture en Perse, il permet en outre d’établir une distinction profonde entre les vues politiques et religieuses de Darius et de Cyrus.

Le chef de la deuxième dynastie Achéménide l’emporte sur tous les autres hommes en courage et en sagesse, mais ne semble plus prétendre à une filiation céleste. Tel du moins il se montre sur les murs de Persépolis ou sur les dariques,

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