LIVRE II. — CHAPITRE I
fait jour dans le style du culte nouveau. C’est donc le caractère d’une race occidentale qu’on y retrouve, et de là découlent ces mille traits particuliers qui en font un art spécial et le séparent de l’art de l’Orient.
A Baghdad, pendant ce temps, les architectes d’El- Mansour, de Haroun et d’El-Mamoun érigeaient ces palais dont la magnificence est pour nous restée si présente, que rien que d’y penser suffit à nous donner cet éblouissement qu’éprouva Charlemagne lorsqu’à Aix-la-Chapelle il reçut, pour la première fois, les ambassadeurs d’Er-Reschîd. La cour des khalifes devenait l’école par excellence où se formaient les poètes, les artistes, les théologiens et les savants. Des conférences doctrinales s’y assemblaient, auxquelles les souverains aimaient à prendre part à titre de philosophes. Ce n’étaient plus les barbares qui avaient conquis l’empire au temps du Prophète, mais des dilettanti , des protecteurs des lettres et des arts, quelquefois même des penseurs. Haroun découvrait l’algèbre, faisait traduire les livres hébreux, syriaques, grecs et latins en arabe; El- Mamoun restaurait Baghdad et la mosquée de la kaâbah ; il se plaisait à réunir les théologiens de Byzance, les mages de Perse, les rabbins juifs, les brahmines hindous et les pontifes guèbres, et à sonder avec eux les problèmes les plus obscurs du cœur humain; il prenait part aux travaux des astronomes, surveillait la construction de ses palais et, tel qu’un Médicis, s’intéressait à tout ce qui touchait à la littérature et à l’art. Molaouakkel-ala-Allah se bâtissait ce palais Djafîr dont la splendeur surpassait celle des palais de Haroun ; Baghdad était devenue un foyer vers lequel affluaient
toutes les forces vives de Part arabe pour se répandre et rayonner sur l’Islam.
Rien n’est resté debout de ces édifices. Dévastés à chaque invasion ou à chaque émeute, pillés, dépouillés de leurs ornements précieux, ils ne furent bientôt plus qu’un amas de décombres méconnaissables, où chacun vint puiser des matériaux de construction. La perte est d’autant plus irréparable que l’art de cette période dut être pour l’Occident encore barbare la révélation d’une chose inconnue, à laquelle il a trop pensé pour n’avoir point essayé de l’imiter. En France, les Maures d’Espagne, déjà maîtres de la Provence, du Languedoc et de l’Aquitaine, s’avancent en Poitou pour ne s’arrêter qu’en Bourgogne, à Tournus. En 184 (800), les Aghlabites s’emparent de la Sicile et étendent leur domination sur la côte sud de l’Italie. Constantinople assiégée ne résiste qu’à grand’peine aux armées du khalife. Les pays ainsi envahis étaient ruinés, soit; mais il entrait trop dans les mœurs des Arabes de bâtir partout oü la victoire les avait poussés pour qu’ils n’aient point couvert de leurs monuments les villes qu’ils avaient saccagées, comme s’ils devaient y rester toujours.
Réduits aux récits qui nous sont parvenus, ces monuments nous semblent pourtant si nets et si précis! C’est un ensorcellement des yeux, une fulgurance magique; nous nous figurons les marbres jaspés de leurs colonnes, l’or ciselé de leurs chapiteaux, leurs jets d’eau pleurants au milieu des cours pavées de fines mosaïques, les grillages d’argent de leurs fenêtres, les lianes des arabesques multicolores enroulées à l’ogive de leurs arceaux. En était-il ainsi? Makrîsi, auquel il faut