Entret., vol. I, p- 5o
Depuis l'époque où il avait fait paraître les Entretiens sur l’architecture , les idées de Viollet- Le-Duc, au sujet de l’origine des ordres doriques, avaient beaucoup perdu de leur absolutisme. Il convenait même vers la fin de sa carrière ( Histoire de l'habitation, pages 202 et ao3) que l’entablement dorique pouvait dériver d’une construction primitivement exécutée en bois; « mais, et c'est ici que les architectes grecs montrèrent leur génie, sans mentir aux formes que la matière doit commander, on peut aussi aisément composer un entablement dorique, à quelques détails près, avec de la charpente qu’avec de la pierre ».
Reportons-nous, si nous voulons résoudre ces dernières difficultés, à l’origine de la corniche.
Dans tous les monuments à terrasse, son rôle est bien net.
La corniche n’est pas un membre d’architecture portant charge; elle remplace le petit mur de soutènement destiné à maintenir le matelas de pisé de la terrasse, et se retourne par conséquent sans modification sur les faces de l’édifice. Que l’on examine le tombeau du Chien, les édifices de Persépolis ou le naos du British Muséum, que la toiture soit horizontale ou inclinée, on sera conduit à la même conclusion.
On ne doit pas oublier non plus que la corniche, comme la frise, était composée de pièces de charpente, et que de tous les agents qui détruisent le bois, l’humidité est le plus pernicieux. Afin d’éviter les infiltrations d’eau qui n'auraient pas manqué de se produire entre les différentes pièces de bois, on construisit la charpente en encorbellement, chaque pièce abritant ainsi, par sa propre saillie, le haut de la pièce inférieure. Cette loi est rigoureusement observée dans les copies en pierre des tombes lyciennes et dans les entablements en charpente des palais persépolitains. La corniche de ces différents édifices se compose, en effet, de deux ou trois cours de madriers posés à plat et en surplomb les uns sur les autres. Toutefois, l'encorbellement maximum a été ménagé au-dessus des solives du plafond, parce que l’humidité de ces bois aurait nui non-seulement à la conservation de l’édifice, mais à la santé des habitants de chaque maison.
Les Grecs les premiers comprirent le parti décoratif qu’ils pourraient tirer de cette combinaison de matériaux, et puisèrent dans l’étude intelligente des saillies et des ombres de la corniche en bois l’idée générale de leur savante modénature, et, en particulier, le principe de la corniche dorique, composée de deux corps de moulure bien distincts posés en encorbellement l’un sur l’autre.
Cette démonstration me semble rigoureuse, car s’il peut sembler nécessaire de couronner les monuments par un larmier destiné à protéger les faces extérieures de tout édifice contre les souillures des eaux pluviales, il est inutile et même nuisible de poser des matériaux en surplomb dans une construction en pierre. Des raisons majeures peuvent seules faire excuser une infraction d’autant plus grave aux lois de la statique, qu’elle se produit plus près de la crête d’un mur, puisque en ce point on ne saurait compter sur le poids des matériaux supérieurs pour éviter la chute des pierres faisant saillie à l’intérieur de la construction.
Les Égyptiens, qui nous ont laissé le véritable type des monuments en pierre,
se seraient bien gardés de procéder par voie d'encorbellement. Leurs monuments s’élevaient en retraite de la base au sommet; la corniche seule présentait' une saillie protectrice. Encore évidaient-ils largement la pierre dans laquelle elle était prise afin de diminuer les inconvénients du porte-à-faux.
Je n’entends pas opposer l’art égyptien à l’art grec; mais je veux seulement indiquer que si les Hellènes avaient été des savants guidés par la seule logique, et non d'admirables artistes, et s’ils avaient déprimé abord élevé le temple dorique en pierre dure, ils auraient été fatalement conduits à se rapprocher beaucoup plus qu'ils ne l’ont fait, en réalité, du type des temples pharaoniques. Ceci posé, je continue ma démonstration.
