‹ L'art antique de la Perse; Achéménides, Parthes, SassanidesChapitre 32 sur 75 · Vitruve, VI · texte numérisé non relu

Vitruve, VI

2. Le véritable module iranien est l'ouverture des coupoles, des voûtes ou des arcs, suivant le cas.

Dans les plus anciens monuments, la courbe généralement employée est une ellipse ou une anse de

panier ; son grand axe est vertical et sa montée est à l’ouverture comme trois est à quatre. On re-

connaît dans ces deux chiffres les deux côtés du célèbre triangle rectangle égyptien, dont les côtés et

l’hypoténuse sont respectivement proportionnels aux nombres trois, quatre, cinq; toutes les dimensions

de l'édifice se déduisent de combinaisons très simples de ces lignes géométriques.

On peut citer comme des exemples de l’application rigoureuse des formules modulaires, les palais de Sarvistan, de Ctésiphon et le Takhtè-Éïvan, que j’ai découvert sur les rives de la Kharkharè en Susiane, édifices remontant tous aux règnes des Achéménides et des Sassanides, et en général les édifices iraniens du moyen âge. Je donnerai une description très détaillée des monuments voûtés de la Perse ancienne, dans les quatrième et cinquième parties de cet ouvrage, mais les personnes qui désireraient se rendre compte de l’esprit qui présidait, au moyen âge, au tracé des épures modulaires, pourront consulter dès aujourd’hui l’article que j’ai consacré au mausolée de Chah-Ivhoda-Bendé, élevé à Soultanieh, au commencement du XIVe siècle de notre ère ( Revue générale de l'architecture et des travaux publics. — 1 883, nos 5, 6, 7, 8,

9, 10, p. 97 à 14-5, pl. 23 à 26).

DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.

de Firouzabad et du Sarvistan, était une conséquence nécessaire du tracé des coupoles et des berceaux.

FENÊTRES ET TAKHTCHÉS.

. Les Grecs conservèrent dans l’ordonnance ionique de l’Érechthéion les fenêtres à jambages inclinés des constructions doriques.

Cette disposition anomale était peut-être intentionnelle, car le rôle des fenêtres était distinct de celui des portes. Celles-ci servaient à établir des communications que l’on pouvait, à volonté, ouvrir ou interrompre au moyen de vantaux mobiles; celles-là laissaient simplement entrer le jour à l’intérieur de l'édifice.

En Perse, au contraire, toutes les ouvertures concouraient à donner de l’air, de la lumière, et procédaient d’un même type, fort ancien, originaire de l'Asie Mineure; toutes, par conséquent, devaient être exécutées sur le même modèle.

C’est ce que comprirent les constructeurs : le cadre des fenêtres, plus simple que celui des portes, reproduit la disposition des fausses baies du tombeau provisoire, et ne comporte que deux listels; mais il est surmonté du couronnement égyptien caractéristique de l’architecture de la deuxième dynastie achéménide (Fig. 25 et PI. XVII).

Il n’est pas à supposer que des jours supplémentaires aient été pris dans les plafonds. Le climat de Persépolis est trop pluvieux en hiver et trop chaud en été pour que l’on ait songé à ce mode d’éclairage.

Au lieu de multiplier les baies, les architectes s’efforcaient plutôt de diminuer l’intensité du jour ou des courants d’air, en murant à l’intérieur la majeure partie des fenêtres et en ménageant même, dans l’épaisseur du tableau de celles qui restaient ouvertes, une feuillure contre laquelle venait buter un volet, orné sans doute de ces fines dentelles de bois ou de métal dont l'usage s’est perpétué dans tout l’Orient : le tout sans préjudice des tentes épaisses disposées au-devant de toutes les baies.

L’exemple le plus décisif que je puisse citer des précautions prises en vue d’atténuer la lumière à l’intérieur des habitations, est emprunté au palais aux cent colonnes composé d’une salle hypostyle (PI. XIV) couvrant près de cinq mille

mètres carrés. Malgré les dimensions colossales de cette pièce, trente-trois fenêtres sur trente-six qui apparaissent à l'intérieur, avaient été intentionnellement condamnées. Dans le petit palais de Darius, la proportion des ouvertures, eu égard à la superficie de la construction, est plus considérable que dans l'apadàna.

