LIVRE II. — CHAPITRE I
rose, de santal et de safran ; le mimber et le dekké étaient de bois précieux. Le soir, quand la nuit tombait, d’immenses lampes de bronze — tennours, — accrochées dans l’axe de chaque arcade, se chargeaient de cordons de lumière; des pastilles d’ambre parsemaient le sol, emplissant les liwans de nuages embaumés, et dans ce scintillement de feu, dans ce tournoiement de vapeurs odorantes s’effaçait la réalité des contours : ils n’étaient plus qu’une griserie d’images abstraites, une irradiation de couleurs changeantes et un frissonnement de parfums.
Deux tendances se dégagent de cet art et ne font que grandir dans la suite : la recherche de l’élancement architectural obtenu par l’arc brisé et une prédilection marquée pour une ornementation faite de la répétition d’un motif initial donné. L’arc ne s’est pas encore fait aigu, l’ornementation n’a pas encore atteint à l’uniformité absolue; mais c’est le style copte que partout on retrouve, lui qui inspire les divers artistes qui travaillent à la mosquée, de même que plus tard on le retrouvera dans tous ses détails.
Une autre tendance qu’il est bon de noter, mais qui à cette heure ne fut point le propre de l’art arabe est la soif de luxe effréné que trahit l’emploi des métaux rares où s’incrustent les gemmes, des dallages de mosaïques et des lambris de bois sculptés peints et dorés. Au palais de Touloûn et de son fils Khomarouyah, ce luxe touche de près à la magie. Les monuments ont disparu, mais bien des descriptions nous montrent assez dans quel esprit ils étaient conçus.
« Le palais de Khomarouyah, dit Makrîsi, était
un bâtiment admirable, avec des jardins plus admirables encore. Les parterres étaient disposés de manière à figurer les versets du Koran mêlés à des ornementations capricieuses. Chaque tronc d’arbre avait son enveloppe de cuivre doré et des conduites qui l’entouraient d’un réseau de fontaines. A chaque pas, ce n’était que prodiges nouveaux. Ici une tour en bois renfermant des oiseaux de toutes espèces; là des statues du souverain et de ses femmes habillées de riches étoffes, couvertes de pierreries et le diadème au front. Plus loin, une ménagerie dont chaque loge, garnie d’un beau bassin de marbre, renfermait un fauve apprivoisé. Ailleurs, c’était un belvédère qui dominait le cours du Nil et le désert. Mais la construction la plus extraordinaire de ce palais était un bassin de cinquante coudées entouré d’une colonnade dont chaque chapiteau était d’argent massif. En guise d’eau, le bassin contenait du mercure, et l’on conçoit sans peine quel étrange effet produisait ce lac immobile sous les rayons du soleil et les lueurs de la lune. Le prince aimait, dit-on, à s’y laisser bercer sur un vaste coussin gonflé d’air que des anneaux d’argent et des cordes de soie retenaient aux bords. »