J’ai déjà fait connaître la disposition présumable des charpentes primitives des plafonds du ptéroma (Fig. 5o). La solution que j’ai donnée de cette difficulté m’a été inspirée par l’étude des grands apadànas de Suse et de Persépolis, entourés, comme les temples grecs, de colonnades multiples, que les Perses, gardiens fidèles des traditions lyciennes, continuaient à couvrir en bois, alors que depuis bien des siècles la pierre était réservée, dans la Hellade, au même usage.
En m'autorisant de cet exemple et aussi de l’exemple des constructions modernes de la Lycie, du Lazistan et du Ghilan (Fig. 33, 3q et 35), je crois donc pouvoir affirmer que les charpentes des portiques latéraux furent exactement reproduites sur la façade du temple, et cela avec d’autant plus de raison, que le poitrail n’était pas destiné seulement à porter charge, mais à éviter le roulement longitudinal des colonnes, tandis que les solives les immobilisaient dans une direction perpendiculaire à cette dernière (Fig. 5o et 5 i ).
Cet argument eût été suffisant pour rendre compte de la disposition régulière des triglyphes sur les quatre colonnades; mais il en est un second qu’il ne faut point négliger L
Les colonnes et la corniche constituaient, à la base et au sommet du monument, une double ceinture parfaitement régulière.
Comment un artiste aurait-il résisté, dans de pareilles conditions, au désir de
i. A Persépolis ou à Suse, les portiques ne se re<ournaient pas tout autour de l’édifice. Ils régnaient sur un, deux ou trois côtés, et s’arrêtaient au droit de chaque face.
On voit par la disposition des chapiteaux bicéphales et par l’égalité de hauteur des colonnes des trois portiques que les sablières régnaient toutes à la même hauteur et reposaient directement sur les chapiteaux. Dans un même édifice, les portiques, quels que fussent leur nombre et leur position respective, étaient donc identiques en plan et en élévation.
DEUXIÈME DYNASTIE ACHÉMÉNIDE.
rendre également uniforme l’aspect de l’architrave et de la frise? Le modèle du temple périptère n’eût-il pas été construit préalablement en bois, que les Grecs ne pouvaient éviter de retourner sur les quatre faces l’ornement de la frise, alors surtout que les convenances architecturales , d’accord avec les traditions , ne les contraignaient pas à donner une copie rigoureuse des édifices primitifs, et que les triglyphes enfin, comme les denticules, étaient devenus entre leurs mains un simple motif de décoration.
Viollet-Le-Duc 1 cite, pour combattre la théorie (mal présentée, j’en conviens) des partisans du temple Cabane, le tombeau lycien à couverture ogivale conservé dans les galeries du British Muséum (Fig. 47), et fait remarquer à ce sujet les différences considérables que présentent les grandes et les petites faces d’un édicule dont on ne peut discuter la filiation ligneuse. Viollet-Le-Duc fait, je le crois, une confusion. La remarque est exacte, mais n’infirme nullement la théorie que je présente.
Le naos du British Muséum se réduit à une cella, le temple dorique grec est entouré de colonnes, c’est la charpente du portique qui apparaît sous la décoration de l'architrave du temple dorique; c'est, au contraire, la coupe transversale d'un comble construit, au reste, suivant les véritables traditions empruntées par la Grèce à l'Asie, qui est représentée sur le tombeau lycien.
Ces dernières explications me paraissent concluantes. Afin de les rendre inattaquables, j’invoquerai l’autorité des constructeurs grecs : ils ont pris soin, dirait-on, de lever eux-mêmes les derniers doutes que l’on aurait pu conserver au sujet de la substitution de la pierre au bois dans les architraves des temples.
C’est en effet dans la comparaison du portique des Aréphores2, un des seuls monuments grecs qui n’aient pas de fronton, avec celui des sépultures royales de la Perse que l’on trouve la démonstration la plus rigoureuse de l’origine des formes et des ornements de l’architrave et de la frise 3. La similitude des entablements