Je vois dans ce fait une confirmation nouvelle de la destination particulière de chacun des deux édifices. Le palais , généralement habité par le souverain, devait être éclairé. Le Khchâyathiya aimait au contraire, dans les circonstances solennelles, à s’envelopper dans une pénombre mystérieuse, afin d’augmenter la respectueuse émotion de tous ceux qui l'approchaient L

Les fenêtres condamnées dont je viens de parler sont connues aujourd’hui, en Perse, sous le nom de Takhtchés2. Ces niches profondes, extrêmement utiles dans un pays où il n’existe ni tables ni étagères, sont, ainsi qu’on peut le reconnaître, d'origine fort ancienne.

1. Nous ne savons pas suffisamment nous abstraire, quand nous étudions les peuples anciens, des conditions de vie qui nous sont faites par notre climat et notre civilisation.

Depuis près d’un siècle, les architectes et les archéologues proposent, sans jamais se lasser, des restitutions fort hypothétiques de l’éclairage des temples grecs, et notamment du Parthénon. Les solutions succèdent aux solutions; mais il n’en est aucune, même des plus ingénieuses, qui ne soit sujette à de justes critiques. Il ne faut pas en être surpris : la cella du Parthénon, j’en suis convaincu, ne recevait de jour que par la porte d’entrée.

Les dernières colonnes, à peine visibles, devaient fuir dans l’ombre, la salle empruntait au demi-jour des dimensions exagérées; seule la statue de Minerve, faite de métaux précieux et d’ivoire, accrochait les lueurs éparses dans l’atmosphère du temple et s’animait, à leurs reflets, d’une vie mystique. Qui sait même si, sous le ciel éclatant de l’Attique, le jour pénétrant par la porte n’était pas déjà trop vif, et si les Grecs ne se contentaient pas d’une imposte grillagée placée au-dessus de la baie.

Quiconque a visité l’Orient et la Grèce sait combien il est difficile de conquérir en plein jour, dans ces pays lumineux, une obscurité relative : un ais déporté mal joint, une légère fissure des murs, suffisent à éclairer l’intérieur des plus vastes pièces.

Du reste, sans parler des peintures qui se seraient fanées à un jour trop éclatant , tous les objets exposés dans le temple gagnaient à être préservés du soleil et de la poussière.

L’exemple très concluant de l’apadàna aux cent colonnes nous fournit, en dehors de toute discussion, une preuve très convaincante de 1 inutilité des fenêtres dans les temples grecs. Le cube d’air enfermé dans la cella du Parthénon mesurait à peu près 7,000 mètres; la pièce était éclairée par une baie de 5o mètres carrés de section, ce qui donne comme rapport du cube d’air à la section de l’ouverture 0,0070.

Dans le palais aux cent colonnes, le cube d’air était d’environ 75,000 m. c., tandis que la somme des sections des portes et des fenêtres atteignait ioomcî; le rapport de ces deux éléments égalait donc 0,001 3. 11 résulte de ce simple calcul que la densité lumineuse moyenne de l’atmosphère était cinq fois moindre dans la salle du trône que dans la cella du Parthénon; et pourtant l’apadàna était habité.

Je ne disconviens pas que dans certains temples, dans les édifices consacrés au culte d’Apollon, par exemple, il n’y eût des hypèthres; mais, dans ce cas, très exceptionnel, ils furent ouverts bien plutôt pour satisfaire aux exigences du culte que pour éclairer la cella.

2. Ce mot de Takhtché est un diminutif de Takhte (trône), employé en langue persane pour toutes les plates-formes surélevées, telles que les estrades au-dessus desquelles s’accroupit le roi, les soubassements des palais de Cyrus à Méchhed-Mourgab et de Darius à Persépolis.

DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.

Les dimensions des fenêtres et des takhtchés, comme celles des portes, sont en rapport simple. Leur hauteur est à leur largeur comme trois est à deux.

Fig. 25.

Fenêtre du palais de Darius et restitution du volet découpé.

S vi

La colonne ne peut avoir été inventée en Perse, en Susiane ou en Chaldée. — Origine de la colonne proto-ionique et des portiques. — Les architectures à colonnes de la Grèce, des côtes de la Méditerranée et de la Perse ont une origine commune. — Formation de l’ordre dorique. — Théorie de M. Hübsch et de M. Viollet-Le-Duc. Théorie de M. Hittorff. La théorie proposée est déduite de l’étude comparée des monuments persépolitains, des tombes lyciennes et des édifices grecs. — Conclusion. — Les ordres des édifices de Méchhed-Mourgab sont copiés des ordres gréco-ioniens.

