‹ L'art arabeChapitre 19 sur 161 · II. LES KHALIFES DE BAGHDAD · texte numérisé non relu

II. LES KHALIFES DE BAGHDAD

Ce faste, le règne des Abbassides le porta à son extrême limite. L’an 127 (744), un descendant de Hachem, bisaïeul du Prophète, Abou-el-Abbas, se soulevait contre Mérouan II, comme autrefois Moaouyah contre les khalifes légitimes. Maître du Korassan, Koufah lui ouvrait ses portes, et Mérouan, défait à Mossoul, allait chercher en Egypte l’asile qu’il croyait ne plus pouvoir trouver à Damas. Mais, saisi par les émissaires envoyés à sa poursuite, il était étranglé sans autre forme de procès, et Abou-el-Abbas, reconnu khalife, transportait le siège du gouvernement de Damas à Baghdad et le premier donnait à sa dynastie cette extraordinaire impulsion qui signala les règnes d’El- Mansour, d’Er-Reschîd et d’El-Mamoun, et ht d’eux comme autant de héros de contes entrevus à travers la poésie des Mille et une Nuits.

Le contre-coup de ces événements eut pour l’Occident des conséquences considérables. A peine intronisé, Moaouyah avait étendu sa domination sur tout le nord de l’Afrique jusqu’à Kaïrouan. Depuis, les armées ommîades s’étaient avancées au cœur de l’Espagne, et Turykh, lieutenant d’El-Oualîd, avait conquis Tolède et donné son nom à la montagne qui commande Gibraltar. L’Islam y avait déjà fait des progrès rapides quand Abou-el-Abbas, voulant s’assurer le pouvoir par le massacre de tous les descendants des Ommîades, ce fut là que l’un d’eux, Abd-er-Rhaman, — le seul qui

ait échappé au khalife, — alla se réfugier. Reconnu pour souverain parle nord de l’Afrique, — le Moghreb, — il y devint le chef des Ommîades d’Occident, et son empire, affranchi pour toujours de la suzeraineté de Baghdad, poursuivit désormais le progrès de sa civilisation sans rien demander à celle de l’Orient. Un à un germent alors en Espagne ces monuments étonnants, d’un style où la délicatesse des contours, la complexité du décor, le miroitement des couleurs se fondent en une impression de mollesse infinie. En 170 (883), la mosquée de Cordoue apparaît avec ses arceaux festonnés, le damier de ses marbres aux nuances vives et la broderie de ses chapiteaux. Les stucs se découpent en dentelles, la mosaïque et la faïence tapissent de leur floraison polychrome des pans de murs tout entiers. Pourtant, à regarder de près tout cela, l’enchantement bientôt se dissipe : le fini de l’exécution manque, l’arabesque n’est qu’un brutal moulage, les lambris qu’un mensonge doré. L’artiste n’est pas encore sûr de lui; il ne sait pas encore enlever ses méplats sur un fond de bois ou de plâtre, et, comme souvent il l’a senti, les moyens par lesquels il a essayé de le dissimuler n’ont fait que le souligner. D’où venaient ces artistes? Certains, sans aucun doute, avaient suivi Moaouyah et El-Oualîd, et s’étaient établis au Moghreb ou en Espagne à l’époque de la conquête. Grecs ou Coptes, ils avaient bâti les premiers monuments à l’imitation de ceux de la Mekke, de Médine, du Caire ou de Damas. Mais l’avènement des Ommîades d’Occident, en émancipant le Moghreb, avait du même coup rendu l’art indépendant, et les hérédités des anciennes races s’étaient une fois de plus

Page 1