S'il est difficile de retrouver les premières régions où l’on a fait du support isolé la base d'un système de construction , on peut au moins désigner d’une manière certaine les contrées qui sont restées étrangères à la formation des ordres de colonnes.

Je citerai en tête de ces pays la Perse, je l’ai déjà démontré en me fondant sur la constitution physique du sol. A l'Iran, on doit joindre la Susiane, la Chaldée et l’Assyrie.

Le résultat des fouilles poursuivies dans les vallées du Tigre et de l’Euphrate donne à ces présomptions un grand caractère de certitude. C’est à peine, en effet, si l’on a découvert jusqu’à ce jour quelques bas-reliefs où sont représentées les façades d’édicules ornés de colonnes, deux chapiteaux et les substructions d’un petit portique remontant au règne de Sargon

Les textes cunéiformes parlent également de piliers en bois de cèdre ornés de feuilles d’or supportant une toiture ou plutôt une tente composée de poutres et de peaux de bêtes sauvages 2.

Mais l’orgueil avec lequel le scribe royal fait le pompeux étalage des splendeurs de ces édicules analogues à ceux dont le dessin a été reproduit sur les bas-reliefs de Sippara, de Belawat, de Khorsabad ou de Kouyoundjik, et parle des bois rares et des métaux précieux employés dans ces constructions, nous prouve tout

1. Consulter à ce sujet tous les chapitres de l’ouvrage de MM. Perrot et Chipiez ayant trait aux colonnes ( Histoire de l'Art dans i antiquité, 2e volume, Assyrie et Chaldée).

2. Oppert, Expédition en Mésopotamie. — Place, Ninive et l'Assyrie.

DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.

à la fois que les colonnes étaient très exceptionnellement employées dans les édifices de Ninive ou de Babylone, et que les princes assyrio-chaldéens prisaient à une haute valeur les belles pièces de charpente qu'ils étaient forcés de faire venir à grands frais de la Phénicie ou d’aller chercher, les armes à la main, dans les montagnes du Liban ou les autres districts méditerranéens riches en forêts. L’art de construire et de décorer les colonnes ne pouvait se développer dans des conditions aussi précaires. Réservées à l'ornementation des pavillons royaux, destinées à frapper les yeux par leur forme insolite, leur légèreté, l’éclat de leur décoration, elles ne furent utilisées à aucune époque dans la construction des édifices privés ou publics, et n’eurent surtout aucune influence sur le développement de l’architecture de Babylone ou de Ninive.

Ces conclusions ne me sont pas exclusivement personnelles, elles ont été développées avec la plus grande lucidité dans l’ouvrage consacré par M. Perrot à l’étude des arts chaldéens.

Puisque les Aryens et les Sémites ne sont pas les inventeurs de la colonne, il est intéressant de rechercher à quel pays ils furent redevables de la forme des rares supports utilisés dans leur architecture légère.

Les Perses et lesMèdes, isolés des centres actifs de la civilisation ancienne par des massifs de montagnes à peu près inaccessibles, durent, jusqu’au jour où ils pénétrèrent en Assyrie, rester à peu près barbares; mais tel ne fut pas le cas des Chaldéens.

Depuis la plus haute antiquité, les riverains du Tigre et de l’Euphrate entretenaient des relations commerciales avec leurs voisins, et notamment avec les peuples méditerranéens, qui avaient été forcés, par les conditions naturelles au milieu desquelles s'était développée leur architecture nationale, de faire un usage constant du bois. On peut s’expliquer ainsi que, dans la Babylonie, c’est-à-dire dans un pays privé de forêts, les colonnes aient été primitivement construites en bois ou sur un modèle dont l’origine ligneuse est indiscutable.

Pour prouver d’une manière décisive que les riverains de la Méditerranée apportèrent aux Chaldéens le modèle du support isolé, il serait nécessaire de connaître les monuments anciens de la Phénicie et de la Syrie.

Les édifices originaires de cette région sont malheureusement très rares Construits en bois ou en pierre de qualité médiocre, ils ont à peu près tous disparu. Les uns sont tombés en ruines; les autres ont été renversés et remplacés par des édifices élevés par les Grecs ou les Romains.

L’Art antique de la Perse.

Page 1